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FRANÇOIS DE CHAMP FLOUR

L'origine de M. de Champflour, gouverneur des Trois-Rivières, nous est inconnue, mais son nom fait penser à l'Auvergne comme Cadillac à la Gascogne et Précourt à la Picardie. La guerre de 1914 a interrompu mes recherches; je compte les reprendre un jour. En attendant, voici une trouvaille. Dans les affaires de l'histoire on se renseigne souvent par surprise. C'est ce qui m'arrive aujourd'hui, et, si peu que je glane, ici et là, c'est du bien que je conserve, ou dont je fais part aux lecteurs.

Un journal qui porte pour titre La Curiosité Universelle, imprimé à Paris, rue Rameau No 1, place Louvois, me tombe sous la main. Dans son numéro du 14 mars 1892 il publie, sous la signature d'Ambroise Tardieu, le fac-similé d'une étampe représentant un ex-libris d'Etienne de Champflour, personnage de l'Auvergne sous Louis XV. M. Tardieu est qualifié historiographe de l'Auvergne, demeurant à Herment, dans la région ouest de l'Auvergne, donc un homme du métier qu'il faut prendre au sérieux.

Le mot ex-libris s'applique à toute marque, monogramme, armoirie, devise ou même un simple nom, dessiné ou collé à l'intérieur de la couverture d'un livre ou encore sur les feuilles (blanches) dites de garde. L'explication de M. Tar-

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dieu s'adresse aux amateurs de cette branche particulière: les fouilleurs de bibliothèque. Il donne une note sur l'ancien propriétaire du livre où il a pris l'image dont il parle:

« Etienne de Champflour, écuyer, seigneur de Jozerand, né en 1714, était filleul d'Etienne de Champflour, évêque de la Rochelle et son grandoncle. Après avoir été conseiller à la cour des Aides (contributions, impôts sur les denrées), de Clermont, en Auvergne (1743), et porcureur-général de la même cour (1762-1774), il vécut encore jusqu'à 1797. » Voilà pour établir que ce Champflour était de l'Auvergne. Clermont-Ferrand était le chef-lieu du département du Puy-de- Dôme, autrement dit l'Auvergne, à quelques lieues de Lyon, la patrie du grand Pascal et autres hommes distingués.

La gravure est d'un joli dessin. C'est un cadre orné dont les rebords se développent en sculptures de fantaisie fort élégantes, genre dit rococo, comme étaient le banc-d'oeuvres, la chaire et la voûte de l'église paroissiale des Trois-Rivières. Le tout est surmonté d'une couronne ducale ou comtale ou quelque chose de la sorte. L'ensemble a la forme ovale. Au centre est l'écusson posé sur une console richement sculptée. Au milieu de l'écusson est une étoile à cinq pointes. Au-dessus, deux aîles d'ange. Au bas un arbuste en fleurs. Le nom de Champflour signifie peut-être champ de fleurs, champ fleuri.

Notre gouverneur se nommait François de Champflour. Il est resté ici de 1639 à 1645/^^

De 1636, ou avant, à 1663 maître Bertrand de Champflour a été membre des Cent-Associés. Dès 1638 il est mentionné comme secrétaire du duc de Retz.^^^

En 1640 il y avait aux Trois-Rivières Marcel Champflour. Le 29 janvier, il est parrain d'une Sauvagesse et la marraine est madame Le Neuf de la Poterie.

Il y avait à Paris, en 1646, maître Claude Champflour, greffier du bailliage de la paroisse et cloître Saint-Marcel, et c'est chez lui que logea notre gouverneur en retournant du Canada. Le cloître Saint-Marcel était situé du côté ouest du boulevard de l'Hôpital, non loin de la place d'Italie, au sud du jardin des Plantes.

