‹ MélangesChapitre 9 sur 46 · IX · texte numérisé non relu

IX

qu'une fois. Saint Dominique , pour mettre au monde des légions de prédicateurs , n'avait donc pas eu besoin de fonder des écoles de rhétorique ; il lui suffisait d'avoir frappé juste au cœur de son siècle, et d'y avoir trouvé ou fait naître une passion.

Au XIII® siècle, la foi était profonde; l'Église régnait encore sur la société qu'elle avait conquise. Cependant la raison européenne , lentement travaillée par le temps et par le christianisme, touchait à la crise de l'adolescence. Ce qu'Innocent 111 avait vu de son lit, dans un songe, c'est-à-dire l'Église chancelante, saint Dominique le révéla à toute ia terre ; et lorsque toute la terre la croyait reine et maîtresse, il déclara qu'il ne fallait pas moins pour la sauver que la résurrection de l'apostolat primitif. On répondit à saint Dominique comme on avait répondu à Pierre l'Ermite, on se fit Frère Prêcheur comme on s'était fait croisé. Toutes les universités de l'Europe fournirent leur contingent en maîtres et en écoliers. Frère Jourdain de Saxe , deuxième général de l'ordre, donna l'habit à plus de mille hommes, que, pour sa seule part, il avait gagnés à ce nouveau genre de vie. On disait de lui : « N'allez « pas aux sermons de Frère Jourdain , car c'est une « courtisane qui prend les hommes. » En un moment, ou, pour parler sans figure, car ici la vérité est au-dessus de la figure, en cinq années, saint Dominique, qui avant la bulle d'Honorius n'avait que seize collaborateurs, huit Français, sept Espagnols et un Anglais, fonda soixante couvents peu-

plés d'hommes d'élite et d'une jeunesse florissante. Comment leur parole eût- elle été froide à ces hommes qu'avait émus' et réunis la seule idée do l'apostolat antique? Comment ces savants qui abandonnaient leurs chaires pour devenir novices dans un ordre sans fortune et sans gloire, n'auraient -ils pus créé sur leurs lèvres des expressions égales à leur dévouement? Comment la jeunesse des universités, qui s'était jetée, sans y regarder, dans les hasards de cette chevalerie de l'Évangile, eût- elle perdu sous le froc l'ardeur de ses années, l'entraînement de sa conviction? Quand une fois les âmes généreuses , dispersées et enfouies au fond d'un siècle, se sont rencontrées et manifestées, elles portent dans leur effusion la force qui les a ravies à leur repos. En tout temps ces âmes existent; en tout temps l'humanité les recèle dans son sein profond, glorieux contre-poids qu'elle oppose à la dégradation dont le ferment l'agite aussi, et, selon que l'un ou l'autre élément prévaut dans le monde, le destin d'une époque se décide, illustre ou indigne. Or saint Dominique avait fait pencher la balance du côté magnanime : ses disciples n'étaient autre chose que la bonne portion de la nature humaine eii ces temps-là qui triomphait tout à coup. Tous, comme leur maître, dans un moment où l'Église était riche, voulaient être pauvres, et pauvres jusqu'à la mendicité. Tous , comme lui , dans un moment où l'Église était souveraine, ne voulaient devoir leur influence qu'à la soumission volontaire des esprits à leurs vertus. Us ne disaient pas comme

les hérétiques : Il faut dépouiller l'Église ; mais la dépouillant dans leurs personnes , ils la montraient aux peuples avec sa nudité originelle. En un mot, ils aimaient Dieu; ils l'aimaient vraiment, ils l'aimaient par-dessus toutes choses ; ils aimaient le prochain comme eux-mêmes et plus qu'eux-mêmes: ils avaient reçu à la poitrine la large blessure qui a rendu tous les saints éloquents.

Outre ce mérite d'une âme passionnée, sans lequel nul orateur n'exista jamais , les Frères Prêcheurs eurent une grande habileté à saisir le genre de prédication qui convenait à leur temps.

