‹ Mélanges historiques (volume 4)Chapitre 35 sur 44 · Le soir mfême du combat · texte numérisé non relu

Le soir mfême du combat

LES FOKGES SAIXT-MAURICE 155

lac Champlain. Il a dû visiter les Forges le 10 juin, aussitôt après son entrevue avec Laterrière,

Voilà Laterrière à la tête des Forges, nommé par le gouverneur qui n'avait nullement l'intention de déranger la compagnie dont Pélissier avait eu la direction. Si, comme le dit Laterrière, Pélissier avait été réservé jusqu'au 28 mars 1776, il commit une sottise en promettant du matériel de guerre à une armée qui se préparait à lever le siège de Québec. Je crois plutôt que Laterjière s'arrange pour nous faire penser qu'il n'eut connaissance de rien av-ant les derniers jours de mars. Aussitôt après, on alluma les liautsfoumeaux, comme il le raconte. La présence du capitaine Law aux Forges coïncide (en mars) avec œ que dit Laterrière au sujet des fournitures aux Américains. Evidemment Carleton en savait quelque chose. Et Laterrière n'était pas assez aveugle pour ne rien voir de ce qui se passait devant lui aux Forges.

Le 17 octobre 1776, la Gazette de Québec refuse, ditelle, de publier une lettre datée des forges Saint-Maurice le 10 octobre, parce que cette lettre est maladroite en ce qu'elle tend à excuser des hommes politiques avant qu'on ne les ait accusés tout haut. En ce moment Laterrière était probablement à Québec. l'I dit: "L^automne, étant allé à Québec pour les affaires de l'établissement, je reçus du capitaine Law un excellent accueil, ainsi que du Dr Foot, à qui il me présenta. Son Excellence me parut charmé de la visite que je lui fis. Un fort préjugé cependant existait toujours dans le public, à savoir que j'avais été, comme Pélissier, influencé par les républicains bostonnais, et ce feux préjugé a toujours fourni à mes jaloux ennemis des moyens de me nuire auprès des différents gouverneurs. Ces derniers ne m'ont pas exactement fait du mal, mais je n'en ai jamais

jpu • obtenir ni bien ni faveur. Ma conacience étant pure, n'ayant trahi ni voulu trahir d'aucune façon un gouvernement qui me protégeait, je n'étais guère ému de la mauvaise mine que d'aucuns me faisaient pour mieux faire leur chemin. . . Mes approvisionnemente faits à Québec, je remontai aiux Forges pour y songer à effectuer, avec toute l'activité possible, les préparatifs de 1776 à 1777, partout deux fois plus considérables puisque leô Forges devaient être vendues." Ces dernières paroles ne sauraient se rapporter à l'automne de 1776 puisque c'est durant l'automne de 1777 qu^il fut question de vendre ou d'affermer les Forges. Déjlà, au printemps de 1777, il était arrivé une procuration de Pélissier pour disposer de cet établissement, mais non pas en 1776. Selon le texte de Laterrière on peut croire aussi que la procuration n'arriva qu'au printemps de 1778 et cette date me semble la bonne.

LES FOEGES SAINT-iL\UEICE 157

LES TROUPES ALLEMANDES. — DESCRIPTION DES FORGES. — FBTES AUX FORGES ET EN VILLE. — LATE PRIERE DIRECTEUR. — DUMAS PREND L'ADMINISTRATION. — i 777-75.

La principauté de Heêse-Hambourg, s\ir le Ehin, fournit ane 'bonne part des troupes engagées par l'Angleterre, en 1775, et placées sous les ordres du général baron de Eiedesel qui était de ce pays-là.

En octobre 1776 Eiedesel prenait des mesures pour acenrer ses quartiers d'hiver aux Trois-Eivières, à la Pointetdu-Lac, au Cap-de-la-Madeleine et au sud du flenve. Deux escadrons de dragons et troiè compagnies du régiment de Eiedesel demeurèrent dans la ville. Le régiment du prince Frédéric, commandé par le lieutenant-colonel Prétorius, passa rhixer à Yamacàiche et à la EiTière-du-Loup. Le bon comportement de ces troupes leur valut des éloges et des compliments de toutes parts.