Parti pour la France l'automne de 1645, M. de Champflour avait certainement l'intention de revenir dans la colonie et de se fixer aux Trois- Rivières puisque l'année suivante, il se fit accorder par les Cent-Associés le fief compris entre nos rues Saint-Pierre, Bonaventure, des Champs (avenue Laviolette) et le coteau, mais en 1649 les affaires du royaume et du Canada devenant de plus en plus lamentables, il renonça à son projet et, profitant de ce que Michel Le Neuf du Hérisson, des Trois-Rivières, était à Paris, il céda le fief

(1) Mélanges historiques, vol. 14, p. 64, 71; vol 18, p, 19, 23; Chronique trifluvienne, p. 8, 17, 25, 31, 35, 40 — 42, 49, 50, 70, 71, 95, 195, 235; B. R. H., 1895, p. 79; 1896, p. 67, 139; Edits et ordonnances, I, 30; P.-G. Roy, Inv. des Concessions en fief et seigneurie, n, 71, 72.

(2) La Revue canadienne, 1870, p. 853.

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Champflour à Jacques (frère de Michel) Le Neuf de la Poterie, « avec les pièces de bois qu'il avait fait tailler pour bâtir une maison. »

Dans ce voyage de 1649, Michel Le Neuf du Hérisson se fit accorder la banlieue des Trois- Rivières, une lieue sur le fleuve, et une seigneurie à la rivière Puante, notre Bécancour. Il rapporta la nouvelle que Paris était en révolution. C'était la Fronde qui commençait et qui dura une dizaine d'années. Nous avions les Iroquois sur les bras.

Le nom de M. de Champflour compte parmi nos souvenirs. Le fief de Champflour (appelé Niverville à partir de 1660) et la rue Champflour, à part mes écrits, rappellent sans cesse aux Trifluviens l'existence de leur ancien gouverneur, qui fut aussi le premier commandant du fort Richelieu (Sorel).

Le plus ancien maître-chantre de l'église paroissiale des Trois-Rivières dont j'aie retrouvé ie souvenir se nommait Leclerc. Sa famille habitait encore la ville, en 1887, sous le nom de Clair et Clerc; elle occupait une maison située sur un terrain qui lui appartenait dès 1685. Nulle autre famille trifluvienne n'a conservé depuis deux siècles l'emplacement, ou la résidence, qu'elle possédait à cette époque.

Leclerc était né aux Trois-Rivières. Sa principale occupation était la culture. Il avait une terre près de la rivière Godefroy, voisine de celle d'un nommé Gélinas. La tradition rapporte que, l'été, par un beau temps calme et clair, notre maitre-chantre s'en allait le long du rivage, vers le moulin à vent qui sépare la banlieue d'avec la commune, et qu'il chantait des hymnes ou des chansons, que ses moissonneurs de la rivière Godefroy entendaient très bien. La distance est de deux milles au moins.

Vers 1730, Leclerc fut remplacé par le docteur Charles Alavoine, né à Montréal. Celui-ci était chirurgien des troupes de la garnison. En ce tempslà, comme la vie coûtait très peu aux Trois-Rivières, on y entretenait plus de soldats qu'à Québec. Le docteur Alavoine se maria avec Marie-Anne

Lefebvre-Lacerisaye, un surnom qui est devenu Lassisseraye.*^^

Jean-Baptiste Badeaux, né à Québec, commença en 1754 à remplir les fonctions de maîtrechantre aux Trois-Rivières. Il avait une voix sympathique et vibrante, d'une parfaite justesse et qui se tenait dans l'esprit du plain-chant. Nous avons de lui un excellent journal sur les événements de 1775-1776.

Son fils, Joseph Badeaux, suivit sa trace, mais avec une voix qui eut rempli une vaste cathédrale et qui « brisait les vitres » de l'éojlise paroissiale. A-près avoir abandonné le choeur pour raison d'aide, il ne se gênait pas de reprendre de son banc les chantres qui entonnaient de travers ou qui faussaient. Ce beau talent resta enfoui dans un coin ignoré de l'univers, alors que des chanteurs, moins favorisés par la nature, brillaient sur les grandes scènes de l'Europe.