La vérité est une sans doute , et dans le ciel son langage est un comme elle-même. Mais ici-bas elle parle des langues diverses, selon la disposition des esprits qu'elle veut persuader. Elle ne parle pas à l'enfant comme à l'homme fait, aux barbares comme aux peuples civilisés, à un siècle rationaliste comme à un siècle plein de foi ; et , pour mieux en entendre la raison, il faut remarquer deux points principaux dans les intelligences : l'un par où elles s'éloignent de la vérité , l'autre par où elles y tiennent encore , si faiblement que ce soit. Ces deux points varient d'esprit à esprit. Cependant, à chaque époque caractéristique de la vie des hommes et de la vie des peuples , c'est à peu près par les mêmes endroits que les intelligences s'écartent et s'approchent de la vérité. Un mouvement commun les emporte , et leur fait subir des révolutions semblables. Or, de même que le navigateur doit connaître la position variable de la terre par rapport

au ciel , quiconque a mission de répandre la vérité doit savoir quel est le pôle que l'esprit humain penche vers Dieu, quel est celui qu'il en détourne; quelle est, dans cette situation commune, l'inclinaison particulière de chaque intelligence. Autrement la vérité y tombe à faux , et n'y produit rien.

Après avoir exposé les deux causes principales du succès des Frères Prêcheurs dans leurs travaux apostoliques, je voudrais donner quelque idée de l'immensité de ces travaux. Les faire connaître un à un serait impossible, un mémoire n'est pas une histoire. Je me bornerai donc à en présenter le cadre ou la circonférence, comme un voyageur qui veut juger d'un coup d'œil l'étendue d'un pays tâche d'en embrasser de haut les horizons les plus lointains.

L'apostolat des Frères Prêcheurs a deux horizons. L'un s'arrête aux limites du monde ancien; l'autre s'étend , avec la découverte des Indes ei des Amériques, jusqu'aux extrémités du monde nouveau. Le moment où l'un de ces points de vue finit et où l'autre commence, partage leur durée en deux phases égales, chacune de trois siècles pleins.

Pendant la première période, de la naissance du xiii® à la naissance du xvi® siècle, voici les grandes lignes qui circonscrivent l'action des Frères Prêcheurs. Au Midi , les missions chez les Maures et les Arabes, possesseurs d'une grande partie de l'Espagne, maîtres de l'Afrique, menaçant l'Europe de leurs armes , et la corrompant par l'infiltration de

l'islamisme. En Orient, les missions chez les Grecs, séparés de l'Église par un schisme qu'on ne croyait pas alors irrémédiable, et chez les Tartares, qui, pendant le xiii® et le xiv® siècle, tenaient l'Europe en alarmes au bruit de leurs expéditions. En Orient encore, les missions de Perse, d'Arménie, des bords de la mer Noire et du Danube. Au Nord, les missions en Irlande, en Ecosse, en Danemark, en Suède, en Prusse, en Pologne, dans les Paissies, nations à qui la vraie foi avait déjà été portée, mais qui, plus ou moins récemment converties , gardaient dans leur sein une foule d'infidèles et un reste confus de leurs anciennes superstitions. Le Groenland même vit arriver les Frères Prêcheurs sur les premiers vaisseaux que les vents y poussèrent, et au con m~;ncement du xvii® siècle les Hollandais furent étonnés d'y découvrir un couvent dominicain dont la fondation remontait au moyen âge, et dont le capitaine Nicolas Zani avait déjà signalé l'existence en 1380. Le nombre des missionnaires que les Frères Prêcheurs entretinrent dans ces diverses contrées durant trois siècles surpasse tout ce qu'on pourrait croire.

Innocent IV leur écrivait en ces termes le 23 juillet 1253 : « A nos chers fils les Frères Prêcheurs « qui prêchent <dans les terres des Sarrasins , des « Grecs, des Bulgares, des Cumans, des Éthiopiens, (( des Syriens, des Go-ths, des Jacobites, des Armé- ' « niens, des Indiens, des Tartares, des Hongrois et • <( autres nations infidèles de l'Orient, salut et béné- ' « diction apostolique, etc.»