Le 20 janvier 1777, jour de la naissance de la reine d'Angleterre, le général Eiedesel donna un dîner de quarante couverts, à midi, et le soir il y eut bal suivi d'un eouper. Les officiers des postes environnants assistaient à cett^ fête. La ville était en l'air; on disait partout que semblable régalade ne s'était jamais vue dans la localité, Laterrière en fait mention : "Le général Bidzel voulut me connaître et m'invita à un bal qu'il donna et oii j'allai. IDîner, et après, le soir venu, dansée et bal. Ce bal était formé dies dames et messieurs de la viUe, des officiers de l'état-major, et de M. et Madame de EMzel à la tête, sur îa

pdus haute étiquette" (1).

Le gouvemeoir Carleton était aux Trois-Rivières le 8 mars 1777. Le ^néral Burgogne, arrivant d'Angleterre, dîna, le 15 mai, avec Riedesel, qui se mit en marche le 5 juin à la suite de son contingent et, vers le 12 du même mois, de nouvelles troupes d'Allemagne et d'Angleterre survinrent à leur tour, se dirigeant, comme les premières, vers Alhany. Madame de Riedesel, arrivée aux Trois-Rivières après le 5 juin, alla rencontrer son mari sur la rivière Richelieu, puis retooima aux Trois-Rivières. Elle repartit au commencement d^'août 1777, arriva au fort Edward le 14 et y trouva son mari. EUe amenait ses trois jeunes enfants. Le 17 octobre, Burgogne s'étant rendu avec son armée, la famille Riedesel fut envoyée en Virginie et y resta jusqu'à l'automne de 1780, sinon plus tard, car elle ne rentra à Québec qu'au mois de septembre 1781. Madame de Riedesel a laissé des écrits fort appréciés (2).

Voyons encore ce que dit Laterrière : 'ILes Forges sont à trois lieues (par le Saint-Maurice) des Trois-Rivières. Cest un fief de quatre lieues carrées, situé le long de la rivière Xoire et appelé Saint-Maurice. Le pays est plat; le terrain, un sol jaune et sablonneux, est plein de savanes et de brûlés, où se troaive la mine par veines, que l'on appelle mine en grains ou en galet>, de couleur 'bleue. Quoique le minerai contienne d.u soufre et des matières terreuses, il rend en général trente-trois pour cent de pur et excellent fer. On ne chauffe les fourneaux et les affineries qu'avec du charbon de bois qu'il faut choisir; pour les fourneaux, on

1. Laterrière doit ici faire erreur. Madame de Riedesel n'a pas rencontré son mari aux Trois-Rivières à cette date. Le 20 janvier elle devait être encore à Londres.

2. Sur les batailles de la révolution américaine jusqu'à la défaite de Burg-ogne.

ne fait usage que du charbon de bois dur et franc; pour les affineries, que de charbon de bois mou, comme la pruche, le tremble, etc. Une tedle exploitation nécessitait l'emploi de quatre ce-nts à huit cents personnes, tant dans les ateliers que dans -es bois, les carrières, les mines, et pour les charrois : six hommes attachés aux fourneaux, deux argueurs de charbon, un fondeur, huit mouleurs et autant de servants, six ihonmies à chaque chaufferie, deux argueurs,, quatre charrons, quatre menuisiers, seize journaliers, huit bateliers, quiatre chercheurs de mine, quarante charretiers, et les autres employés aux ventes, charbon, dressage, ou comme mineurs, charboflniers, faiseurs de chemins, garde-feux, huit au moulin à scier, etc. Pour le soutien de tout ce monde, on possédait un magasin de marchandises et de provisions (3).

"'Le directeur avait la vue sur tout, l'inspecteur pareillement. Celui-ci était obligé de passer, de demi-heure en 'demi-heure, à tous les chantiers, pour voir si tout y était dans l'ordre, et ordonner ce qui était nécessaire. Les remarques qu'il faisait étaient "journalisées" au jour et à la minute, et le teneur de livres les enregistrait dans chacun des comptes qui étaient réglés tous les mois.

