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LE PROCÈS DU JUGE VALLIÈRES

ce qu'il refusait de laisser passer sur sa terre, près de sa maison, le chemin des ponts du Saint-Maurice, qui s'ouvrait cette année-là (1834) pour remplacer l'ancienne route devenue dangereuse. Ceci est plus naturel que la version imaginée ci-haut donnée, car il est peu convenable qu'un juge aille devant la cour des magistrats défendre même son domestique favori; sa dignité ne le permet pas — et Vallières de Saint-Réal avait de la tenue, beaucoup de tenue!

La pique eut lieu lorsque le juge apprit que le conseil municipal n'avait pas consenti à approuver sa requête et que le chemin passerait tout droit, à trois pieds du flanc de sa maison. Parcequ'il était juge de district, notre homme s'imagina qu'il pouvait faire la loi autour de lui, mais il avait affaire à de rusés normands qui lui rendirent des points dans son propre métier, comme on va le voir.

Après avoir vainement protesté contre les ordres du conseil municipal, Vallières de Saint-Réal n'a pas dû voir d'un oeil joyeux les ouvriers qui nivelaient le terrain et plantaient des clôtures sur la voie nouvelle. Il est probable, en effet, comme le dit M. David, que l'engagé du juge prit fait et cause pour son maître et rossa quelque pauvre diable qui n'était coupable que d'accomplir son devoir.

Quoiqu'il en soit, Vallières de Saint-Réal parut en cour, parla tant qu'il le voulut, ne manqua point de dire aux magistrats comment ils devaient comprendre les choses et quel jugement ils devaient rendre; il en dit trop et avec tant d'insolence que les magistrats se promirent de le lui faire

payer et, aussi, après l'avoir condamné à accepter la décision du conseil municipal, il lui imposèrent une heure de prison pour mépris de cour.

Cette punition froissa l'orgueil du grand homme. Aussitôt libre il porta plainte. Le procès aboutit au conseil privé de Londres, où le jugement des magistrats fut confirmé en tous points.

Vous voyez que les avocats dont parle M. David avaient tort de manifester en faveur du juge du district contre les juges de paix qui avaient su faire respecter leur droit de magistrats. Le conseil privé repoussait les prétentions du juge Vallières de Saint-Réal parce que celui-ci n'avait comparu en cour que dans le rôle d'un simple particulier. Comme juge du district, il n'était rien dans la cause soulevée.

Chacun sa place est la devise des bonnes administrations.^^^

(2) Il existe une autre version différente de cette anecdote, par F.-J. Audet (B. R. H., 1902, p. 113; les Juges en chef de la Province de Québec, p. 107). Vallières de Saint-Réal se prévalait d'une ordonnance du grand-voyer, année 1799, et refusait de reconnaître la compétence du tribunal local des juges de paix, présidé par M. Wagner. Il demandait que la cause fût instruite en Cour du banc du roi, alléguant que deux des magistrats siégeant se trouvaient intéressés dans cette affaire. N'ayant pu rien gagner auprès de lord Aylmer, il envoya sa requête à Londres. Le 29 octobre 1834, Thomas Spring Rice, secrétaire p>our les colonies, écrivait à lord Aylmer que Vallières de Saint-Réal manquait de jugement en cette occasion, et que toute l'affaire relevait de la discrétion du gouverneur.

M. Audet nous dit qu'il croit que Vallières de Saint-Réal avait raison au sujet de la clôture de la route du pont du Saint-Maurice, mais qu'il prit la chose d'un peu haut avec les juges de paix". M. "Wagner, qui était intéressé dans la réouverture de cette route, manqua de décence, pour ne pas dire plus, en agissant comme il l'a fait. Tout brave homme qu'il fût. il avait ses prétentions. Il y a bien pu y avoir aussi la question de nationalité.

LA FAMILLE POUTEREL^

Un nom, une famille des Trois-Rivières, au nombre des premiers habitants de ce lieu, mais qui n'a pas laissé de descendance et dont le souvenir est perdu, sauf ceci pourtant que les Belcourt d'aujourd'hui portent un nom qui était le surnom d'un Pouterel.

Les familles Le Gardeur et Le Neuf, arrivées le 12 juin 1636,*^^ amenaient avec elles une troisième famille de leur parenté, les Pouterel, et tous venaient de la haute Normandie/^^

Jean Poutrel ou Le Pouterel, sieur du Colombier, s'était marié, de 1625 à 1630, avec Madeleine Le Neuf du Hérisson, soeur des deux Le Neuf arrivés en 1636: Michel Le Neuf du Hérisson et Jacques Le Neuf de la Poterie.

