CATALOGUE DES TRESPASSEZ AU LIEU NOMMÉ LES TROIS RIVIÈRES
« Messieurs de la Compagnie de la Nouvelle France ayant ordonné qu'on dressast une habitation en ce lieu nommé les Trois Rivières Monsieur de Champlain qui commandait en ce pais y envoya de Kebec une barque soubz la conduite de Monsieur de la Violette lequel mit pied a terre le quatri* de Juillet de lan 1634. avec quelque nombre de noz françois pour la pluspart artisans Et des lors on donna commencement à la maison & habit°" ou fort qui se voit en ce lieu.
« Le troisi^ de Septembre de la mesme année Le R"^ Père Paul le Jeune, & le P. Buteux Religieux de la Compagnie de Jésus partirent de Kebec dans une barque & arrivèrent Icy le 8. du mesme mois po y assister nos françois po"" le salut de le" âmes.
« Vers la fin de décembre de la mesme année le mal de terre sestant jesté parmy noz françois en emporta quelques uns qui ont donné commencement aux Chrestiens deffunctz en ce pais. »
L'étrangeté du mot « catalogue » pour qualifier cette tête de registre mortuaire disparaît si l'on songe au langage du XVIP siècle et même celui plus près de nos jours. Le dictionnaire de Trévoux (1762) l'emploie de cette manière: « Catalogue — liste et mémoire qui contient plusieurs noms propres d'hommes, de livres, ou d'autres choses, disposés selon un certain ordre. »
Les termes: « Monsieur de Champlain, Mon-
sieur de la Violette » étaient des formes de politesse usitées dans toutes les classes au-dessus du peuple, pour différencier du vulgaire soit des fonctionnaires publics ou de bons bourgeois. En cela, il ne s'agit aucunement de familles nobles ni d'anoblis.
On trouve bien en 1635 et 1636, le sieur de Laviolette commandant aux Trois-Rivières, mais personne ne savait qu'il eût construit le fort ni qu'il eût débarqué en ce lieu, pour cet objet, le 4 juillet 1634. Nous savions seulement qu'un employé fut envoyé de Québec avec cette mission le 1er ou le 2 juillet.
Même chose pour la date de l'arrivée des deux pères jésuites.
La maladie appelée « mal-de-terre » était assez commune dans les nouveaux établissements par suite de manque de légumes, que le pays ne produisait pas encore. Les salaisons, apportées de France, très souvent gâtées, engendraient une sorte de scorbut ressemblant à celui que l'on prend sur mer, et que rien ne pouvait guérir sauf la consommation des légumes ou de la bière d'épinette, mais on ne s'était pas encore avisé d'avoir recours à ces remèdes si simples.
Le premier enterrement inscrit au Catalogue porte la date du 6 février 1634, mais c'est une inadvertance, puisque le fort ne fut construit qu'au mois de juillet de cete année. Il faut donc lire « 6 février 1635 ». Au second acte, il y a « 18 février 1635 », ce qui est exact, et la suite pareillement.
Le chef Capitanal qui, en 1633, avait deman-
dé à Champlain de bâtir une maison française aux Trois-Rivières, ne se trouvait pas sur les lieux, le 4 juillet de l'année suivante, lorsque Laviolette abattit les premiers arbres de la forêt environnante pour poser la palissade du nouveau fort; il était éloigné, avec ses gens, du côté sud du fleuve. Vers la fin de juillet, Champlain visita les travaux. On apporta Capitanal mourant, qui demandait qu'on l'inhumât près des Français. Champlain fit mettre une petite clôture autour de son tombeau pour le rendre remarquable.
Capitanal, ou Kepitanat selon le Père Ducreux, était chef des Montagnais, peuple de race et de langue algonquines.
