‹ Mélanges Henri Weil [microform]. Recueil de mémoires concernant l'histoire et la littérature grecques dédié à Henri Weil ... à l'occasion de son 80e anniversaire; ouvrage contenant un portrait en héliogravure, une phototypie hors texte et plusieurs illustrations dans le texteChapitre 65 sur 96 · A IN · texte numérisé non relu

A IN

Vers 1, aux deux premières places, et vers 4, à la première, traces de lettres.

Un coup d'œil suffit pour reconnaître que nous sommes en présence d'un poème écrit en hexamètres dactyliques. Aux vers 1-17 et 19-21, le texte conservé tombe évidemment, comme le démontre la coupe des mots, tantôt sur le troisième pied, tantôt sur la fin du deuxième et le commencement du troisième, tantôt enfin sur le troisième et le commencement du quatrième. Au vers 18, la syllabe ἐσ ayant d'abord été sautée par le copiste, puis écrite en surcharge, nous avons la fin du deuxième pied, le troisième en entier et les premières lettres du quatrième : c'est le vers le moins incomplet. Aux vers 22-24, la déchirure droite du papyrus entame le texte trois places plus tôt qu'aux vers précédents, et cela au préjudice du troisième pied. Enfin les lettres qui restent des vers 25-26 appartenaient certainement au premier hémistiche.

Relativement au sujet traité dans la partie du poème dont notre

fragment ἃ été détaché, les indications que nous pouvons tirer d’un texte aussi mutilé sont nécessairement très précaires. Elles suffisent cependant, je crois, pour que nous devinions quels étaient les personnages mis en scène par le poète et dans quel épisode ils figuraient. Zeus est nommé aux vers 8 et 11: Ζῆνα μεν.... ἀῆνα χατα... Aux vers 13 et 14, 1] est question d'un cygne : πάλι κχύχνος... χύχνον ἀπ... Au vers 21, il s’agit d’une βα[σ᾽λεια, c'est-à-dire d'une reine ou d'une princesse. Du simple rapprochement de ces trois faits naît d'elle-même l’idée que nous avons ici une page du roman de Zeus changé en cygne et de Léda, femme de Tyndare, roi de Lacédémone. Le nom de l'héroïne ne se retrouve nulle part dans notre fragment, à moins que le ...3:4 du vers 16 ne terminât la forme Λήδεια pour Ar, analogue à ‘Exfxzx pour ‘Exfrr, à ᾿Ανδρομάχειχ pour ᾿Ανδρομάχη, pour ne citer que ces exemples (voir ΜΕΙΝΕΚΕ, Analect. Alex., p. 45-46)

On remarque avec surprise combien rares et combien maigres sont les textes des poètes grecs relatifs à celte fameuse aventure. Cinq passages d’Euripide (Hel., vers 17-21, 214-216 et 1144-1146 ; Zplig. Aul., 793-800 ; Orest., vers 1385-1387), un de Lycophron (4/ex., vers 86 et suiv.), une épigramme descriptive d’Antiphile (An/hol. Pal., V, 307), voilà tout ou à peu près. Et ce ne sont point là des récits ou des descriptions proprement dites, mais des allusions fugitives à un mythe connu. Rien chez Homère ni chez ies autres représentants de l'épopée. Rien non plus chez les lyriques. Pindare est muet sur ladite aventure, et Bacchylide se montre tout aussi discret. Rien enfin chez les élégiaques.

La pauvreté de ces documents littéraires contraste avec l'abondance des témoignages directs ou indirects que l’art grec nous ἃ laissés et qui prouvent la grande popularité de la légende. Statues, bas-relicfs, peintures murales, pierres gravées, retracent à nos yeux, sous des aspects très variés, chacune des phases du roman de Zeus et de Léda, comme on le lisait dans le monde ancien. Ce que nous savons, en effet, des rapports d’étroite parenté entre la poésie et l’art en Grèce, où l’art s’inspirait constamment de la poésie, quitte à l’inspirer à son tour, nous autorise à conclure du grand nombre de ces compositions plastiques à l'existence de certains textes poéliques provenant d'époques et d'écoles littéraires différentes et racontant tous cette même histoire. Une attestation posi-

