‹ Mélanges historiques (volume 5)Chapitre 59 sur 83 · Cinquante personnes des Trois-Rivières et des environs · texte numérisé non relu

Cinquante personnes des Trois-Rivières et des environs

qui ressemblaient à des décharges de canon ou à des coups de tonnerre qui, mêlés aux chocs des arbres qui s'ébranlaient, se frappaient et tombaient par centaines sur le sol, épouvantaient les habitants. Les Sauvages et les Français étaient sous l'empire de la terreur la plus complète. Les Sauvages tiraient leurs armes à feu pour chasser le manitou. Il sortit du sol, pendant toute la nuit, des bouffées de chaleur étouffante. Des gens m'ont assuré qu'ils avaient vu des montagnes s'entrechoquer et disparaître à leurs yeux. D'autres ont vu des quartiers de rochers s'élever en l'air jusqu'à la cime des arbres. J'ai parlé à un qui courut toute la nuit, à mesure qu'il voyait la terre s'ouvrir. Un Français s'étant échappé d'une cabane abattue par les secousses, et y étant retourné pour prendre son fusil, trouva une mare d'eau assez profonde à l'endroit où il avait allumé du feu dans la journée. Ceux qui étaient plus éloignés et au delà du grand débris (les Grais?) assurent qu'en retournant (en revenant aux Trois-Rivières) ils ont côtoyé plus de dix lieues sans en avoir pu découvrir ni le commencement ni la fin, ni sonder la profondeur, et ils ajoutent que, côtoyant la rivière Batiscan, ils ont trouvé de grands changements, ni ayant plus de sauts où ils en avaient vus auparavant et les collines étant tout à fait enfoncées dans la terre. Il y avait ci-devant, une haute montagne; aujourd'hui, elle est abîmée et réduite à plat pays aussi uni que si la herse y avait passé ; l'on voit seulement en quelques endroits l'extrémité des arbres enfon-

ces, et en d'autres des racines qui sont demeurées en Tair, la cime étant abîmée dans la terre ».

En certains lieux on observa qu'en frappant le sol du pied on lui faisait rendre un son qui indiquait l'existence de vides opérés par des éboulis intérieurs.^

Dans la seigneurie du Cap-de-la-Madeleine, il y a, de notre temps, de larges fondrières ou terrains ressemblant aux tourbières, pleines de débris de forêts.

Les terrains qui s'enfoncent ou s'éboulent en grosses masses sont assez communs dans les paroisses avoisinant les Trois-Rivières. Cela provient autant de l'action des tremblements de terre, qui ont disloqué la couche terrestre, que du travail lent et sûr des petits cours d'eau qui s'infiltrent dans les crevasses ainsi formées, minent les couches de sable du sous-sol et finissent par ne laisser qu'une surface de terre trompeuse appuyée sur quelques piliers de terre forte, faciles à rompre.

L'aspect des localités, entre le Cap-de-la-Madeleine et Champlain, confirme les récits de 1663. Bien d'autres endroits portent aussi la marque de semblables cataclysmes. L'île Ogden, dans l'embouchure du Saint-Maurice,^ a été vue par Champlain et, dès lors, on ne saurait croire qu'elle provient du tremble-terre de 1663, comme on me

5. Les Relations des Jésuites, 1663, p. 4, 5; Lettres historiques de la Mère Marie de l'Incarnation, p. 582-584; Pierre Boucher: Histoire naturelle de la Nouvelle-France, p. 6.

6. Le Saint-Maurice arrive au fleuve en trois embouchures formées par des iles, de là le nom des Trois-Rivières.

l'a fait dire autrefois (1877), mais elle est manifestement détachée de la côte du Cap.

L'île aux Tourtres, un peu au-dessus des Grais, montre par sa position et la coupe du rivage qui lui fait face, qu'elle a dû glisser de la terre ferme dans la rivière.

Les côtes des Grais, ainsi que celles de Saint- Barnabe, paraissent avoir reçu leurs capricieuses formes des ébranlements terrestres, soit ceux de 1663 ou auparavant. Soulevées sur un point, calées sur un autre, toutes en dos d'âne et en creux ces côtes si bien connues chez nous ont fait pester les voyageurs obligés de les monter et de les descendre alternativement.