Les Sauvages avaient un cimetière situé dans la partie nord-est du Platon, à l'endroit où se termine la rue dite des Casernes, du Collège, et du Château, car elle a trois noms. En 1858, lorsque Ton coupa la pointe du Platon pour construire la descente du boulevard Turcotte, les restes de cette nécropole furent mis au jour et nous eûmes l'occasion de les examiner à mesure que les travaux avançaient. La plupart des objets appartenaient à l'âge de pierre, ce qui est antérieur à l'arrivée des Français. Çà et là, et rarement, on découvrait un article de la fabrique européenne, qui pouvait être de la période de Cartier à Laviolette. Pas le moindre signe chrétien. Plusieurs personnes exprimaient l'opinion qu'il y avait ensemble deux genres de tombeaux: huron-iroquois, et algonquin. L'endroit est des plus convenables pour un monument.
Il est naturel de croire que l'on y enterra
Capitanal; néanmoins les découvertes de 1858 ne révélèrent rien à ce sujet. Au mois d'avril 1887, M. Louis Pothier ouvrit le sol qui confine à ce cimetière du côté ouest, par conséquent au nord-est du château actuel et au nord-nord-ouest du fort de Laviolette d'autrefois. Il y trouva deux sépultures sauvages, dont une insignifiante; mais l'autre renfermait un chaudron de cuivre de six pouces sur neuf pouces, une pipe de terre avec tuyau plombé, une pierre à fusil, un bout de fer appartenant à un outil quelconque, une épée, trois dagues à gaines de peau avec poil, deux couteaux avec débris de gaines, une branche de sapin, des fragments d'écorce d'arbre, des morceaux de couverture de laine, des pièces de peau de castor. Du squelette il ne restait que la mâchoire, des grands os et des cheveux — le tout inhumé dans un beau sable sec. Assurément ce n'était pas un Sauvage vulgaire qu'on avait honoré de la sorte. Si ce n'est Capitanal c'est Pachirini; toutefois ce dernier était encore enfant lors du décès de Capitanal, et il vécut chrétien, de sorte qu'il avait sa place au cimetière des Français ou des Sauvages convertis. Plantons une stèle sur la place du tombeau sauvage en souvenir de Capitanal.
Le 1" août 1635, le Père Buteux écrivait, parlant de la perte de Capitanal : « Si nous ( les Pères Le Jeune et Buteux) eussions été pour lors aux Trois-Rivières,^^ je ne doute point qu'il ne fût mort chrétien. J'ai un grand regret de la mort de cet
15. Dès les premiers jours de septembre 1634 les Pères Paul Le Jeune et Jacques Buteux arrivaient de Québec dans l'intention de passer l'automne et l'hiver aux Ti'ois-Rlvières,
homme, car il avait témoigné en plein Conseil que son dessein était d'arrêter ceux de sa nation auprès du fort de la rivière d'Anguien; il m'en avait donné parole en particulier. »
Ceci révèle un nouveau nom imposé à notre rivière. Lorsque le Père Le Jeune traçait ces lignes^^ destinées à être lues en France, il venait de recevoir une lettre du duc d'Enghien" (plus tard le grand Condé), qui promettait de se rendre utile à la colonie dès que son âge le mettrait en état d'agir, car, né en 1621, il ne dépassait pas quatorze ans, mais donnait déjà des preuves de haute intelligence. Son père avait été vice-roi de la Nouvelle- France.
Un protecteur de sang royal était bien ce que le zélé missionnaire pouvait rêver de plus favorable au Canada, et ce n'était point de sa part une maladresse que de rattacher cette puissante famille aux intérêts du Canada, en baptisant d'après elle l'une de ses principales rivières. Un tel projet nous paraît manifeste dans les quelques lignes citées plus haut. Le Père Le Jeune, très bien en cour, homme de mérite, actif, dévoué à la colonie, pouvait être pour celle-ci une précieuse ressource au début de ses établissements.
En ce qui regarde le nom d'Enghien, le projet de l'appliquer au Saint-Maurice n'eut pas de suite. Ajoutons que la lettre du Père Le Jeune est la seule pièce connue qui le mentionne.