"Le fourneau produisait un profit de 50 louis par jour; cihaque chaufferie cinquante louis par semaine; la moulerie cinquante louis par coulage — en somme de dix à quinze mille louis par campagne de sept mois. 'Les frais en emportaient les deux tiers. C^était donc le tiers net que les intéressés avaient annuellement à partager. Ce fut l'appât d'un tel gain qui m'attira à reprendre de nouveau une part dans cette exploitation, au préjudice de mon île, jusqu'en 1779, que ne pouvant pas aller conduire les travaux moi-même,

3. Les ventes sont les endroits dans la forêt où l'on fabrique le charbon.

160 LES FORGES SAIXT->L\UEICE

tout y .périclita et mes espérances furent perdues."

Icij nous remarquons de nouveau la confusion des dates et des faits qui se produit souvent dans le récit de Laterrière. Il quitta les Forges en août 1778 et s^établit à Bécancour durant le mois d'octobre suivant. Son texte donne à entendre qu'il s'occupait des Forges même après s'être fixé sur l'île de Bécancour jusqu'en 1779, mais ceci va êtreexpliqué en son temps.

"L^endroit (les Forges) est certainement des plus agréables, continue Laterrière. On y voyait environ cent trente maisons bien nettes, bien logeaibles aux ouvriers, de bons et beaux jardins et prairies, et une belle et spacieuse maison." En 1850, j'ai vu les Forges ainsi. Un endroit des plus sauvages du Saint-Maurice emèelli par cette jpetite ville industrielle, aux demeures brillantes de propreté, 'posant leurs façades dans toutes les directions, isolées les unes des autres par des jardins potagers, des parterres, des lits de fleurs, des chemins et sentiers battus, bien aplanis, des édifices de tous genres, comme hangars, bureaux, écuries, haut?fourneaux et la belle, imposante maison de pierre, spacieuse, placée au bord du préciipice au fond duquel coiile le Saint- Maurice qnii forme un "rapide" superbe un peu plus bas. Traversant le village pour descendre en cascades à la rivière, on admire le gros ruisseau d'eau claire qui sert à laver ila mine en passant. Ses ondes rapides m'ont souvent invité à boire et j'y ai trouvé oe goût de fer qui donne au sang des gens des Forges la vigueur, la santé, ce feu et ce dégourdi que ne possèdent pas généralement les populations de travailleurs. La démarche, la gaieté, la prestance des femmes et des hommes de ce petit groupe de familles, l'élasticité de leurs mouvements, tout cela vient du ruisseau des Forges, de l'air de la forêt, de l'élévation des terrains.

Revenons au texte de Laterrière: "J'étais si content de moi-même, voyant que tout me riait, que je donnai plusieurs bala et dîners au général Eidzel, en garnison alors aux Trois- Rivières, avec son état-major et les resipectables citoyens de cet endroit et du voisinage, ainsi qoi'à un officier français appelé le comte Saint-Aulaire, en garnison à Bécancour et au service britannique, homme d'une rare éducation sociale et du plus aimaible caractère.

"Les bals, les danses dans la cour de l'établissement, nous amusaient beaucoup. Les gens étaient bons et ma qualité de médecin me faisait du bien sous le triple rapport physique, moral et politique. J'y étais donc très heureux, par toutes sortes de causes. Si ce bonheur eût duré, j'avais trouvé là le lieu des délices !

"Les étrangers y venaient de tous les pays par curiosité. Les habitants de la ville des Trois-Rivières et des différentes paroisses du voisinage en faisaient autant — c'était joie et fête pour eux. Il était de règle qu'aucun des ouvriers ne retirât personne chez lui sans venir au bureau en avertir et demander la permission; si bien qu'il n'arrivait jamais rien d'indécent ni d'accident sans que nous en eussions connaissance. Nous étions informés même de leurs bals, de leurs danses, de leurs festins. Cette .petite peuplade vivait ainsi heureuse aux Forges.

"Cest dans ce dédale de devoirs et d'intérêts divers, d'agréments et de fatigues, que je passai cinq ans: deux comme inspecteur et, après la guerre américaine, trois comime directeur, jusqu'à la vente des Forges à M. Gugy."