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tive du fait nous est donnée, d'ailleurs, par Euripide, dans un des passages que nous avons cités. Aux vers 799-800 de l'{phigénie à Aulis, à propos, de la naissance d'Hélène, fille de Léda et de Zeus le Cygne, il se réfère à certains récits que les tablettes de Muses ont fait connaître aur hommes, ἐν δέλτοις Πιερίσιν μῦθοι τάδ᾽ 3: ἀνθρώπευς ἤνεγχαν. Un de ces récits antérieurs au temps d'Euripide se EEE probablement dans une des Hélène de Stésichore, sinon dans toutes les deux. Peut-être les autres μῦθοι faisaient-ils partie de poèmes épiques. Toutefois il n'est guère vraisemblable que l'ancienne épopée en contint beaucoup, ni que, prise dans son ensemble, l'ancienne poésie grecque eût traité souvent ce sujet mythologique, du moins sous cette forme. On sait que, dans les Vers Cypriaques Zeus s'unissait à Némésis, el non à Léda, pour engendrer Hélène. et que, dans un poème lyrique de Sappho, comme encore dans ne comédie de Cratinus, Léda recueillait l'œuf divin né de cette union. L'hymne homérique aux Dioseures (XVI, 3-%) met bien Léda directement en cause avec Zeus ; mais la transformation de celui-ci en cygne y est absolument passée sous silence. Si donc, dès avant Euripide, la légende avait revètu, dans certains textes poétiques, les traits qu'il contribua sans doute beaucoup à rendre définitifs, nous pouvons croire que c'étaient là des exceptions. La version qui devait remplacer toutes les autres ne fut réellement en vogue qu'au déclin de l'âge classique. |

Cest bien aussi à la fin de cette époque que semblent appartenir les plus anciens de nos documents artistiques, sinon directement, car ce sont des copies ou des imitations, du moins par les œuvres originales, les modèles dont ils dérivent. Les autres, de beaucoup les plus nombreux, nous transportent aux deux époques suivantes.

Overbeck (Aunstmythologqie, X, p. 492 suiv.) ἃ très bien distribué toutes ces compositions en trois groupes, se rattachant à trois

phases successives de l'aventure. Dans celles du premier groupe,

Léda, plus ou moins innocemment, donne asile au cygne poursuivi par un aigle, complice de Zeus; dans celles du deuxième groupe, la lutte s'engage, et Léda oppose aux entreprises du cygne une résistance qui va s’affaiblissant. Enfin, dans le troisième groupe, la pose de Léua atteste sa défaite. Sans vouloir faire correspondre à ce

-class < assificati ri C assement aucune classification chronologique proprement dite, on

peut remarquer, d'une manière toute générale, que les plus chastes, ou, si l’on veut, les moins indécentes de ces productions, sont précisément celles qui paraissent s'éloigner le moins de l'art attique.

Dans les textes poétiques, les trois phases se déroulaient successivement, l’auteur insistant de préférence sur telle ou telle de ces situations, selon son goût personnel ou celui de ses lecteurs.

On constale que ceux des poètes latins du siècle d'Auguste qui suivent le plus volontiers les Alexandrins parlent très peu de notre légende. Il est permis d'en inférer que les Alexandrins n'en avaient pas beaucoup parlé, et, si Ovide l’a totalement oubliée dans ses Métamorphoses, c'est peut-être bien que, dans les encyclopédies similaires de Nicandre et de Parthénius, elle ne figurait pas non plus. En véritables représentants d'une école littéraire plus curieuse d'érudition que de poésie, ces écrivains avaient-ils écarté comme trop populaire l'histoire de Léda et de Zeus ? Nous reviendrons sur cette question, quand il s'agira de rechercher l'époque à laquelle se rattache notre poële.

Essayons de situer ce fragment dans le texte complet dont il provient, en étudiant les quelques mots qui nous restent à la lumière de nos documents artistiques. Dans plusieurs de ceux-ci, la scène est à trois personnages, le dieu Éros accompagnant le cygne, en qualité d'entremetteur. Ainsi dans le bas-relief en marbre du musée de Berlin : ainsi sur la lampe d'argile du musée de Naples. L'artiste a quelquefois marqué d'un trait précis le rôle du dieu-enfant. La fresque de la maison de Méléagre à Pempéi nous le fait voir enlevant la corbeille à ouvrage de Léda; dans un des bas-reliefs qui ornent le seau d'argent de l'Ermitage, Éros arrive portant le cygne sur son dos et présentant à Léda, occupée à sa toilette de bain, une boule symbolique, image de l'univers et attritut de Zeus: c'est du moins l'interprétation de Stéphani (Antiquités du Bosphore Cimmérien, 1, p. 265). Or, aux vers 4 et 13 de notre texte, nous avons [πρὶςς ἔρωτα. Dans ces deux passages, Léda adresse la parole à Éros ;

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elle l'interroge au sujet de l'oiseau aux allures étranges. Le... ὁ πτηῆνον --- [seule πτηνόν (2) du vers 5 fait partie de sa première

