Dionne, la Nouvelle-France, p
Pierre Dugast ou du Guast sieur de Monts, qui était le troisième personnage de l'expédition, n'a laissé aucun écrit, mais il ne paraît pas avoir apprécié le Saint-Laurent puisque, l'année suivante, il commença un établissement en Acadie, détournant l'attention du roi vers cette autre région, au préjudice du Canada.
Voici le texte de Champlain, le 27 juin 1603 : « En cette rivière, il y a six îles, trois desquelles sont fort petites, et les autres quelque cinq ou six cents pas de long, fort plaisantes et fertiles pour le peu qu'elles contiennent. Il y en a une au milieu de la dite rivière qui regarde le passage de celle de Canada et commande aux autres, éloignée de la terre, tant d'un côté que de l'autre, de quatre à cinq cents pas. Elle est élevée du côté du sud et va quelque peu en baissant du côté du nord. Ce serait à mon jugement, un lieu propre pour habiter^ et pourrait-on le fortifier promptement car sa situation est forte de soi... Cette habitation serait un bien pour la liberté de quelques nations" qui n'osent venir par là à cause des Iroquois qui tiennent toute la dite rivière de Canada bordée; mais étant habité on pourrait rendre les dits Iroquois et autres sauvages amis ou, tout le moins, sous la faveur de la dite habitation, les dits sauvages viendraient librement sans crainte et danger, d'autant que le dit lieu des Trois-Rivières est un
9. Dans toute cette relation de Champlain on ne trouve aucun autre projet d'établissement que celui des Trois-Rivières.
10. Les Attikamègues, sans doute, peuple timide qui ne descendit aux Trois-Rivières qu'en 1637, trois ans après la fondation du fort. Suite, Histoire des Trois-Rivières, p. 10, 84, 113, 114.
passage../^ Nous entrâmes environ une lieue dans la dite rivière et ne pûmes passer plus outre à cause du grand courant d'eau. Avec un esquif nous fûmes pour voir plus avant, mais nous ne fûmes pas plus d'une lieue que nous rencontrâmes un saut d'eau fort étroit, comme de douze pas, ce qui fut occasion que nous ne pûmes passer outre. »
En 1609, le même explorateur ajoute:
« Faisant environ deux lieues dans la rivière il y a un petit saut d'eau qui n'est pas beaucoup difficile à passer. »
Les îles sont semées entre le Saint-Laurent et le cap aux Corneilles. De ce dernier endroit, en remontant la rivière, on rencontre la pointe à Poulin qui doit être le « grand courant d'eau » où Champlain prit un canot d'écorce en 1603, et où s'était arrêté Cartier en 1535.
Le Petit-Islet est à une lieue plus loin. C'est évidemment ce « saut d'eau de douze pas » que Champlain mentionne en 1603, et comme n'étant « pas beaucoup difficile à passer », en 1609.
Le rapide des Forges est à trois lieues du Saint-Laurent, si l'on suit la rivière; par terre, il y a un peu plus de deux lieues.
Les côtes, les chaînes de roc, les battures sur tout ce parcours présentent l'aspect d'un bouleversement qui provient peut-être en partie des tremblements de terre de 1663, mais certainement il avait été commencé avant la découverte du Canada.
11. Un endroit fréquenté, un point de repère pour les chasseurs et les guerriers.
La pointe à la Roche, à un mille plus haut que le rapide des Forges, ou mieux, à la tête du dit rapide, est un autre lieu à noter.
L'Islet se trouve environ une lieue plus haut que le poste des Forges. Là, comme en maint endroit depuis les bouches du Saint-Maurice jusqu'à la chute de Shawinigan, il est facile de voir que le sol a été secoué, brisé, déplacé par des forces intérieures. A rislet, une longue pointe de roche s'avance jusqu'au milieu de la rivière et ressemble à un éboulis qui aurait obstrué le chenal nord-est, refoulant l'eau sur le bord opposé. Partout de gros cailloux se montrent au-dessus de l'eau. Le courant est très fort.
Le ruisseau des Aulnes, rive gauche du Saint- Maurice, débouche en cet endroit. Les forges dites de rislet sont établies sur son cours.
Depuis rislet jusqu'aux Grais, soit une lieue et demie plus loin, et même au-delà, les terrains sont complètement tourmentés et les côtes en dos d'âne, par exemple à la pointe au Baptême (deux milles au-dessus de l'Islet), où l'on voit qu'une main puissante a défait l'oeuvre primitive de la nature.