Encore des erreurs. Laterrière était arrivé aux Forges le 1er mars 1775 comme inspecteur. Il devint directeur en juin 1776 et abandonna le tout le 6 août 1778 ; cela ne donne ipaa cinq ans mais quarante et un mois. Si même, comme il

162 LES FORGES iS^AINT-AL^UEIOE

le prétend, il s'oocmpa encore des Forges durant les mois d'août, septem'bre et octobre 1778, nous ne dépassons pas quarante-quatre mois, au lieu de soixante mois ou cinq ans. ISTotons aussi qu'il place sa période de directeur "après La guerre américaine", ce qui ne veut pas dire après 1784, mais simplement après le dé(part des Américains des Trois-Rivières en juin 1776.

'Laterrière dit que, en 1778, à 'la forge basse, il y avait deux marteleurs anglais qui étaient frères et dont la veuve Mon toux faisait le ménage.

"A part les inquiétudes de la guerre américaine, je sentais croître mes espérances. Quoique notre associé Péliseier eut emporté tout son or et son argent et un compte des avances faites à l'armée du Congrès, se montant à deux mille louis; qu'il n'eût laissé qu'environ six mille barriques de minerai, fort peu de fers dans les différents magasins, presque point de ressources pour en faire, ni d'autres moyens, parce quïl croyait tout perdu — je mis toutes mes facultés dehors et mes amis à l'épreuve pour la campagne qui allait suivre. Je doublai les préparatifs partout et remiplis les magasins de provisions et marchandises pour m'encourager à employer le plus de monde possible, car pas de bras pas d^'espérances. D'ailleurs, comme je voulais prouver à la compagnie que je méritais sa confiance, je mis en oeuvre tous mes talents, et j'eus le bonheur de faire une brillante et (profitable campagne, que l'on cite encore tous les ans sous le nom de Première campagne de Laterrière. Dans le cours de l'hiver suivant, je payai mes dettes. Le coffre-fort contenait des moyens suffisants pour pousser vigoureusement les travaux. . .

"Ainsi dans les danses et la joie s'acheva l'hiver, sans que j'eusse oublié les grands préparatifs d'une campagne

LES FOKGES SALNT-MAUEICB « 163

dont j'ai déjà dit qu'id en fut parlé. Le feu fut mis eu avril au fourneau, et tout l'atelier se trouva occupé, tant dans les bois qu'à l'établissement et aux environs. Dès lors, je ne pensai (plus à autre chose. Au printempe de 1778 nous nous oocujpâmes à faire marcher les travaux de l'atelier avec une activité inaccoutumée pour la dernière cam/pagne de la société. Le succès fut complet. li était Bien triste d'être obligé de vendre rétablissement lorsque les choses allaient si bien, mais telles sont les destinées des hommœ. Ma position ne me ipermettait pas d'acheter les Forges moi-même."

'Le mot "vente des Forges" n'exprime pas du tout la chose dont parle Laterrière. Il y eut un arrangement pour continuer le bail entre les mains des mêmes associés qu'auparavant.

Vers le printemps de 1778, remarque Laterrière, (par la voie d'Angleterre, "Péliseier envoya une procuration pour vendre les Forges et en remettre le produit de ce qui lui appartenait à M. Feras, son aani, à Québec." Il ne s'agissait nullement de vendre, mais seuleanent de régler Les comptes. Laterrière persiste à dire que les Forges furent vendues alors que tout resta sous l'effet du bail de 1767 qui avait encore à courir jusqu'en 1783 et avec les mêmes associés. Ce qui ajoute au malentendu, c'est que notre homme dit: "En conséquence et suivant ses ordres, tout fut vendu à M. Gugy et le produit de la vente remis honnêtement à M. Feras." La vérité est que le bail de 1767 fut continué intégralement et lorsqu'il expira, en 1783, Pélissier n'avait plus d'ordre à donner. Alors, le gouvernement, reprenant possession, loua (ipas de vente) à Gugy. Disons de plus que si l'on remit à Feras une certaine somme d'argent pour Péliesier, ce ne pouvait être qu'une part dans les bénéfices des associés et non pas le produit de la vente des Forges.