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phrase. Au vers 6, le ρος ἔχων — χοῦ ρος ἐχών (?) montrait probablement le jeune dieu empressé à lui répondre, et, dans les vers suivants, où se trouvait le discours d'Éros, le mot Ζῆνα, écrit deux

fois (v. 8 et 11), indique assez qu'il s'expliquait sur la véritable

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nature du faux χύχνος. Au vers 17 et 18, Léda renouvelait ses questions, précédées cette fois d'un double préambule, comme il semble

ressortir du πρὸς m1 τες πρὸς ἱμ[ερέεντα] (?), venant au vers 16 après

le ἱπρὶδς ἔρωτα du vers 15. On ne peut rien savoir au Juste des paroles de Léda. Mais il est probable qu'elle posait une alternative, à l'exemple d'Ulysse dans sa rencontre avec Nausicaa (Od., VI, 250 et 193 : εἰ μέν τις θεὸς ἐσσι... εἰ τίς ἐσσι βροτῶν...). En tout cas, les doutes qu'elle émettait devaient porter soit sur les intentions de Zeus. soit sur la bonne foi de son interprète. Au vers 19, Éros préludait à sa réplique, peut-être en s’engageant à dire toute la vérité :

ἐρέω χαὶ ν᾿ ημερτέως᾽... (?). Du discours même d'Éros, il ne reste pas de quoi s’en faire une idée précise. Le βαίσ ἔλειχ du vers 21 est sans doute un vocatif: le dieu saluait Léda de son titre de reine. Toutes les hypothèses étant ici également légitimes, si le ose du vers 23 provenñait d'un ᾿λάθιρη σε Ζ2[εὑς΄, à rapprocher du λάθρη ὑποξμνηθεῖσα χελαινεφέϊ Κρονίωνι. de l'hymne aux Dioscures, et si le ze ah. du vers 24 devait être complété en [ἐχθὴσ) ἔπι χ ἡ λιρέου Εὐρωτέω; où en quelque chose d’analogue, Hygin plaçant l'aventure sur les bords de l'Eurotas, nous aurions là le cadre du roman.

Entre les deux séries de questions et de réponses, il y avait, aux vers 13 et 14, ce que l'on appelle un jeu de scène, celui-là justement que reproduisent les documents du second groupe. Le cygne revenait aux entreprises que le poète avait déjà décrites dans la partie du texte antérieure à notre fragment ; c'est ce qu’indiquent les mots πάλι xüvels] (le σ qui précède immédiatement πάλι terminait un nominatif, épithète de χύχνος). Léda, elle, repoussait de nouveau le cygne : χύχνον ἀπώσατο, (?). Pour la restitution du vers 14, le parallélisme qu'il offrait certainement avec le vers 13 et, d'autre part, l'attitude presque résignée de Léda, dans mainte composition du second et du troisième groupe, pourraient suggérer : [Λήξδη δ᾽ 23 πάλι. χύχνον arlosaro μειδιδωσα,.

Le mot χόσμον, au vers 3, ne doit pas faire penser au globe symbolique du seau d'argent de l’Ermitage. Pour révéler à Léda la puissance de Zeus, souverain de l'univers, un écrivain qui donnait à son gré la parole à Éros, n'avait garde d'employer un moyen aussi indirect.

Au déia.l assez minutieux que le texte du fragment nous permet

d'entrevoir, à ce système de dialogues alternant avec des parties de

récits et de descriptions, système qui commençait bien plus haut et se prolongeait bien plus bas, ilest facile de reconnaitre que notre poète avait traité amplement l'aventure de Léda. Mais. quelque complet qu'en fût chez lui le développement, la marche du drame nous apparait trop rapide dans ce que nous avons encore pour admettre qu'il formât la matière d’un poème tout entier, même de très modestes dimensions, comme telle des monographies épiques sorties de l'école de Nonnus. C'était un épisode seulement. Il est naturel de songer ici à l’un de ces recueils mythologiques composés par les poètes grecs de l'époque romaine, à l'exemple des Alexandrins, leurs devanciers, mais dans des conditions différentes, et suivant d’autres principes.

Nous avons déjà dit pour quelles raisons tirées de l’histoire littéraire il nous semble peu vraisemblable que notre texte remonte à l’âge où Nicandre et Parthénius écrivirent leurs Métamorphoses. A ces raisons s'en ajoute une d'ordre plus extérieur. C’est la forme πάλι, au vers 13. L'emploi de πάλι pour πάλιν, condamné par l'atticiste Phrynichus, était familier de son temps, c'est-à-dire vers la fin du u° siècle, non seulement aux poètes, mais aussi aux orateurs. L'Anthologie palatine en offre quelques exemples, dont un chez Méléagre, lequel ἃ sa place chronologique entre Nicandre et Parthénius. Mais aucun des représentants alexandrins du genre épique, dans toutes ses variétés, ne parait avoir employé πάλι. D'autre part, les poètes de l’école de Nonnus ne le connaissent qu'en Composition, tandis qu'il figure comme adverbe isolé dans les ᾿Λποτελέσματα de Manéthon et dans les Cynégétiques d'Oppien d'Apamée. Ce serait donc à l’époque romaine et avant le ν᾿ siècle qu'aurait vécu l’auteur de notre poème. On sait que les Merauccouceus de Nestor de Laranda et les Θεογονίαι ἽΠρωιχαί de Pisandre furent écrites sous la dynastie des Sévère.

Jules NICOLE.

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