Un mille plus haut que les Grais est la Gabelle, ancien saut et poste de La Vérendrye (1715),^^ rapide séparé par un gros rocher qui forme le « Fer-à-Cheval », côté est, et la « chute
12. Le poste de la Gabelle était exploité dès avant 1685 par René Gautier de Varennes, père de Pierre (La Vérendrye) ; il portait le nom de fief La Vérendrye. Pierre obtint, en 1715, la permission d'y faire le commerce. Voir Suite, Pages d'histoire du Canada, p. 362-365; Mélanges historiques, vol. 6, p. 56, 81, 176.
des Iroquois », côté ouest, ou, depuis 1850 à peu près, la « chute des Américains », parce que de naïfs Yankees ayant entrepris de franchir ce gouffre, qui a bien dix-huit pieds de haut, n'en sont pas revenus. Au bas, la rivière n'a pas plus de soixante à quatre-vingts pieds de large.
Un peu en amont de la Gabelle, la rivière Cachée sort de la rive gauche du Saint-Maurice.
Cela nous mène à six lieues du Saint-Laurent et c'est plus qu'il n'en faut pour l'intelligence du présent article. Shawinigan et les Grais doivent être traités à part.^^
Nous ne découvrons pas du tout dans le texte de Champlain qu'il ait tiré de sa tête le nom de « rivière des Trois-Rivières » ; il semble plutôt nous faire comprendre que Pontgravé désignait le lieu par ce nom. Comment Lescarbot peut-il affirmer catégoriquement que « la rivière de Foix a été nommé par Champlain Les Trois-Rivières? »
Champlain, Pontgravé, Lescarbot ont vécu ensemble en Acadie. Ce fait donne-t-il plus de valeur à son assertion? Il ne faut pas oublier que Lescarbot n'a jamais vu le Saint-Laurent; ce qu'il nous en dit, il le tient de ses deux compagnons de Port-Royal. Il a pu se tromper. Nous pensons que l'auteur du terme « Trois-Rivières » est antérieur à Champlain.
Sur sa carte de 1609, Lescarbot pose une croix, signe ordinaire d'habitation, sur l'emplacement actuel de la ville — la terre ferme — et non pas
13. Sur ces deux endroits voir Suite, Chronique trifluvienne, p. 100, 114-120, 131, 182; abbé Nap. Caron, Deux voyages sur le Saint-Maurice.
sur les îles. Ce devait être le terrain occupé habituellement par les Sauvages et où Pontgravé, de Monts, Champlain faisaient la traite.
Ceux qui nous montrent, en 1617-1618, le Frère récollet Pacifique Duplessis enseignant le catéchisme aux Algonquins sur les îles de l'embouchure du Saint-Maurice ne peuvent s'appuyer sur aucun texte sérieux, sauf que ce religieux était alors aux Trois-Rivières et y faisait la mission.
La carte de 1612, dressée par Champlain, marque « Les Trois-Rivières », au nord, vers Shawinigan, où il n'y a qu'une seule rivière, mais cela signifie apparemment que le nom de l'embouchure s'étendait à tout ce cours d'eau, qui a bien cent lieues de long. Il a la forme d'un arbre couché avec ses mille branches.
Le Frère Sagard disait, en 1623, que « les Français ont nommé ce lieu les Trois-Rivières parce qu'il sort des terres une assez belle rivière qui se vient décharger dans le fleuve Saint-Laurent par trois principales embouchures, causées par plusieurs petites îles qui se rencontrent à l'entrée de cette rivière ».
Il n'y avait pas encore d'établissement fixe dans les îles ou sur la terre ferme, mais tout nous indique que la traite annuelle, la mission, se faisaient où est la haute ville et l'expression « ce lieu » devait s'appliquer à la « Table » (fief Pachirini) ou au « Platon », qui est tout auprès. Il n'en reste pas moins acquis que le nom des
Trois-Rivières provient des trois chenaux situés entre les caps Madeleine et Métaberotin.
Les flancs escarpés et sablonneux du cap Métaberotin (la décharge des vents) et du cap de la Madeleine encadrent le bassin au milieu duquel sont placées les « îles des Chenaux » selon le terme consacré depuis au moins deux siècles.
A Machiche, Maskinongé, Sorel, Nicolet, Gentilly, Batiscan, Champlain, on dit « les Chenaux », au lieu de « Saint-Maurice ». Nous pensons que les Trifluviens sont les seuls de toute la région qui, parfois, emploient le nom de Saint- Maurice. Pour tous les autres, « les Chenaux » signifient toute la rivière, jusqu'à Kicandash si vous voulez, car on dit d'un homme grand coureur des bois qu'il s'est rendu à « la pointe des cheveux des Chenaux ».
Le cap Métaberotin, le cap des Trois-Rivières, le cap Lieutenant, la pointe aux Iroquois, la pointe des Chenaux sont un seul et même promontoire.