164 LES FOKGES SAINT-IMAUEICE

Suivons Laterrière plus loin : '"Malgré la vent-e des Forges et quoique son bon ami Feras lui eut envoyé à Lyon ses fonds restés en Canada et ses deux enfants (du premier mariage), Félissier ne manqua pas de revenir à la paix au Canada, sous la protection du général Haldimand et de me demander une révision de compte."

Entendons-nous. Tout ceci est embrouillé. Il est évident que Félissier avait demandé, vers le printemps de 1778, de régler ses affaires avec les Forges; que Laterrière rendit ses comptes à Feras pour ce qui concernait Félissier, mais que Félissier, au reçu de l'argent, ne se trouva pas satisfait en ce qui concernait l'état de sa société et qu'il demanda la permission d'aller au .Canada prendre connaissance de toute l'affaire. Or, ce n'était pas "à la paix", qui ne fut faite que longtemps plus tard, mais l'été de 1778 oii le Canada était de nouveau en paix par suite de la retraite des Américains.

Compliquant toujours la situation, Laterrière ajoute que Félissier lui "envoya, à l'île de Bécancour, un messager pour le sommer de régler leurs comptes" et, sur ce, Laterrière partit pour Québec. Les faits sont autrement. Les comptes avaient été réglés è Québec, le 6 août 1778, en ce qui regarde les Forges et en octobre Laterrière achète l'île de Bécancour où il va de suite demeurer. Si Félissier lui a envo3'é sur l'île un messager demandant à régler leurs comptes, je sais que ce n'était pas des comptes d'argent. . .

Le 6 août 1778, on lit dans la Gazette de Québec un avis en date de Québec, le 27 juillet précédent, par lequel Jean-Fierre Laterrière déclare qu'il a cessé d'appartenir à la gestion des forges Saint-Maurice dont il était "géreur et administrateur". Ses comptes étant réglés avec le sieur Christophe Félissier, ce dernier reste en possession de tout.

y coanpris la charge de faire face aux obligations contractées au temps de la société.

A^oilà qui est clair. Cet avis public dit que Laterrière n'est plus rien dans les Forges. Quant à Pélissier, il reste, comme avant le mois de juin 1776, à la tête de la compagnie des Forges.

J'ai raison de croire que Pélissier repartit vers l'automne de 1778. Il n'est jamais revenu. De concert, sans doute, avec îles autres associés, il confia à Alexandre Dumas la direction des Forges et c'est ce dont parle Laterrière en ces termes : "^^Lorsque ces affaires furent terminées (et M. Diimas prit immédiatement possession) mes remises faites et mes comptes rendus à chaque intéressé, j'achetai cet île de Bécancour dont j'ai parlé."

C'est son ami Saint-Martin qui négocia la vente de l'île à Laterrière au prix de mille piastres. Je comprends que l'île appartenait à Saint-Martin et à sa soeur, comme formant partie du fief Bécancour. Nous avons vu ce Saint- Martin aux Forges (4).

Si Dumas, voulant se mettre au courant de la gestion des Forges, a utilisé les services de OLaterrière durant les mois d'août-octobre, rien d'étoamant à ceJa. Laterrière écrit que, au mois d'octobre, il rendit ses comptes à Dumas et aussitôt acheta l'île de Bécancour. Il ajoute : "Vers la fin d'octobre tout fut conclu et exécuté en faveur de M. Alexandre Dumas pour jusqu'à la fin du bail avec le roi." Oe bail c'est celui de 1767 qui devait expirer en 1783.

Ainsi, arrivant sur l'île en octobre, Laterrière terminait ses affaires avec Dumas pour la période des dix ou douze dernières semaines comme il avait alors réglé ses comptes avec Pélissier le 27 juillet précédent. Si, en octobre, Pélissier lui 4. En 1790, il demeurait â la Eivière-du-Loup.

a encore demandé nn règlement de comptes, je persiste à dire que, au moment de retourner en France pour toujours, il voulait se faire rendre autre chose que de l'argent.