Aux chutes de Shawinigan et de la Grande- Mère, les montagnes, travaillées par des efforts volcaniques, ont changé de forme. Des masses de rochers se sont abattues au pied des éminences; des îles ont surgi qui font contraste avec les autres dont la création a été l'oeuvre du temps. Des aiguilles ou pyramides de pierre ont été remuées comme si une puissante main les avait arrachées de leurs bases pour les replanter à côté.

Le changement le plus extraordinaire eut lieu aux Grais. Là se trouvait une chute dont la description du Père Buteux, douze années avant 1663, nous porte à croire que c'était un second Niagara. La Mère Marie de l'Incarnation écrit en 1663: « Le premier saut, si renommé, n'est plus, étant tout à fait applani ».

La rivière, entre ce fameux saut et la chute actuelle de Shawinigan, devait avoir un niveau

très élevé avant 1663. La disparition du saut des Grais la réduisit à son état actuel et Shawinigan y gagna probablement une centaine de pieds en élévation, d'après le mode de ce paysan qui, pour hausser le plafond de sa chaumière, creusa le sol sous ses pieds (la cave). Lé Shawinigan n'est le roi du Saint-Maurice que depuis l'abaissement des Grais.

(1877 et 1911).

Voici un rapport que Joseph-Michel de Niverville, né en 1765, écrivait en 1845 en sa qualité d'agent des Sauvages. Je me rappelle très bien ce vieux soldat dont la forte taille et la bonhomie plaisaient aux enfants du voisinage. Il demeurait rue Bonaventure vis-à-vis la grosse maison de pierre, et la dernière fois que je l'ai vu il s'en allait aux champs assis sur une chaise de paille placé dans le milieu d'une charrette traînée par un cheval qu'il conduisait lui-même. J'étais enfant de choeur à son inhumation le 19 mai 1853. Il était âgé de quatre-vingt-huit ans.

Voici le rapport en question: « Algonquins des Trois-Rivières. Ces Sauvages sont au nombre de quatre-vingt-dix-neuf. A l'exception d'un chef, qui possède une ferme à Batiscan, et de trois autres familles, qui ont des maisons et des morceaux de terre aux Trois-Rivières, ils ne possèdent aucune propriété foncière et vivent entièrement de chasse et de pêche.

« Ils demeurent dans des cabanes et sont hors d'état, à cause de leur pauvreté, d'acheter ou de bâtir des maisons. N'ayant aucune terre, ils ignorent absolument l'agriculture et font principalement la chasse sur la rivière Saint-Maurice.

« Les femmes font des mitaines brodées, des souliers sauvages et autres articles de fantaisie qui se vendent assez bien aux Trois-Rivières. Le chef

qui est établi à Batiscan emploie un cultivateur canadien. Ils sont membres de l'église catholique romaine et assistent au service divin aux Trois- Rivières et à Batiscan.

« Têtes-de-Boule, sur la rivière Saint-Maurice. Cette tribu errante de Sauvages, au nombre de quatre-vingt-six, vit entièrement de pêche et de chasse. Elle est la moins civilisée de toutes les tribus du Bas-Canada. Elle n'a pas de résidence fixe et ne quitte jamais les terres où elle fait la chasse, sur la partie supérieure de la rivière Saint- Maurice, qu'à l'approche du temps oii elle doit recevoir ses présents annuels. Il paraît qu'une partie de ces Sauvages étaient payens il n'y a pas encore longtemps mais, comme les autres, ils sont maintenant admis dans le sein de l'église catholique romaine. »

Les Têtes-de-Boule étaient vraiment sauvages, mais pas dangereux, les pauvres êtres! On ne saurait concevoir des hommes aussi effarouchés. Ceux qui venaient en ville ne marchaient qu'entourés de leurs amis, c'est-à-dire les Canadiens qui avaient des rapports avec eux. Devant un cheval, une vache, une poule ils ouvraient de grands yeux et poussaient du fond de leurs poitrines des Ho! Hol qui dénotaient l'admiration et la terreur. La vitrine d'un bijoutier les mettait, comme des enfants, en extase; ils demandaient sans cesse: « Pourquoi ça? » La vue d'un étal de boucherie les faisait pâmer d'aise; jamais ils n'avaient rencontré autant de richesses, car pour eux la mangeaille était le bonheur suprême.