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On fut obligé de créer dans l'ordre une congrégation particulière de religieux voyageurs pour Jésus-Christ chez les infidèles , et le pape Jean XXII , en 1325, ayant donné à tous les frères la permission générale d'en faire partie , il s'en présenta une si grande multitude que le souverain pontife ne put en contenir son élonnement, et que, de peur de dépeupler les couvents d'Europe, il restreignit la faculté qu'il avait d'abord accordée sans limites. C'était le même spectacle qu'on avait vu dès le chapitre général tenu à Paris en» 1222, lorsque le bienheureux Jourdain de Saxe ayant demandé à ses frères qui d'entre eux voulait partir pour les missions étrangères, tous, hormis quelques vieillards cassés par l'âge , tombèrent à genoux et s'écrièrent avec larmes : « Père , envoyez-moi ! »

Il suffit de parcourir les chroniques de l'ordre pour y rencontrer à chaque pas des faits semblables, qui témoignent d'une activité et d'un dévouement prodigieux. Et ces apôtres envoyés à toutes les nations alors connues n'étaient pas seulement des hommes d'une foi ardente , mais des hommes instruits , qui connaissaient les langues, les usages et la religion des peuples qu'ils se proposaient d'évangéliser. Saint Raymond de Pennafort , l'un des premiers maîtres généraux de l'ordre, de concert avec les rois d'Aragon et de Castille , avait fondé à Murcie et Tunis deux collèges pour l'étude des langues orientales. Saint Thomas d'Aquin, sur l'invitation du même maître général, avait écrit sa célèbre Somme contre les nations. Frère Accold de Florence oubliait

sur les erreurs des Arabes un traité dans leur langue; frère Raymond Martin, une Somme spéciale contre le Koran.

Le passage du cloître aux voyages, des voyages au cloître, donnait aux Frères Prêcheurs un caractère particulier et merveilleux. Savants, solitaires, aventuriers , ils portaient dans toute leur personne le sceau de l'homme qui a tout vu du côté de Dieu et du côté de la terre. Ce Frère que vous rencontriez cheminant à pied sur quelque route triviale de votre pays, il avait campé chez les Tartares, le long des fleuves de la haute Asie; il avait habité un couvent de l'Arménie, au pied du mont Ararat; il avait prêché dans la capitale du royaume de Fez ou de Maroc; il allait maintenant en Scandinavie, peutêtre de là dans la Russie -Rouge : il avait bien des rosaires à dire avant d'être arrivé. Si , comme l'eunuque des Actes des apôtres, vous lui donniez occasion de vous parler de Dieu , vous sentiez s'ouvrir un autre abîme , le trésor des choses anciennes et nouvelles dont parle l'Écriture, le cœur formé dans la solitude; et, à une certaine éloquence inimitable tombant de cette âme dans la vôtre , vous compreniez que le plus grand bonheur de l'homme terrestre est de rencontrer une fois dans sa vie un véritable homme de Dieu. Rarement ces Frères pérégrinants , comme on les appelait, revenaient mourir au couvent natal qui avait reçu leurs premières larmes d'amour. Beaucoup , épuisés de faligues, s'endormaient loin de leurs frères; beaucoup finissaient par le martyre. Car ce n'étaient pas

de faciles disciples que les Arabes , les Tartares et les hommes du Nord, et tout Frère en partant avait fait le sacrifice de sa vie. Même en pleine chrétienté la mort sanglante fut souvent leur partage: tant les hérésies et les passions, qu'ils combattaient aussi de toutes leurs forces, avaient alors d'énergie !

Si l'on nous demande les noms de ces prédicateurs qui ont rempli trois siècles de leur parole, nous ne pourrons pas les dire : ils existent dans le sépulcre des chroniques; mais les prononcer ne serait pas les faire revivre. Voilà le sort de l'orateur. Cet homme qui a ravi des multitudes descend avec elles dans un même silence. En vain la postérité fait effort pour entendre sa voix et celle du peuple qui l'applaudissait; l'une et l'autre vont s'évanouissant dans le temps comme le son s'évanouit dans l'espace. L'orateur et l'auditoire sont deux frères qui naissent et meurent le même jour, et l'on peut appliquer à toute la destinée qui les lie ce que Gicéron disait dans un autre sens très - profond : « Il « n'y a pas de grand orateur sans la multitude qui « l'écoute. »

Toutefois je citerai quelques-uns des noms les mieux préservés de l oubli.