Le docteur Georges-Edouard Badeaux, son fils, raviva le lustre de nos maîtres-chantres, avec une modestie que son immense talent doit rendre plus héroïque. Il vient de mourir, comblé d'années, entouré du respect de ses milliers d'amis et laissant le souvenir de nombreux bienfaits. Je l'ai entendu dans ma jeunesse, alors que sa puissance vocale était à l'apogée. Son chant était une prière, une élévation de l'âme, un cri de l'être humain vers Dieu. Sa voix montait au ciel. Une poésie suave et pénétrante nous inondait à ces accents incomparables. Un soir du mois de mai, en l'écoutant, j'ai compo-

(1) Voir page 10 du présent volume.

dé, dans l'église, des couplets qui commencent ainsi:

O! temple de la foi chrétienne!

Il était de ces hommes qui ne savent pas qu'ils sont artistes et qui, cependant, s'emparent de nous par la force même de leur vertu et de leur talent. Quand il me parlait, j'avais envie de l'appeler Maître, mais je sentais qu'il en eut été surpris.

Les Montagnards de Rolland passèrent une quinzaine aux Trois-Rivières, en 1856.^^^ M. Badeaux fit leur connaissance et chanta devant eux. J'ai été témoin de l'admiration de ce corps d'élite pour le Canadien français sans prétention qui leur révélait les trésors de sa voix d'archange. On lui demanda de monter la gamme — il atteignit le haut de l'échelle. On voulut savoir si son organe avait du volume — il ouvrit la fenêtre et se fit entendre par toute la ville. On fut curieux de connaître la durée de son souffle, il lança une note et la soutint pendant que les Montagnards chantaient un couplet de cantique. Oh! le brave homme, l'honnête homme, le digne chantre!

Sa messe préférée était la Bordelaise. Il nous la donnait d'inspiration. Lorsqu'éclatait dans sa bouche le

CuM Sancto Spiritu

nous levions les yeux pour voir descendre l'esprit saint. On devient poète en écoutant ces génies inconnus.

(2) Cette troupe célèbre de chanteurs basques fit le tour de la province et remporta un succès inouï. Le chant populaire les Montagnards nous vient d'elle. Voir Mgr C.-P. Choquette, Histoire de Saint-Hyacinthe, p. 217, 218; E.-Z. Massicotte, B. B. H^ 1928, p. 661; 1932, p. 148.

M. Badeaux a fait autant pour le sentiment religieux que tous les prédicateurs qui ont prêché, de 1830 à 1870, dans l'église paroissiale des Trois-Rivières.

Lorsque Hyppolite Godin, avec sa clarinette magique, venait de dominer l'orchestre et l'orgue de la paroisse, la voix de M. Badeaux se répandait au-dessus des choeurs et faisait oublier l'instrumentiste. Celui-ci pourtant avait de la valeur. Un soir, une troupe d'opéra eut recours à lui pour remplacer sa première clarinette et, à vue de nez, il s'en tira avec honneur.*^^

C'est Hyppolite Godin qui m'a parlé le premier de Paganini. C'est le docteur Badeaux qui m'a fait comprendre Lablache. Ni l'un ni l'autre n'était violoniste ou basse-taille, mais qu'importe! Les artistes se devinent à travers l'espace.

Un dimanche de 1872, j'étais assis au jubé de l'orgue, près du docteur Badeaux. M. Elizée Panneton, qui est à l'orgue, le regarde comme pour dire : « Allez-y. » Le docteur se lève et chante le Sancfus. Non, jamais, jamais vous ne retrouverez ces accents, ce suprême enchantement de la vraie poésie, cette élévation au-dessus des choses du monde, ce je ne sais quoi d'infini que nous comprenons mal parce que nous sommes des dieux tombés,

Cultivons la musique d'église. Elle parle à l'âme.

(3) Cet artiste, mort très jeune, était le frère aîné du notoire marchand des Trois-Rivières J.-Philippe Godin, grand ami de Benjamin Suite et beau-père de E.-Z. Massicotte.

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