L'EGLISE PAROISSIALE
Aux environs de 1850-1853, le petit Benjamin Suite servait la messe à l'église paroissiale des Trois-Rivières. Le 18 octobre 1852, au sacre de Mgr Thomas Cooke, il était du nombre des quatre enfants qui portaient le pain et le vin; les trois autres se nommaient Benjamin Dumoulin, C.-B. Lanctot et Joseph Lajoie. L'automne de 1854, il fréquenta durant quelques mois les classes des Frères des Ecoles Chrétiennes, où sa facilité à lire les vers et la prose le fit remarquer, si bien qu'il devint le lecteur de l'évêché.
Il eut dès lors ses entrées partout et en toute heure ; aussi, connut-il vite et bien les moindres détails de l'intérieur de l'église paroissiale. On lui avait dit que la voûte et les autels étaient l'oeuvre de son grand-oncle, François Normand, artiste sculpteur de mérite qui mit la dernière main aux ouvrages si remarquables de l'intérieur de cette église, dont il venait de suivre le cortège funèbre.
Le jeune Benjamin était curieux: il aimait à tout savoir et il posait une infinité de questions. Les belles colonnes entourées de vignes au lieu de fleurs qui supportent le magnifique baldaquin au-dessus de l'autel, les grands archanges portant des trompettes, au haut de la chaire et du bancd'oeuvres, autres choses encore l'intéressaient.
Mais ce qui l'intriguait particulièrement, c'était un petit ours sculpté sur les devants de la chaire, et dont personne ne pouvait lui expliquer l'origine et l'à-propos. Cela ne le rendait que plus perplexe. Voyons poindre là l'historien.
Les années s'écoulèrent sans effacer le souvenir du petit animal. Quelles ne furent pas sa surprise et sa joie quand il comprit tout, en voyant l'écusson des de Saint-Ours, dont l'un d'eux avait été lieutenant du roi aux Trois-Rivières et commandant de la milice trifluvienne ! Cet écusson faisait face à celui des Godefroy de Tonnancour sculpté sur le bancd'oeuvres. ^
1. Mémoire de Franquet, 1752, p. 44; E.-Z. Massicotte et Régia Roy. Armoriai du Canada français, vol. 1, p. 120, 136.
Le Père Odoric-Marie, Franciscain, écrivant une description de l'église,^ chercha à savoir ce que Suite n'avait pu trouver: le nom du sculpteur des deux pièces artistiques — la chaire et le banc-d'oeuvres. Il trancha la question en disant que ce beau travail d'art avait été fait en France. Suite n'en croyait rien, car il se rappelait avoir vu, à l'âge de quatorze ans, dans les livres de la Fabrique, le compte du bois qui servit à faire la chaire. Ce bois venait de Nicolet.
Le consciencieux historien eut la satisfaction pourtant d'en découvrir le secret peu d'années avant sa mort. Etant à fouiller dans un registre de l'Etat civil, il tomba accidentellement sur un acte de baptême, qu'il lut et relut plusieurs fois ; il vit que le parrain avait signé : « Bolvin, sculpteur de l'église », et c'était précisément au temps où ces travaux s'étaient faits.
Gilles Bolevin, Bolvin ou Boivin, fils de feu Jean- François et de Marie-Anne Isabeau, de la paroisse Saint- Nicolas d'Avesne, archevêché de Cambrai, épouse aux Trois- Rivières, le 24 mai 1732,^ Marguerite Lamarque, de La Prairie de la Madeleine. Boivin mourut aux Trois-Rivières, le 31 janvier 1766, âgé de 55 ans, donc né en 1711.
En 1731, Gilles Bolvin, « sculpteur », est témoin à un acte d'achat. Aux registres de la paroisse, en 1736 et en 1740, il est nommé « maître-sculpteur ». En 1739, il est marguillier avec Jean-Baptiste Buisson et Maurice Cardin. En 1749, il est marchand. Le 5 mai de cette année, il convole aux Trois-Rivières avec Charlotte-Claire, fille de Jean-Baptiste Jutras, major de milice, et de Marie-Josephte Godefroy de Lintot.
La demeure de François Normand était à l'angle des rues Royale et Sainte-Julie.* Celle de Bolvin était au coin est de la rue Saint-Antoine; elle a été réduite en cendres en 1908, en même temps que l'église paroissiale qu'il avait si richement décorée.