C'était saint Hyacinthe , l'apôtre du Nord au XIII® siècle, qui prêcha Jésus -Christ dans la Pologne, la Bohême, la Grande et la Petite Russ., la Livonie, la Suède, le Danemark, sur les rivages de la mer Noire , dans les îles de l'archipel grec, le long des côtes de l'Asie Mineure, et dont on pouvait

suivre la marche aux couvents qu'il semait sur sa route.

C'était saint Pierre de Vérone, tombé sous le fer des assassins après une longue carrière apostolique, et écrivant sur le sable avec le sang de ses blessures les premières paroles du Symbole des apôtres : Je crois en Dieu.

C'était Henri Suzon, cet aimable jeune homme de Souabe au xiv® siècle, dont la prédication avait un tel succès, que sa tête fut mise à prix. Traité de novateur, d'hérétique, de visionnaire, d'homme infâme, il se contenta de répondre à ceux qui l'engageaient à demander justice aux magistrats : « Je « suivrais votre conseil si les mauvais traitements « qu'on fait au prédicateur empêchaient le fruit de « la prédication. »

A la même époque, frère Jean Tanière était applaudi dans Cologne et dans toute TAllemagne. Mais après avoir brillé dans la chaire pendant plusieurs années il en descendit tout à coup, et se retira dans sa cellule, laissant le peuple étonné de sa disparition. Or un inconnu était venu le trouver au sortir d'un de ses discours, et lui avait demandé la permission de lui dire à lui-même ce qu'il pensait de lui. Taulère la lui ayant accordée, l'inconnu lui dit : « Il y a encore dans votre nature un orgueil secret; vous vous confiez à votre grande science et à votre titre de docteur; vous ne cherchez pas Dieu avec une intention pure , ni seulement sa gloire dans l'étude des lettres; mais vous vous cherchez vousmême dans la faveur passagère des créatures. C^est

pourquoi le vin de la doctrine céleste et de la parole divine, quoique pur et excellent par luii-mêmc, perd de sa force en passant par votre cœur, et il tombe sans saveur et sans grâce dans l'âme qui aime Dieu (1). )) Taulère était assez grand pour entendre ce langage, et nul assurément ne le lui aurait tenu s'il n'avait été digne de l'entendre. Il se tut. La vanité de sa vie présente lui apparaissait. Retiré de tout commerce pendant deux ans , il s'abstint de prêcher et d'entendre les confessions, assidu, le jour et la nuit, à tous les offices du couvent, et passant le reste du temps dans sa cellule à pleurer ses péchés et à étudier Jésus -Christ. Au bout de deux ans , Cologne apprit que le docteur Taulère prêcherait de nouveau. Toute la ville se rendit à l'église, curieuse de pénétrer le mystère d'une retraite qui avait été fort diversement interprétée. Mais, arrivé en chaire, Taulère fit de vains efforts pour parler; il ne put tirer de son cœur autre chose que des larmes. Ce n'était plus seulement un orateur, c'était un saint. Je nommerai encore saint Vincent Ferrier, qui, au XV® siècle, évangélisa l'Espagne, la France, ITtalie, l'Allemagne, les royaumes d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande, et parvint à un si haut degré d'estime, qu'il fut choisi parmi les arbitres qui décidèrent de la succession au trône d'Aragon, et que le concile de Constance lui envoya des députés pour Je supplier de venir s'asseoir dans son sein. Et ce

(1] Histoire de la vie du sublime et illuminé théologien Jean Taulère, par Surius, p. 6.

Jérùme Savonaroîe, Tami constant des Français en Italie, l'idole de Florence, dont il défendit les libertés et voulut réformer les mœurs, vainement brûlé vif au milieu d'un peuple ingrat, puisque sa vertu et sa gloire s'élevèrent plus haut que les flammes du bûcher. Le pape Paul III déclara qu'il regarderait comme suspect d'hérésie quiconque oserait en accuser Savonaroîe ; et saint Philippe de Néri conserva toujours dans sa chambre l'image de ce grand homme.

