LES HÉROS DE NOTRE HISTOIRE I
avec des fourches et des manches de hache, ou mouraient sur l’échafaud en priant pour leur pays.
Ce n’est qu’une page de notre histoire, mais elle suffit pour expliquer notre patriotisme et notre ferme propos de rester fidèles à de si glorieuses traditions. Oui, notre patriotisme est ardent, mais il n’est ni injuste, ni égoïste, il n’a pas sa source dans un sentiment vague ; non, il repose sur un principe large et fécond.
Nous croyons que la diversité des nationalités est, dans l’ordre providentiel, un élément de progrès pour l’humanité.
Nous croyons qu’il est bon que les deux grandes nations dont l’émulation a fait en grande partie la grandeur de l’Eiurope, travaillent côte à côte sur le continent américain.
Songer à fusionner deux races arrivées à l’apogée de leur développement est une utopie, faire disparaître l’une ou l’autre serait une faute, ce serait éteindre un flambeau, un foyer de lumière.
Nous ne voulons ni absorber les autres races, ni être absorbés par elles; nous voulons qu’on nous laisse faire notre part dans l’œuvre du développement matériel et intellectuel de ce continent. Et cette part sera d’autant plus importante qu’on nous laissera plus libres de marcher sm les traces de la France, et de travailler à implanter en Amérique son génie littéraire, artistique et civilisateur. Ah ! sans doute, l’élément français n’a pas encore ici l’importance qu’il possède en Europe, mais que sera-ce lorsqu’il y aura dans l’Amérique du Nord vingt millions de Canadiens-Français marchant sur les traces de la France et cherchant à l’imiter dans ce qu’elle a fait de beau et de bon pour la civilisation ?
Donc nous faisons bien de rester français et catholiques, et de conserver une nationalité dont l’origine est si illustre, l’histoire si glorieuse, l’existence si utile, nécessaire même au progrès et à la grandeur de l’Amérique du Nord.
CORRESPONDANCE
' {Malbaie)
La Malbaie, ou Murray Bay, est une station balnéaire où des centaines de personnes vont, tous les ans, chercher la santé et le repos.
La nature l’a bien faite pour un pareil objet ; rien n’y manque de ce qui peut délasser l’esprit et fortifier le corps. Le paysage est grandiose, remarquable par la variété et la beauté des effets de lumière que le soleil y produit ; une brise constante y entretient sans cesse une fraîcheur agréable, et la mer y apporte deux fois par jour ses flots imprégnés de salin. Au fond de la baie se trouve le village propre et bien bâti ; les
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deux côtes qui l’encadrent, et dont l’une s’appelle le « Cap à l’Aigle », et l’autre « La Pointe au Pic, » s’élèvent en amphithéâtre à une hauteur considérable.
Lorsque les premiers et les derniers rayons du soleil illuminent de reflets d’or, d’argent et de pourpre les collines, les montagnes et les flots de la mer qui s’avancent en chantant dans la baie, rien de plus beau que le spectacle qui s’offre aux regards, rien de plus pur et de plus suave que la brise qu’on respire\lors.
C’est sur les deux côtes qui encadrent cette baie que s’abat tous les ans une nuée d’hommes, de femmes et d’enfants pâles et rachitiques.
Rien de plus original et de plus curieux que cette population nomade venant de partout se refaire le corps et l’âme au sein de cette nature vigoureuse, pleine de sève, de grandeur et de charme. Il y a là place pour les douleurs morales comme pour les souffrances physiques. Le spectacle des misères humaines, au
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milieu de tant de grandeur et de puissance, doit inspirer à l’âme souffrante des réflexions consolantes.
Elle doit, dans des moments d’illusion, chercher à s’envoler de la cime des montagnes dans l’immensité du ciel ou à s’élancer sur la crête des flots qui s’en retournent vers l’immensité de la mer.