Dumas s'était montré grand ami de Laterrière depuis l'arriTée de celui-ci en Canada et ce qui suit s'explique parfaitement surtout si l'on songe que Laterrière avait fort bien dirigé les Forges de 1776 à 1778:

"M. Dumas, ne pouvant tirer aucun parti avantageux de sa nouvelle ferme (sa nouvelle position, car la ferme datait de 1767) parce qu'il connaissait fort peu cet état, ne me laissa plus de paix qu'il ne m'eût cédé la moitié dee Forges. Je n'hésitai pas à accepter ses offres, sous la condition que j'irais au printemps de 1779 prendre la conduite de tous les travaux. L'acte passé, il ne s'agissait plus que de trouver les deux mille louis nécessaires pour ma part. La vente des produits de ma culture, foin, paille, blé, avoine, et de mes animaux m'en procura une bonne partie. Je vendis mon île et, par là, je formai la somme. Je fis cet achat (des parts de la société des Forges) en janvier et je déviais, à l'ouverture de la navigation, en mai, me rendre aux Forges pour en prendre possession aux conditions de notre acte, mais mon emprisonnement en décida autrement."

Visiblement, Laterrière serait devenu associé de la compagnie des Forges en achetant les parts de quelqu'un des membres. Ce n'est pas Dumas qui lui vendait comme il le dit, la moitié des Forges. Une observation à faire : comment l'île de Bécancour, occupée en octobre, rendait-elle en janvier une récolte de foin, paille, blé, avoine et autres produits, pour former à la vente ime aussi forte somme que <^lle ici mentionnée? H faudrait croire que Laterrière avait pris possession de l'île dès le printemps de 1778 mais n'était allé y demeurer qu'en octobre. Dans tout ceci nous ne pouvons faire que d<^ conjecturée.

LES FORGES Sl^INT-MAURICE 167-

Parlons de l'eamprisonnement, d'après Laterrière d'abord, puis nous éolaircirons son histoire : "J'ignorais les manoeuvres secrètes de Pélisisier auprès de son ami le générât Haldimand pour me faire arrêter. La principale partie du clergé était de ce complot, avec tous ceux dont l'enragé pK)litique favorisait les idées — me taxant, quoiqu'à faux, d'avoir trahi les intérêts du roi en faveur des Bastonnais, et on ne parlait de moi au château Saint-Iiouis que comme d'un traître qui avait fait faire des boulets et des pétards pour briser, disait-on, les portes de la ville de Québec, l'hi-ver du blocus par les Aiméricains."

Je ne saurais voir la main de Pélissier dans cette nouvelle affaire. Les faits parlent d'eux-anêmes. Laterrière était du nombre des Français qui s'étaient montrés sympathiques à la cause des Américains et en 1779 ces étrangers redevenaient incommodes. La guerre durait encore. Haldimand décida de coffrer ces gens inquiétants. Il en avait le pleiiq. droit. Laterrière avait recueilli chez lui un soldat déserteur. Un autre homme se joignit au premier. Tous deux, se voyant en danger d'être découjverts, voulurent gagner le Maine, mais on les arrêta et bientôt après Laterrière fut envoyé aux prisons de Québec, d'où il ne sortit qu'en 1782 (5).

:Laterrière vécut après cela comme médecin et il ise distingua dans cette profession qui le mit en voie d'acheter la

5. Si Laterrière s'est aliéné la haine de Pélissier c'est pour •une question qui ne regrardait jxis les Forgées, mais Pélissier ne l'a pas trop inquiété par la suite. De Rouville détestait ans»! Laterrièrie parce que celui-ci avait mis hors des Forges son fils Voligny qui était contremaître.