Michel Le Neuf du Hérisson se fixa tout de suite aux Trois-Rivières. Le 15 décembre, même année 1636, sa soeur Marie y épousa Jean Gode-

(1) Cette étude corrige un article antérieur sur le même sujet paru dans le Trifluvien, 14 février 1905, de même qu'il redresse certaines inexactitudes dans M. S. R. C, 1911, p. 260, 265, et Chronique trifl-uvienne, p. 66, 232, 237.

(2) Suite, Pages d'histoire du Canada, p. 225; Mélanges historiques, vol. 11. p. 13, 15.

(3) Pour préciser, les Pouterel et les Le Neuf venaient de Caen. Ne sont pas des Pouterel les personnes suivantes: Galibert des Colombiers (Tanguay, I, 249) ; Catherine Colombière (Tanguay, I, 63; Recensement, 1681); Roger des Colombiers (Ferland, Cours d'Histoire, I, 515; Tanguay, I, 348, 525, 526; Recensements, 1666 et 1667) ; M. de la Colombière, p.s.s.

froy, sieur de Lintot, habitant du lieu et venant de la haute Normandie. Dans leur contrat de mariage il est dit que le sieur du Colombier promet de payer à la jeune épouse la somme de dix-huit cents francs. *^^ Cela indique bien qu'il était vivant mais je n'ai pu constater sa présence dans la colonie; les écrits du temps n'en disent rien.

Le 29 juillet 1638, aux Trois-Rivières, est dressé l'acte par lequel M. de Montmag;ny, gouverneur général, met Jean de Lauzon*^^ en possession des terres qui vont de la baie du Febvre à la rivière Châteauguay et constituées en seigneurie sous le nom de La Citière. L'île de Montréal était comprise dans ce petit royaume — qui resta sur le papier. L'un des témoins à cet acte est Gaspard Le Pouterel qui signe « Pouterel ». Ce devait être un frère de Jean Pouterel du Colombier. Le 24 juillet 1646, aux Trois-Rivières, est parrain d'un Sauvage ce même Gaspard Pouterel dit le sieur Dezane en cette occasion. Il ne reparaît plus par la suite.^^^

Le 11 août 1647, aux Trois-Rivières, « Guy Poutrel, neveu du Hérisson et de la Poterie, » est parrain d'une petite Attikamègue âgée de six ans. Ce Guy Poutrel mourut aux Trois-Rivières le 29 décembre 1655 âgé de vingt-cinq ans, donc né en

(4) Suite, Pages d'histoire du Canada, p. 228; Mélanges historiques, vol. 11, p. 16.

(5) Jean de Lauzon n'a été au Canada que de 1651 à 1657. P.-G. Roy, Inv. des Concessions en fief et seigneurie, I, 48-50.

(6) Suite, Histoire des Canadiens français, U, 56; Histoire de Saint-François-du-Lac, p. 6. 7; sir L.-H. LaFontaine, la Famille des Lauson, M. S. H. M., p. 68; Tenure seigneuriale, vol. B. 85-6. Contrairement à M. Suite, nous supposons que Gasi>ard est un autre fils de Jean Pouterel du Colombier. C'est peut-être lui que les Iroquois enlevèrent en 1648.

LA FAMILLE POUTEREL 67

1630, et il pouvait être fils de Jean Pouterel du Colombier.

Le 3 juillet 1648, aux Trois-Rivières, « un neveu » de Jacques Le Neuf de la Poterie qui chassait seul non loin du fort est enlevé par les Iroquois. Celui-ci m'est inconnu.*''^

D'après les recensements on voit que Madeleine, fille de Jean Pouterel du Colombier et de Madeleine Le Neuf du Hérisson, était née en 1644, mais où? En Normandie ou au Canada? Je n'ai vu aucun acte montrant que le père et la mère de cette fille soient venus dans la colonie. Notons toutefois qu'une « Madeleine des Colombiers » fut marraine de Madeleine Pépin, aux Trois-Rivières, ie 19 novembre 1657. Etait-ce la mère ou l'enfant? Le 1 avril 1658, aux Trois-Rivières, la fille est marraine de Jean-Baptiste Godefroy.