Toutes les races et religions sont représentées ici. On y voit des Anglais, des Américains, des Français, des Allemands, des Irlandais, des Ecossais, etc., etc. Les manières simples et franches et la figure douce et tranquille des habitants de l’endroit forment, au milieu de cette mosaïque humaine, un curieux contraste dont, après tout, ils ne doivent pas rougir.
Les étrangers peuvent aller sur ces bords chercher la santé et le repos, mais ils n’en rapporteront pas le bonheur que ces vigoureuses populations doivent trouver dans la conservation des mœurs et de la noble simplicité de leurs ancêtres.
Les étrangers adoptent plusieurs
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genres de vie. Les uns se retirent dans les hôtels, d’autres louent des maisons et font bouillir eux-mêmes la marmite, un grand nombre pensionnent chez les cultivateurs de l’endroit. Le prix de la pension dans les hôtels est d’une piastre par jour ; chez les cultivateurs il varie de deux à quatre chelins.
M. Kerrsefait construire en ce moment un joli cottage en face du débarcadère.
Il y a peu de familles canadiennes parmi tous ces étrangers. Les Canadiens-Français préfèrent aller, paraît-il, au sud du fleuve, à Kamouraska, Cacouna, etc.
On se porte en masse vers le quai, à l’arrivée des bateaux-à- vapeur, pour voir les gens qui passent, en route pour le Saguenay et souhaiter la bienvenue à ceux qui arrêtent à la Malbaie. A voir l’empressement avec lequel on demande des nouvelles à ceux qui arrivent, on dirait des exilés absents de la patrie depuis bien des années.
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Il faut voir aussi les files de calèches qui se croisent en tous sens, car tout le monde est cocher pendant la saison d’été, et toutes les voitures sont des calèches ; il faut en prendre son parti. On a essayé les quatre roues, mais il a fallu y renoncer, les côtes sont trop nombreuses et trop escarpées pour ce véhicule. Les cochers pestent contre les cultivateurs qui leur font opposition, mais les étrangers ne se plaignent pas, car ils se promènent à bon marché.
Il n’est pas rare de voir, le soir, de grandes charrettes remplies de jeunes filles et d’enfants en train de s’amuser.
C’est le matin et l’après-midi qu’on voit défiler les baigneurs et les « baigneuses » vers le fleuve. Il faut voir leurs accoutrements, il faut entendre leurs cris, lorsqu’ils se mettent les pieds dans l’eau et lorsqu’ils se plongent tout entiers dans le liquide salé. Mais jetons un voile sur tant de détails.
J’étais à la messe, dimanche der-
nier. Je fus bien surpris de voir, à Fautel, M. Dufresne, de l’évêché de Montréal ; il officiait, assisté de M. Fiché de Terrebonne. Je ne fus pas moins surpris en voyant M. Hicks monter dans la chaire pour le sermon. Comme j’étais porté au sommeil, je crus que j’étais le jouet d’un rêve; mais non, je reconnus bientôt que c’était une agréable réalité. Et pourquoi pas? Les eaux salées doivent être bonnes pour les prêtres comme pour les autres mortels.
Il est un fait assez curieux à constater, c’est qu’à la Malbaie où on va de cent lieues prendre des bains, les gens de l’endroit ne se baignent pas.
Autre preuve qu’on apprécie rarement ce qu’on a sous la main.
Je dois dire qu’on a déjà vu des étrangers, qui avaient passé quinze jours à la Malbaie, se hâter, en arrivant à Montréal, d’aller prendre un bain chez Moretti. Ils avaient trouvé l’eau trop froide.
Les gens de la Malbaie ont des patois pittoresques et prononcent cer-
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tains mots d’une manière singulière.
Ils disent, par exemple : si vous voulais pour si vous voulez.
Ce sont, tout de même, de bonnes gens, dont nous n’avons pas à rougir en présence des étrangers. Pourvu que que ceux-ci ne les gâtent pas !