168 LES iX)RGES SAINT-MAURICE

seigneurie des Eboulements où il termina ses jours et où demeure encore sa descendance. Son fils Pierre, chirurgien renommé, publia, à Londres, en 1830, A Political and Historical Account of Loiver Canada, un bon ouvrage qui eut son influence. Il mourut en 1834. Marc-Pascal, l'autre fils, aussi chirurgien, fut député de 1834 à 1833 et de 1845 à 1854; membre du Conseil législatif du 5 janvier 1833 au 27 mars 1838; du conseii spécial du 3 avril 1838 au 1er juin salivant; du Conseil législatif du 11 novembre 1856 au 3o octobre 1864 et décéda aux Bboulements le 30 mars 1873. De son mariage avec Eulalie Dénéchaud sont nés Laure qui épousa Frédéric Braun, Canadien ; Virginie mariée à sir C.-A.-P. Pelletier; Edmond marié à Corinne Juchereau- Duchesnay — et de ces derniers nous avons M. le notaire de Laterrière marié à Maria Charlebois qui élèvent un fils et une fille aux Ebouleme^nts.

LES F0E<3ES saint-:maueice n9

BAIL DE 1783. — CONRAD GUGY, SES CONTINUA- TEURS. — MUNRO ET BELL, 1793. — DESCRIP- TION DES FORGES, 1796, 1797.— TRAVAUX DE MUNRO ET BELL. — BAIL DE 1800. — PRIX DES ARTICLES. — BAIL DE 1806. — DESfJRIP- TION DES FORGES, 1808, 1779-18Ô9.

De 1779 à 1783 il n'y a presque rien à dire des opérations des Forges dirigées par Dumas au nom de la compagnie Pélissier. Le pays était tranquille. La guerre de l'indépendance américaine &e continuait et fut considérée ecmme finie en 1782.

Cette année 1782 et jusque 1804, date de sa mort, je vois John Pullman aux Forges. C^était un homme de l'état de New- York. De 1775 à 1782, il avait tenu une école à ;&îontréal.

Depuis 1770 à peu près il y avait aux Forges Philippe et Nathaniel Lloyd, ainsi que Thomas Lewis, arrivés ensemble du pays de Galles, et qui ont continué d'être employés dans les Forges. Thomas Lewis épousa en 1771 Josette Délorme, née aux Forges, et en eut John-Samuel, qui fut maître-mouleur, puis marchand, et Josette et Nathaniel qui vécurent aux Forges. Ces familles sont devenues tout à fait canadiennes et françaises de langue. John- Samuel Lewis épousa Thérèse Suite en 1797.

A l'approche de l'expiration (1783)' du bail des Forges le gouverneur général voulait avoir de Londres les renseignements nécessaires pour guider sa conduite. On lui répondit le 12 décembre 1782 de conserver intactes les terres des Forges et de louer de nouveau pour seize ans l'exploitation des mines de fer. Il n'est pas fait mention

du privilège -c'est-à-dire du monopole que ce bail ipouvait couvrir. Le bail de 1767 n'en dit rien non plus, parce que, en prenant possession du Canada, les autorités britanniques mettaient fin à ce régime. Toute personne ou compagnie pouvait créer, exploiter des fonderies, forges et laminoirs selon le besoin du commerce, à ses risques et avantages.

Le 3 février 1783 le bail des Forges fut accordé pour seize ans, au prix de dix-huit louis quinze shillings sterling par année, à Conrad Gugy, que les Trifluviens et les gens des Forges connaissaient depuis près de vingt ans. C'était un Suisse de langue française, mais né à la Haye, en Hollande, fils aîné dnn officier militaire employé dans le servxe hollandais. Huguenot de religion, il avait obtenu une lieutenance au 60e régiment (appelé colonial) de l'armée britannique ipartant sous les ordres de Wolfe, en 1759, pour la guerre du Canada. De plus, il avait fait des études d'ingénieur.

Haldimand, succédant ià Burton aux Trois^Rivières, le 1er janvier 1764, avait fait de Gugy son secrétaire et un juge-avooat en place de Bruyère. Haldimand et Bruyère étaient des Suisses de langue française. Dès le 15 mai 1764 Gugy ayant vendu sa commission de lieutenant acheta bientôt de Louis Boucher de Grandpré la partie de la seigneurie d'Yamachiche appelée Grosbois, puis l'autre morceau qui portait le nom de Grandpré.

Le 17 août 1775, à la formation du Conseil législatif, Gugy 'devint l'un de ses membres. Il demjeurait alors à Yamachiche où les Aiméricains pillèrent sa maison en 1776, lors de leur retraite. Le 4 juin de cette dernière année, il était caché aux Forges tandis que les Américains occupaient les Trois-Rivières et les environs (1).