La Madeleine née en 1644 devint religieuse hospitalière en 1666 sous le nom de « Marie-Madeleine Le Pouterel dite Augustine de Saint-Michel; » elle mourut en 1689 et fut inhumée le 6 janvier à l'Hôtel-Dieu de Québec. *^^

A la page 69 de son Dictionnaire généalogique, tome I, Mgr Tanguay met: « François Botrel était au Canada en 1650 ». Rien de plus. Je

(7) Suite, Chronique trifluvienne, p. 83; Mélanges historiques,

vol. 7, p. 24; Relations des Jésuites, 1648, p. 8. M. Suite ne nomme pas ici Nicolas Pouterel qu'il cite dans Chronique trifluvienne, p. 233. A l'encan des hardes de feu Jacques Hertel, le 24 août 1651. aux Trois-Rivières, ce Nicolas Pouterel achète quelques articles. Il figure au recensement de 1666 comme domestique engagé chez les Hospitalières de Québec; il a 45 ans, donc né en 1621. Se peut-il qu'il soit l'enfant de Jean Pouterel du Colombier et de Madeleine Le Neuf du Hérisson?

(8) Aux recensement de 1666, 1667 et 1681 elle est chez les Hospitalières; en 1667 on lui donne 23 ans; en 1681, 36 ans.

pense que c'est Jean-« François Poutrel », parrain de Marie-Anne Desrosiers, sa parente, le 16 juin 1650, aux Trois-Rivières. Antoine Desrosiers avait épousé en 1649 Anne, fille de Michel Le Neuf du Hérisson. A ceci, ajoutons que, le 4 juin 1652, aux Trois-Rivières, fut parrain de Joseph David « Dominus de Bercour », ce qui ne s'accorde avec aucun nom du temps, excepté Belcour que nous allons voir.

Le 15 mars 1653, « Jean-François Pouterel, sr. de Bellecour, des Trois-Rivières », est de passage à Montréal. Le 3 novembre 1659 la famille Le Neuf est présente au contrat de mariage de Jacques Testard de la Forest, à Montréal, ainsi que Jean-François Pouterel de Bellecour, « son cousin »; c'est le sieur de « Bercour » mentionné plus haut.<'>

Au printemps de 1663, le même revient « du pays des Outaouas » ou lac Supérieur, avec Antoine Trottier, de Batiscan. Le 18 juin, il est à Montréal et signe dans un acte de Basset. Un fils d'Antoine Trottier a pris le nom de Belcour que sa descendance conserve encore. ^^°^

(9) Dans un acte de Basset, le 9 avril 1658, il est nonuné «Jean-François Poutrel sieur du Colombier, officier de la garnison. » A part le Père Ménard dans sa lettre du 2 juin 1661 publiée par R.-G. Thwaites dans Jesuit Relations, XLVT, pp. 142- 144, c'est la seule fois que, à notre connaissance, il est appelé « sieur du Colombier. » Partout ailleurs c'est Bellecour. E.-Z. Massicotte, M, S. R. C, 1913, p. 21, 29; Faillon, Histoire de la colonie française, II, 361; Suite, Chronique trifluvienne, p. 145; M. S. R. C, 1911, p. 260, 265.

Des enfants de Jean Pouterel du Colombier, Mgr Tanguay, I, 208, 498. ne cite que Guy et Madeleine; Jean-François lui est inconnu.

(10) Conseil souverain, I, 23, 24; Mélanges historiques, vol. 18, p. 11, 12.

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Ce Jean-François Pouterel possédait un terrain aux Trois-Rivières, comme l'atteste une déclaration de 1668 faite par Louis-Michel Godefroy de Normanville, « son cousin germain ayant les droits cédés par écrit sous seing privé. » Puisqu'ils étaient cousins germains c'est que Jean-François était fils de Jean Pouterel du Colombier et de Madeleine Le Neuf du Hérisson, laquelle était soeur de la mère de Louis-Michel Godefroy de Normanville, mariée aux Trois-Rivières le 15 décembre 1636/">

Il n'y a pas d'apparence que Jean-François ait été marié. Il disparaît après 1668. Sa soeur, la religieuse, vécut encore vingt ans après cette date.

Pouterel et Trottier revenant du lac Supérieur en 1663, après deux ou trois années d'absence, étaient les pionniers du commerce de fourrures dans cette direction. Ils avaient même apporté des lingots de cuivre pris sur la grande île du lac.

(11) P.-G. Roy, Papier terrier de la Cie. des Indes Occidentales, p. 295; Mélanges historiques, vol. 18, p. 11.

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