Il y a un cimetière, à la Malbaie, avec des tombes qui attestent que plusieurs générations dorment sous cette terre où l’on va chercher la santé. On meurt donc là comme ailleurs. Il y a même des cas de consomption : c’est étonnant. On y voit cependant beaucoup de vieillards qui ont l’air jeune. On n’y rencontre pas de mendiants : c’est un fait que j’aime à constater.
L’émigration n’y exerce pas ses ravages. Quand un père a plusieurs fils qu’il ne peut établir, il les envoie faire de la terre neuve.
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CORRESPONDANCE
[Malhaie)
Évidemment je ne suis pas à quatre-vingts lieues de Montréal. Dimanche dernier, c’était M. Piché qui chantait la messe ; M. Dufresne prononçait le sermon, et M. Hicks faisait entendre à l’orgue sa belle et grosse voix. A quoi sert maintenant d’aller se cacher dans les montagnes de la Malbaie ? A quoi sert de chercher la solitude ?
J’avais déjà entendu parler M. Dufresne, il y a sept ou huit ans, un jour de nomination, à Longueuil. On connaît son histoire. Il était médecin à Laprairie ; il avait une belle posi-
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tion, deux aimables petites filles, une épouse dévouée ; l’avenir était pour lui plein d’espérances et de promesses.
Il y a cinq ans, une maladie foudroyante lui enlevait son épouse bienaimée ; le vide se fit dans son âme ; il crut que le monde ne pourrait remplir ce vide quelques mois après, on apprenait avec étonnement que le docteur Dufresne était entré dans l’état ecclésiastique. Il a été reçu prêtre, l’année dernière ; ses deux petites filles sont au couvent. Etrange destinée !
Il y a sept ou huit ans c’était de politique qu’il parlait ; il était un des partisans les plus dévoués et les plus utiles du parti conservateur. Dimanche dernier, il traitait de choses beaucoup plus grandes et plus importantes, de choses divines !
Parler d’un homme, vanter ses mérites lorsqu’il est rempli d’infirmités et de faiblesses et sujet à changer du jour au lendemain, et parler de Dieu, de l’immortalité de l’âme et de l’importance du salut ... quelle dif-
férence ! Quant à M. Hicks les gens de la Malbaie ont dû tous revenir de la messe avec le torticolis, car ils tournaient la tête à chaque note que M. Hicks leur envoyait, comme des coups de canon, dans les oreilles.
Les prêtres qui visitent M. le curé Doucet se font un devoir de lui rendre tous les services possibles pour payer un peu l’hospitalité généreuse et charmante qu’il leur donne.
Lundi dernier, je traversais en chaloupe à Kamouraska dont la vue me charmait depuis plusieurs jours. Kamouraska est en face de la Malbaie, de l’autre côté du fleuve. C’est une coquette petite ville aux blanches maisons groupées sur le rivage comme un poli bouquet de fleurs. C’est la plus gaie et la plus joyeuse de nos stations balnéaires, probablement parce qu’elle est la plus française. Il y a là une société brillante, pleine de vie et d’entrain ; on y prend des bains et on s’y amuse ; on peut fort bien faire les deux à la fois, n’en déplaise à mes-
CORRESPONDANCE
sieurs les Anglais. A voir les Anglais à la Malbaie, on dirait que les stations balnéaires sont des lieux de pénitence et de mortification ; on dirait des mahométans faisant leur pèlerinage à la Mecque.
A Kamouraska, il y a d’abord plusieurs familles canadiennes du meilleur monde, et dont la politesse et la gaieté contribuent tant à rendre le séjour de leur ville agréable. On me permettra de nommer en particulier les familles Taché, Michaud et Routhier, qui se donnent beaucoup de peine pour amuser les étrangers. Parmi ceux-ci j’ai remarqué Mme Juge en chef Duval, Mme Geo.-E. Desbarats, les demoiselles Bossé, monsieur et madame Drolet de Montréal, Mlle Landry, de Québec, et deux des membres de la société Hamel, marchands de Québec, avec leurs familles.