Tout ce que l'homme primitif arrivant dans un village pouvait concevoir de surprises, ils l'éprouvaient et se montraient absolument éblouis de tant de merveilles. On a beaucoup parlé du stoïcisme ou de l'indifférence des enfants de la nature en face des choses de la civilisation; les nôtres se conformaient le plus possible à la coutume de leurs semblables, si vous voulez, mais étant dépourvus d'audace, de courage et de tout ce qui élève l'humanité, ils se conduisaient d'une façon enfantine.

Pour mieux voir, ils se promenaient au milieu de la rue. Au son des cloches, ils levaient les bras aussi haut que possible et se regardaient les uns les autres avec un sourire, tout comme si l'on agitait un grelot au-dessus de la tête d'un mioche d'un an. Je ne les ai vus sourire que dans ces occasions. Le Sauvage ne connaît pas cette forme de « langage », les animaux non plus.

Ils se montraient avides de visiter les maisons, sans consentir, par exemple, à y manger ni dormir; on les tenait sous des tentes, et, ce qui est singulier, c'est qu'ils portaient leur petit bagage dans la demeure des blancs, sans doute pour les tenir en sûreté. Sous ce rapport j'ai observé que, tout étant en commun parmi eux, ils s'emparaient des articles qui leur plaisaient sans demander permission: une tasse, un couteau, une horloge étaient de bonne prise. Un livre leur brûlait les doigts; ils n'en voulaient pas, parce que « c'est un esprit qui parle ». Ils disaient fort bien un bout de prière à

l'église, surtout le « Notre Père » qui demande à manger.

Je les ai vus, une fois, sauter et danser de joie en se trouvant parés de rubans rouges, jaunes, verts, bleus, blancs et lilas que ma tante Sophie Trudel avait attachés à leurs coiffures, vous savez ces rubans étroits que nous mettions dans les « passes » des chapeaux de femme en 1847 et qu'on a ensuite suspendus par banderoles sur le dos, avec le nom caractéristique de « suivez-moi, jeune homme », alors que l'on portait le chapeau « Kiss me quick ».

La cérémonie des présents annuels était toute une affaire. Elle datait du temps des Français. Les officiers distributeurs se mettaient en uniformes militaires pour mieux représenter le souverain au nom de qui les couvertures de laine, les chaudières et les fusils étaient apportés à ces « anciens maîtres du pays ». Il fallait de la pompe pour un acte aussi solennel. Le Sauvage se regardait en ce moment comme l'égal de la race qui l'avait dépossédé de ses terres. Il acceptait l'hommage des cadeaux dans cet esprit et se conduisait en conséquence. La plupart devaient se figurer que la reine Victoria les connaissait tous un par un, ce que, d'ailleurs, l'on ne manquait pas de leur dire.

Les missionnaires s'étaient mis à l'oeuvre pour instruire les Têtes-de-Boule vers 1837.^ Le premier d'entre eux se nommait Jacques Harper, ordonné

1. Suite, les Forges Saint-Maurice, p. 187; abbé J.-B.-A. Ferland, Observations sur un ouvrage intitulé « Histoire ùu Canada », par l'abbé Brasseur de Bourbourg, p. 70, 71; Mémoires de la Société littéraire et historique de Québec, 1830, p. 27.

prêtre le 8 février 1835 et envoyé aux Trois- Rivières en qualité de vicaire pour la desserte du Saint-Maurice. Il se noya le 27 juin 1839, audessus de La Tuque, à l'endroit appelé les Grandes-Pointes, en se rendant chez les Têtes-de- Boule.

En 1844 les abbés Augustin-Médard Bourassa et Joseph-Pierre-Anselme Maurault, l'auteur de l'Histoire des Abénakis, reprenaient la mission des Têtes-de-Boule, qui se montrèrent dociles à l'enseignement religieux, de sorte que M. de Niverville pouvait dire, l'année suivante, que leur conversion n'était guère ancienne. J'ai vu partir, en 1847 ou 1848, l'un de ces missionnaires qui s'embarquait dans un canot de la Compagnie de la Baie d'Hudson. Le rivage était couvert de gens venus des quatre coins de la ville.

Pour terminer, remarquons que la tête des Sauvages du Saint-Maurice n'est ni plus ronde ni plus grosse que celle des autres indigènes.^ Si j'avais à refaire le nom de cette peuplade, je dirais que ce sont des Lièvres, attendu que tout, chez eux, nous fait penser à ce « foudre de guerre » qui a peur de son ombre.

Ils sont exactement ce qu'étaient les Attikamègues ou Poissons-Blancs qui demeuraient dans

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