Sur la On du xv^ siècle , un théâtre nouveau s'ouvrit à l'ambition des Frères Prêcheurs par la découverte des deux Indes, et il ne faut pas oublier de dire que la moitié de cette découverte leur est due. Car, après que Christophe Colomb eut essuyé les rebuts des cours de Portugal , d'Angleterre et de Castille, ce fut un dominicain, frère Diego Déza, précepteur de l'infant don Juan de Castille et confesseur de Ferdinand le Catholique, qui affermit dans son dessein l'illustre Génois, et lui promit le succès. En effet, dans le temps que Ferdinand achevait la conquête du royaume de Grenade, en 1492, Diego obtint de lui qu'on équiperait trois vaisseaux dont le commandement serait donné à Christophe Colomb, et ce fut du haut de cette flotte que l'heureux navigateur aperçut pour la première fois la terre que son génie lui avait révélée.

A peine le bruit de ces nouveaux mondes eut- il frappé l'oreille de l'Europe, qu'une foule d'hommes apostoliques s'élancèrent sur les traces des conquérants.

Dès 1503, douze Frères Prêcheurs partent pour les Indes Orientales.

En 1310, d'autres arrivent à l'île de Saint-Domingue.

En 1313, frère Thomas Ortilz fonde au Mexique le premier couvent dominicain.

En 1326, douze Frères Prêcheurs se répandent dans toute la Nouvelle-Espagne, et y bâtissent cent maisons et couvents.

En 1329, quatorze Frères Prêcheurs descendent au Pérou , ayant parmi eux le fameux Barthélémy de Las Casas, qui avait pris l'habit de Saint-Dominique.

En 1340, il y avait dans la Nouvelle -Grenade treize couvents et soixante maisons avec église.

En 1341, le Chili possédait quarante maisons et couvents.

En 1542, les Florides sont évangélisées par frère Louis Cancéri.

En 1549, on comptait dans la presqu'île de Malacca et dans les îles voisines dix -huit couvents et soixante mille .chrétiens.

En 1550, les dominicains fondent une université à Lima.

En 1556, ils entrent dans le royaume de Siam et frère Gaspard de la Croix a la gloire de mettre le pied à la Chine, où nul missionnaire ne l'avait précédé.

En 1575, frère Michel Bénavidès pénètre aussi en Chine avec deux compagnons, et y élève la première église catholique sous l'invocation de l'archange

Gabriel. Il fait un travail sur la langue chinoise, et crée un collège pour l'éducation des enfants dans la religion chrétienne.

En lo76, vingt- cinq Frères Prêcheurs se mettent en route pour les îles Philippines, dont l'un d'eux, frère Dominique Salazar, devient le premier evêque.

En 1584 , les dominicains évangélisent l'île de Mozambique et la côte orientale de l'Afrique.

En 1602 , ils ont une maison au Japon.

En 1616, ils érigent une université à Manille (1).

Toutes ces missions, et beaucoup d'autres dont rénumération serait fatigante, furent arrosées du sang le plus pur et le plus généreux. Il y avait alors entre les deux monde une lutte à qui répandrait le plus largement le sang dominicain. Les protestants le versaient par flots en Europe; l'Amérique, l'Asie et l'Afrique l'offraient en sacrifice à d'autres erreurs: jamais l'ordre de Saint- Dominique n'avait présenté un si grand spectacle. Qui l'eût vu d'en haut et d'un seul regard, comme Dieu, n'eût pas cru possible qu'un si petit nombre d'hommes pût parler tant de langues, occuper tant de lieux, diriger tant d'affaires et donner tant de sang. Mais ce qui porta leur gloire plus loin que tout le reste fut leur courageuse résistance aux oppresseurs des indigènes de l'Amérique. Cette terre tranquille, qui avait reçu avec tant de naïveté les premiers vaisseaux de l'Europe,

(1) Ces fails et ces dates sont tirés des Monumenta Dominicana, par le père Vincenl-Marie Fontana.