1. Gug^' put don<; tirer parti de sa cachette en étudiant le •oomnnerce des Forges, ce qui le décida à les acheter (à fermue).

Vers 1778 les autorités remployèrent pour placer en Canada les Loyalistes fuyant la révolution américaine. Il tinta même d'en établir un certain nombre à Yamachiche mais le milieu ne convenait nullement à ces classes de personnes et la colonie ne dura pas longtemps.

'Le bail commençait à courir du 9 juin 1783 aux mêmes conditions que celui de 1767 (2). Ailsop, qui avait été de la compagnie Pélissier et formait partie du conseil du gouverneur, s'opposa à ce bail en faveur de Gugy parce que le public n'était pas invité à faire des offres. Il y a aprarence que les choses marchaient bien aux Forges lorsque Gugy mourut subitement le 10 avril 1786 (3). Barthélémy, son frère cadet, était alors officier dans les Suisses de Louis XVI, régiment de Sonnenberg, et ne semble pas avoir connu ce qui se passait en Canada, mais en 1792, lui et ses hommes, refusant de servir sous l'Assemblée Nationale, il quitta la France et vint à Québec, où il recueillit l'héritage d'Yaniachiche, sans s'occuper du bail des Forges, du moins selon que j'ai pu en juger.

La mort de Gugy n'avait pas annulé le contrat. En 1787, Alexandre Davidson et John Lee furent acceptés à le continuer, mais cette fois 'à raison de deux mille trois cents louis courant. En juin 1793, Davidson passa sa part (et peut-être celle de Lee) à son frère Greorge Davidson, à David Munro et à Mathew Bell, au prix de quinze cents louis courant. Il n'est pas exact de dire que Bell entra dans les Forcées en 1789, mais à cette date il était l'associé

2. Victoria, YIII, appendice 0 ; Archives canadiennes, 1892, pages -275-2 SO.

3. D'une sjiicope de coeur survenue à la suite d'une condamnation forjnulée par ttiii jury dont il était liii-mêtme l'auteur, n fut inhumé à Montréal le 12 avril. (L'Echo de VOucst, 29 nov. 1912).

172 LES FORGES SAIXT-MAUKICE

des Davidson dans le commerce de Québec et l'erreur vieat de là. Bell était né eu juillet 1769 à Berwick, sur la Tweed, frontière de l'Ecosse. Il arriya à l'âge de quinze ans dans la colonie. En 1789 il entrait en société avec Davidson et Lee, marchands de Québec. Dans la Gazette de Québec du 4 mars 1794 on mentionne la société Munro et BeU.

Cette année 1794 lord Dorchester (G^uy Carleton) se proposait de concéder les Forges à Hugh rinlay(4) mais il se contenta de le nommer auditeur des comptes en 1795.

A l'arrivée du gouverneur Prescott en 1796 la compagnie des forges de Batiscan demanda le bail des forges Saint-Maurice qui, paraît-il, était de quatorze cents louis sterling. Munro et Bell, qui en étaient possesseurs, offrirent cinq cent cinquante louis avec promesse de quinze cents louis d'amélioration. Batiscan parla aussitôt de payer huit cents louis sans amélioration. Bell et Munro allèrent jusqu'à huit cent cinquante louis et l'emportèrent pour cinq années. Tout ceci montre que l'on ne s'en tenait pas au prix du bail de 1783.

Le duc de La Rochefoucauld qui était alors dans le Ilaut-Canada et recueillait des renseignements du gouverneur Simcoe, s'exprime ainsi: '"'Une fabrique de fer aux Trois-Rivières et une distillerie près Québec, sont les seules manufactures du Canada; encore sont-elles sur une très petite échelle. La manufacture de fer ne suffit pas pour fournir même le Bas -Canada. Elle appartient là des négociants de Québec et de Montréal qui n'y employent pas les machines usitées en Angleterre pour un tel travail. La mine se trouve dans les rivières voisines, et en grain sur la surface de la terre et assez riche; elle est connue sous le nom

Page 1