‹ Mélanges historiques (volume 5)Chapitre 82 sur 83 · J.-G.-ANTOINE FRIGON · texte numérisé non relu

J.-G.-ANTOINE FRIGON

En recevant le télégramme qui m'annonçait la mort d'Antoine Frigon, (8 janvier 1886), j'ai eu un retour d'existence qui m'a ramené à trente ans en arrière et, sans effort de mémoire, j'ai revu ces jours quasi oubliés, cette époque où nous avions vingt ans à peine et qui fut si remplie de petites choses, devenues pour chacun de nous des événements: l'histoire de nos modestes et laborieuses carrières.

Il y a quatre mois, dînant chez lui, nous causions de souvenirs. Comme la vie est pleine lorsqu'on la regarde à la distance de plus de trois cents mois! J'avais conservé la liste de nos amis de jeunesse et nous la relisions en la commentant. Il faut aujourd'hui ajouter une croix à celles qui marquent les compagnons disparus. Nous avions donc comme un pressentiment, le jour où je fus nommé secrétaire garde-notes de notre petit cercle? Ma tâche s'est continuée: je fais des croix devant le nom des morts. Dois-je rester le dernier debout, afin qu'il n'y ait pas de nouvelle élection à la charge qui m'a été dévolue, il y a trente ans?^

La vie active, réelle, combattante et prospérante débute dans la gaieté. Elle se termine dans la tristesse, ce qui, pourtant, n'enlève pas le courage et la force, mais elle nous impose la méditation. L'homme fait provision de regrets, et sans avoir

1. Oui, M. Suite fut le dernier survivant du cercle en question.

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de reproche à se faire il mêle au présent, qui déjà est assez lourd, le poids des souvenirs aimables et des travaux du passé.

Mais il y a trente ans!

C'était le temps de la jeunesse. Nous étions tous plus pauvres qu'aujourd'hui, mais riches d'espérance, ce à quoi nous ne pouvons plus prétendre. Escompter des probabilités, tirer des traites à vue sur Tavenir, c'est le fait d'un citoyen de quinze ou vingt ans. Nous avions cet âge. Quand l'un de nous annonçait le prochain anniversaire de sa naissance, tous s'étonnaient. Les années étaient longues, en apparence. Le terme de cinquante ans semblait placé à des distances inouïes. Voir la fin du siècle, oh! l'incroyable surprise! Plusieurs de nous se sont arrêtés en chemin. Chers amis, dormez en paix!

Ne vous étonnez pas si je parle ainsi. La plainte n'a jamais été dans mon caractère; je ne voudrais pas recommencer la vie; loin de me replier sur moi-même, je vais de l'avant plus hardiment que vous ne croyez peut-être mais il y a vingt ans que j'ai terminé mon existence de Trifluvien et j'ai emporté dans mon coeur la photographie de cette époque. Il en résulte que j'y reviens brusquement lorsque des commotions douloureuses ou joyeuses m'arrivent de là-bas et alors je franchis d'un bond les vingt années qui n'existaient pas pour moi : je me retrouve dans le milieu des anciens jours. C'est tellement vrai que, durant notre promenade, l'automne dernier, je rappelais sans cesse à Antoine Frigon des souvenirs dont l'image s'était effacé de sa mémoire, et cependant le secrétaire-trésorier de la ville des Trois-Rivières n'est pas le plus igno-

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