Il y en a plusieurs autres, sans doute, mais je n’ai pas eu l’occasion de les connaître.
Je ne dois pas oublier de mentionner M. le curé Hébert, dont tous ceux
que le voient gardent un si bon souvenir.
J’ai vu M. Routhier avec plaisir et j’ai remarqué avec satisfaction la belle position qu’il s’est faite. Je l’ai retrouvé tel que je l’avais connu au collège de Sainte-Thérèse, où nous étions compagnons de classe ; ses talents se sont magnifiquement développés, mais son caractère est resté le même, bon, gai et affable.
Ceux qui le jugent par ses écrits à la Veuillot seraient surpris de le voir dans les soirées ou les pique-niques de Kamouraska, dont il est l’âme et presque toujours l’un des organisateurs.
On se demande en le voyant rire, sauter, chanter et danser avec tant d’entrain, si c’est bien là l’auteur austère des Causeries du Dimanche.
Tant mieux qu’il soit ainsi. Ceux que ses principes pouvaient avoir effrayés craindront moins de devenir ses disciples. Je vous assure que le chemin qu’il poursuit n’est pas bordé que de ronces et d’épines, et que sa compagnie est moins ennuyeuse que
COREE SPONDANCE
ses principes ne le sont pour plusieurs. Je suis certain qu’il ferait bon ménage avec les correspondants de « l’Opinion Publique, » dont la légèreté lui déplaît et qu’il deviendrait, en peu de temps, l’inséparable ami de Fabre, s’ils n’étaient pas si loin l’un de l’autre. Comme ils pensent les mêmes choses au fond et qu’ils ont tous deux de l’esprit, ils ne tarderaient pas à mettre de l’eau dans leur vin pour avoir le plaisir de trinquer ensemble. Routhier est ce que plusieurs de mes amis seraient si la destinée les eût jetés sur les bords delà mer, dans la douce solitude de Kamouraska ; et lui serait probablement ce qu’ils sont, s’il eût vécu dans un milieu plus varié, plus exposé au contact et à l’influence des opinions humaines. Qu’ils restent tous et chacun d’eux, comme on dit au palais, ce qu’ils sont, voulant et cherchant le bien de la religion et du pays par des moyens différents, et la société n’en profitera pas moins de leurs travaux et de leurs talents.
Inutile de dire que Mme Duval a sa
cour à Kamouraska comme à Québec ; on comprend, en la voyant, l’influence que les femmes exercent en France sur la société par leur esprit et leur caractère sympathique. Sa réputation n’est pas surfaite, elle la mérite; elle se serait distinguée même sur un théâtre plus considérable.
CORRESPONDANCE
{Malhaié)
Cette chère Malbaie ! il faut que je la quitte. Hélas ! c’est bien triste ! On y vit si bien à ne rien faire, à contempler la mer et les montagnes, le jour, et les étoiles, le soir. Je suis bien d’opinion que l’homme ne trouve le bonheur que dans le travail, et lorsque M. Chapleau chante avec tant de verve :
« C’est un péché que la paresse Pour le bien de l’humaine espèce. »
J’applaudis de tout cœur ; mais avouons qu’un peu de paresse après beaucoup de travail fait du bien au
corps et à l’esprit. Il en est qui trouvent que peu de travail et beaucoup de paresse vaut encore mieux, mais ce sont des gens dangereux.
Je connais un homme qui ne perd pas une minute pendant onze mois de l’année ; il prend à peine le temps de manger et de dormir. Mais lorsque son mois de vacances est arrivé, il met le séquestre sur ses livres et même sur ses journaux ; il va chez ses nombreux amis, de porte en porte, pour apprendre des nouvelles; ou bien il s’adresse à M. Prégen, ce qui revient au même.