ne tarda pas à être inondée d'une race d'hommes qui se disaient Espagnols et chrétiens, mais que personne n'aurait pu en croire sur parole. Ils traitèrent l'Amérique et ses habitants comme un tigre qui est tombé sur une proie. Quatre traits de plume sur une carte géographique donnaient au premier venu un morceau de terre américaine avec les Indiens qui en étaient possesseurs. Leur possession devenait le titre de leur servitude, si l'on peut appeler servitude un travail où la vie d'esclave ne semblait plus môme une chose, tant on la ménageait peu. Les conquérants croyaient avoir découvert d'inépuisables mines d'or et d'hommes. Ils tuaient un Indien sans y penser. Lorsqu'ils s'aperçurent que le nombre en diminuait, ils allèrent à leur chasse avec des meutes de chiens. L'Indien libre encore était une pièce de gibier; esclave, il n'était pas même un animal domestique. Bientôt le sang versé simplement finit par ennuyer ces hommes : ils le versèrent avec des circonstances amusantes. Ils ouvraient le ventre aux femmes enceintes, faisaient des gageures à qui fendrait le plus adroitement un Indien en deux, arrachaient les enfants des ma- . melles de leur mère et leur brisaient la tête contre un mur, ou bien ils les jetaient à la rivière, en leur disant: « Nage, mon petit, nage. » Enfin quelque chose qui semblait un remords les prit. Ils eurent un jour la pensée que peut-être ils avaient besoin de se justifier, et ils écrivirent la théorie de leurs actions. Selon eux, le Dieu tout- puissant, maître du ciel et de la terre , leur avait donné l'Ame-

rique , vu la supériorité d'eux, Espagnols, sur les Indiens. De plus , Jésus- Christ la leur avait donnée par leur baptême, et comme on pouvait leur objecter qu'il n'y avait qu'à baptiser les Indiens , ils soutenaient que les Indiens en étaient incapables, et que pour être chrétien il fallait d'abord être homme !

La question était de savoir si nul ne se présenterait au nom de la justice dans ces contrées malheureuses, si nul n'y vengerait l'humanité, l'Europe et la religion. La gloire en était réservée à l'ordre de Saint -Dominique. Tous ses missionnaires sans exception se portèrent défenseurs des Indiens avec une héroïque intrépidité. Ils attaquèrent leurs oppresseurs du haut de la chaire, dans des écrits, au conseil de Gastille, devant le Saint-Siège, par tous les moyens dont on pouvait alors disposer pour créer l'opinion et en accabler la tyrannie. En 1537, frère Julien, évêque de Tlascala, et frère Dominique Bétanzos, prieur de la province, établirent dans un ouvrage le droit des Indiens à la liberté, à la propriété et au christianisme, et ils l'envoyèrent au pape Paul III par des députés, le suppliant de rendre un décret conforme à la doctrine qu'ils y exposaient. Paul III ne fît pas attendre sa décision. Il déclara solennellement que les Indiens étaient des hommes capables de la foi chrétienne, dignes des sacrements de l'Église, et qu'on ne pouvait sans injustice les priver de leurs biens et de leur liberté. Beaucoup de Frères Prêcheurs se firent alors un nom vénéré; mais l'un de ces noms a surpassé tous les autres, et

renfermé dans sa mémoire immortelle la gloire de tous.

Barthélémy de Las Casas, gentilhomme originaire de Séville, était passé en Amérique en 1502, à X?i%<à de vingt-huit ans. Il y eut à peine mis le pied, que ses entrailles s'émurent de compassion et d'horreur au spectacle dont il était témoin. Au lieu de songer à sa fortune, il résolut de consacrer sa vie à la défense de l'Amérique, et il s'y prépara en se faisant initier par la communication du sacerdoce aux secrets les plus intimes de la rédemption du monde. Jusqu'à soixante -dix- sept ans, tant qu'un peu de force coula dans ses veines , il ne cessa d'agir pour cette sainte cause. On le vit traverser huit fois l'Océan pour aller de l'Amérique à la cour d'Espagne et de la cour d'Espagne à l'Amérique, portant des plaintes et rapportant de vains décrets. On l'entendit s'écrier en présence d'un conseil qui méditait l'établissement de la monarchie universelle : « Toutes les nations sont également libres , et il « n'est permis à aucune d'entreprendre sur la lice berté des autres. » Il osa présenter à Charles- Quint, sous le titre de la Destruction des Indes par les Espagnols , un mémoire où les crimes de ses compatriotes étaient retracés avec un style d'une vérité sanglante , sacrifiant ainsi à la justice sa sûreté personnelle et l'honneur de sa nation. Charles- Quint fut assez grand pour le nommer protecteur général des Indes, Mais cette qualification magnifique, malgré les pouvoirs étendus qui y étaient joints, ne servit qu'à montrer à Las Casas le peu de

