Etéocle : vers
Quelle est la raison de cet équilibre? Pourquoi le discours de Polymestor, par exemple, a-t-il exactement la même longueur que celui d'Hécube? Dans l’un, le roi accuse ; dans l'autre, la vieille reine se défend. Agamemnon est pris pour juge. Ce sont deux thèses contraires. Le poète leur à donné la même étendue. N'oublions pourtant pas qu'une tragédie était faite pour être jouée, non pour être lue. Or, ici, les deux discours égaux sont isolés dans le drame. Ils ne sont pas soulignés par une strophe du chœur. [15 ont chacun 91 trimètres. Est-il possible à un publie quelconque de s'apercevoir de la symétrie rigoureuse qui existe entre deux plaidoyers en vers, quand ces vers sont aussi nombreux? Si le public n'est pas prévenu, cela me parait bien difficile.
Remarquons, d'autre part, que ces discours balancés sont assez fréquents dans le théâtre d'Euripide. Il est donc logique de supposer qu'ils plaisaient aux spectateurs et que l'artifice de leur composition ne passait pas inaperçu.
C'est que les Athéniens, gens qui aimaient les chicanes et les procès, étaient habitués à se voir mesurer le temps quand ils plaidaient devant les tribunaux. Qu'ils se défendissent. ou qu'ils attaquassent un adversaire, les discours des plaideurs devaient être égaux. On versait la même quantité d’eau dans la clepsydre pour
! Curisr, Metrik ?, p. 605, cite encore quelques passages des tragédies grecques, où, selon lui, cette égalité est observée. Il me paraît abuser des interpolations pour la rétablir. Dans tous les discours que j'indique, l'écart ne dépasse jamais un vers. C'est aux éditeurs à rétablir l'équilibre entre la ἑῆσις et l'avrigenoux. Ils l'ont déjà fait dans bien des cas.
200 P, MASQUERAY
l'attaque et pour la riposte. Ce sont des faits dont parlent à chaque
instant les orateurs attiques".
Ainsi le besoin de symétrie, inhérent à la race hellénique, ne
suffit pas, à mon sens. pour expliquer ces cas étranges d'égalité. Il faut y joindre une imitation de la vie quotidienne. Le théâtre grec, où les dieux et les déesses ne craignaient pas d'apparaître, était aussi quelquefois une réduction de l'agora. Quand deux personnages héroïques plaidaient l'un contre l’autre sur la scène, en comptant, pour ainsi dire. les vers qu'ils avaient le droit de prononcer, les
spectateurs sentaient qu'ils avaient devant eux de vrais Athéniens, des contemporains, et ils étaient charmés de cet anachronisme. Car la faute contre la vraisemblance était flagrante. Les héros d'Homère, le vieux Nestor en particulier. n'avaient jamais parlé ainsi. Mais le théâtre grec s'est fort peu soucié. et avec raison, de mettre des discours dans la bouche de ses personnages qui fussent toujours en rapport avec leur caractère et les mœurs du temps où ils vivaient.
De son côté le poète tragique avait Île privilège, dont ne jouissait pas le véritable logographe, de composer les plaidoyers des deux adversaires. Euripide trouvait là une merveilleuse occasion de faire triompher les arguments faibles. et il ne l'a pas négligée. Les plaideurs en cothurne avaient l'esprit aussi ingénieux que leurs frères de l'agora et du Pnyx. 15. en copiaient le langage et les raisonnements. Il était donc naturel qu'ayant même éloquence ils fussent astreints aux mêmes règles. Par coquetterie, Euripide leur imposa la loi qu'ils auraient suivie partout ailleurs que sur la scène. Disons toutefois que cette loi, librement acceptée par les poètes. n'était pas obligatoire. C'est pourquoi ils l'ont quelquefois transgressée*®. Mais ils préféraient s'y asservir. Ils y trouvaient leur profit. La difficulté n'était pas bien considérable, et les délicats leur savaient gré de ce léger raffinement. Depuis les sophistes, ils étaient assez nombreux dans la cité pour qu'on cherchàt à les satisfaire.
P, MasqQuEraY.
1 Contre Macartatos, 1052, 8 : ἐξ ἀνάγχης γὰρ iv, ὦ ἄνδρες δικασταὶ, τῷ ἄρχοντι ἀμφορέα
ἑχίστω ἐγχέα: τῶν ἀμφισθητούντων.... ΟἿ. Εϑοηιχε, περὶ παραπρεσδείας, 121, οἱ Meier et Scnômaxx. Der attische Process, p. 928.
> Lire par exemple, dans les Bacchantes, le discours de Penthée et la réplique de Tirésias, 215-327. Le premier plaidoyer ἃ 48 vers. la réfutation 62. On a pourtant essayé de rétablir un équilibre entre ces deux discours. Nauck, plus sage, ne le tente pas.
A mon avis. il a raison.