Peu d'endroits sur ce continent, ou ailleurs, renferment autant de cours d'eau importants, réunis de si près, que les dix-sept lieues du « gouvernement des Trois-Rivières », comme on disait encore il y a un siècle. Les rivières du Loup, Machiche, Saint-Maurice, Champlain, Batiscan, Sainte-Anne, Gentilly, Bécancour, Nicolet, Saint- François, Yamaska, viennent du nord et du sud verser leur trop plein au fleuve majestueux qui descend des plus grands lacs du monde pour aller grossir les océans. La facilité des communications
ainsi créée par la nature, la magnificence des forêts semées sur ces territoires, la fertilité du sol, firent de cette partie du Canada une province où les Sauvages et les Français se groupèrent de préférence. La situation du terrain de la ville des Trois-Rivières y attira le poste central de toute la contrée.
Le choix en a été guidé par la nature du sol. On adopta le meilleur des trois ou quatre endroits oi^i les Sauvages avaient des bourgades, des campements plus ou moins sédentaires.
Pachirini, le chef algonquin qui occupait le boulevard Turcotte, aujourd'hui ainsi nommé, n'était pas établi sur les îles du Saint-Maurice.
Capitanal, grand chef algonquin, demandant à Champlain, en 1633, de bâtir une maison française, indiqua pour cet objet le Platon situé à trois cents pieds du camp de Pachirini, sur la Table. C'est là que le premier et unique fort des Trois-Rivières fut construit. Les Français se bornèrent à adopter le poste le plus commode qui était en même temps celui de la traite, lorsqu'il fut question de se fixer en colons dans le voisinage des trois rivières.
De 1535 à 1634, les Français fréquentaient ce lieu avant que de s'y arrêter à demeure. La Table était la résidence des Algonquins, proches parents de ceux de l'Ottawa; on y voyait aussi quelques Montagnais du Saguenay et, rarement, sinon jamais, les Têtes-de-Boule du haut du Saint-Maurice, peuple timide à l'excès, qui ne se mêlait point aux bandes de chasseurs ni aux partis de guerre
allant et venant sur les bords du grand fleuve, au caprice des événements. ^^
Le 15 février 1634, la compagnie des Cent- Associés concéda aux Jésuites six cents arpents de terre « au lieu dit les Trois-Rivières ». Cette seigneurie occupe la partie ouest de la ville. C'est donc là que le nom de la rivière avait été transporté. Cinq mois après Tacte de concession ci-dessus, Champlain faisait construire sur le Platon « le fort des Trois-Rivières ».
Le Catalogue des Trépassez est une pièce de toute importance. Il a le double mérite de nous renseigner sur quatre ou cinq points inexplicables jusqu'à présent, et d'être le plus ancien acte écrit qui existe en original dans toute l'Amérique du Nord, le Mexique excepté. C'est la première page du registre des sépultures et baptêmes du gouvernement des Trois-Rivières. Les registres de Québec ayant été consumés, en 1640, dans l'incendie de la chapelle de Notre-Dame de Recouvrance, l'ancienneté appartient à notre document.
Le papier qui le porte est en bon état de conservation. L'encre est jaunie sans être beaucoup altérée. Un oeil ordinaire lit tous les mots sans verres grossissants.
Cette page, qui est de l'écriture du Père Le Jeune, paraît avoir été détachée, il y a une centaine d'années, et transportée à Québec, proba-
14. Sur les Tétes-de-Boule, voir Suite, les Forges Saint-Maurice, p. 187; Histoire des Trois-Rivières, p. 84, 85.
blement pour faciliter une étude historique, et elle resta oubliée dans le greffe de la Paix jusque vers 1850; mais personne ne semble en avoir tiré aucun renseignement, du moins dans le sens public. En 1861 M. l'abbé Ferland la cita, en partie, dans son Coins {^'Histoire du Canada, mais sans y attacher les explications qu'elle nécessite pour acquérir toute sa valeur.
Sa date devrait être le 6 février 1635, mais elle a dû être écrite en 1636, sinon plus tard, d'après des notes volantes. Sans cela, comment expliquer que « M. de Champlain commandait en ce pays »? Puisqu'il mourut le 25 décembre 1635, il faut donc que le Père Le Jeune ait écrit l'entête du registre après cet événement.
De 1636, 011 eut lieu le premier mariage d'une personne des Trois-Rivières, à 1653, s'il a existé un cahier pour l'inscription des actes de ce genre, il est perdu maintenant, et l'on doit supposer qu'il y en avait un, puisque la plupart des unions célébrées par l'Eglise durant cette période — unions que nous avons constatées par divers moyens — ne figurent pas au registre de Québec, le poste le plus voisin des Trois-Rivières. Les notaires des deux endroits dressent quelques-uns des actes en question, sans indiquer ni oii ni quand a eu lieu la cérémonie religieuse; d'un autre côté, on rencontre la preuve de certains mariages entre gens des Trois-Rivières sans retrouver l'intervention du prêtre ou du notaire. En 1654 commence le registre des alliances faites aux Trois-Rivières devant les Jésuites, desservants de la paroisse.