bien qui est au pouvoir des rois lorsque l'ambition est leur pensée principale, et Téquité un simple accident de leur conscience. Un moment, au milieu de sa carrière, Las Casas tourna tristement ses regards sur lui-même et sur son temps : il ne put continuer à porter tout seul le poids de son cœur, et revêtit à quarante- huit ans l'habit de Saint- Dominique , comme celui qui couvrait alors tout ce qui restait de plus généreux sur la terre. Il sembla y puiser de nouvelles forces avec de nouvelles vertus, et sa soixante -dixième année le trouva sollicitant la cour d'Espaprne pour les Indiens. Ce n'était pas la fin. Ce vieillard blanchi dans l'apostolat, qui avait refusé plus jeune l'évêché de Cusco, crut que l'épiscopat siérait à son âge, comme un bâton sied au voyageur qui n'en peut plus du chemin et des années ; il accepta l'évêché de Chiapa , et l'Océan le ramena encore une fois au secours de l'Amérique. Cette fois fut la dernière. Soit tendresse d'un, homme de soixante- dix -sept ans à qui le pays de son enfance revient en mémoire, soit pour ne pas entendre de son lit de mort les derniers gémissements des populations indiennes moissonnées par un demisiècle de barbarie , il voulut mourir en Espagne. Mais pendant que sa patrie le regardait avec vénération comme une flamme d'en haut qui va s'éteinr dre, comme une relique que la mort n'a pas encore tout à fait consacrée, lui, ranimant sa vie dans la charité , y glana quinze ans d'une arrière-vieillesse admirable. Sa voix presque séculaire se fit encore entendre au conseil de Castille en faveur des In-

diens, et sa main qu'on eût crue glacée écrivit ce fameux traité de la Tyrannie des Espagnols dans les Indes. Enfin , rassasié de jours , comblé de mérites et de gloire , victorieux de tous ses détracteurs, Las Casas mourut à quatre-vingt-douze ans au couvent des Frères Prêcheurs de Valladolid , laissant à la postérité un nom religieux et populaire.

L'Amérique espagnole s'est montrée sensible à tous ces pieux souvenirs. Elle n'a pas oublié ceux qui furent ses apôtres, ses amis, ses pères, ses tuteurs, les martyrs de ses droits. Vingt révolutions l'ont bouleversée , du détroit de Magellan au golfe de la Californie; ses anciens souverains, qui s'intitulaient fastueusement les rois des Espagnes et des Indes, ont été chassés de tous leurs domaines transatlantiques : mais l'humble frère de Saint-Dominique et de Saint- François prie tranquillement sur cette terre reconnaissante, ne craignant rien du passé et rien de l'avenir. L'Église catholique , qui avait été fidèle à ces régions infortunées au temps de leur oppression, leur a été fidèle encore au temps de leur liberté, et, malgré les réclamations de la cour d'Espagne , elle a continué de pourvoir à la succession de leur épiscopal. C'a été l'une des actions illustres du souverain pontife Grégoire XVI , actuellement régnant, de ce vieillard auguste qui, en si peu d'années, s'est fait dans le cœur des chrétiens une gloire antique, une mémoire qui a déjà le poids des siècles. De son côté, l'Amérique a donné à l'Église et aux ordres religieux des marques nou-

vellcs de son inviolable altachement : elle a proclamé dans ses chartes les droits éternels de la religion, et récemment, lorsque l'Espagne eut brisé la porte des vieux cloîtres contemporains de sa nationalité, le gouvernement du Mexique envoya des ordres à ses consuls pour offrir un asile aux religieux dispersés. On devait leur donner trois cents écus pour les frais de route, un passage à bord des bâtiments de l'État, et une pension viagère sur le trésor public, avec la condition, tout à fait noble et chrétienne, de travailler dans les missions. En effet, beaucoup ont profité de ces offres généreuses, et, réunis de divers ports de l'Italie dans le port de Gênes , s'y sont embarqués pour chercher au Mexique les traces de leurs glorieux ancêtres. Ainsi , pendant que la plupart des monarchies de l'Europe persécutent les ordres religieux ou leur disputent avec avarice l'eau et le feu , les républiques du nouveau monde les transportent chez elles au prix de l'or. Vanité des vanités, et tout est vanité, hormis d'aimer Dieu et de le servir, ^

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