M. Prégen est, on le sait, gardien de l’Institut Canadien-français : c’est à peu près le seul membre actif de cette florissante institution, le plus utile du moins. En réalité, l’Institut se compose de la salle de journaux et de M. Prégen ; et lors même que M. Prégen viendrait à rester seul, il faudrait encore laisser vivre l’Institut. Seulement il serait juste de donner à notre éminent gardien un salaire plus élevé pour le décider à se consacrer
CORRE SPONDANCE
exclusivement au service des membres. D’ailleurs, cela coûterait moins cher que les journaux et ce serait plus efficace.
M. Prégen a la spécialité des nouvelles, et c’est chez lui un don de la nature. Qu’on ait dix hommes comme lui dans la ville de Montréal, de Québec surtout, et la presse devient inutile. Il ne faut pas croire que tous ceux qui entrent à l’Institut y vont pour les journaux ; non, un grand nombre de gens pressés y entrent pour interroger M. Prégen ; c’est plus court et c’est aussi intéressant. M. Prégen, qui a de l’esprit, sait donner aux nouvelles une couleur, un charme qu’on ne trouve pas toujours dans le Nouveau-Monde.
Aussi, je crois sincèrement que M. Prégen a plus d’abonnés que la salle de lecture. Mais, va-t-on me dire : « votre M. Prégen est un danger pour l’Institut, une cause de ruine, ce sont autant d’abonnés qui ne paient pas ? » La réflexion est sérieuse; le conseil de direction qui s’assem-
blera au mois de mai, à la veille de rélection, ferait bien d’y voir.
Mais je reviens à mon homme. Il prétend que la pensée qui l’encourage le plus à supporter la fatigue et les misères de l’existence pendant toute l’année, est celle de ce douzième mois de paresse et de jouissance. Le dernier jour de ses vacances est un jour critique pour lui ; une lutte a lieu dans son âme ; il est tourmenté du désir de se suicider. Et pourtant, le lendemain, lorsqu’il a le harnais sur le dos, il parait heureux.
Cette année, il devint furieux, lorsqu’il apprit, à bord du bateau qui le conduisait à Rimouski, que la guerre était déclarée, il craignait d’être obligé de lire les journaux. J’ai appris qu’il se consolait depuis ce temps-là en disant qu’il ne se ferait rien de remarquable avant un mois.
Je dois ajouter que pendant ses vacances,il ne distingue pas ses créanciers de ses débiteurs.
J’ai oublié de vous dire, dans ma dernière chronique, que j’avais aper-
CORRESPONDANCE
çu parmi les passagers du « Magnet »
qui descendaient à Cacouna, notre populaire avocat, M. Cassidy. Il était enchanté de tout ce qu’il voyait ; il n’était jamais descendu plus bas que Québec. Cédant à la sollicitation et aux conseils de ses amis inquiets sur sa santé, il était décidé, lorsque je suis parti de Montréal, à faire un voyage en Europe. Quelqu’un qui le connaît avait offert de parier qu’il ne se rendrait pas au golfe. Il ne s’est pas trompé. M. Cassidy m’annonça d’un air de triomphe qu’il allait au Saguenay et qu’il espérait prendre des vacances d’ « au moins huit jours. » Évidemment ce n’est pas l’homme dont je parlais plus haut. Et dire que ce M. Cassidy n’est pas marié ! Pourquoi tant travailler et chercher à faire fortune quand on n’a ni femme ni enfants.
Une pensée me vient. Je suis surpris que les gens paisiblesn’aientpas songé à faire une souscription pour envoyer à cette station balnéaire, pendant un mois, les juges, les avocats et les
journalistes qui plaident depuis si longtemps l’affaire Guibord. Quel bienfait pour eux et pour le public !
Qui sait si ces messieurs ne se seraient pas entendus, pourvu qu’ils eussent oublié leurs discours et leurs écrits. Un comité composé de MM.
Royal et Buies, de Montréal, Barthe et Brousseau, de Sorel, Gérin et McLeod, de Trois-Rivières, Evanturel et Fabre, de Québec, aurait pu organiser l’expédition avec succès.
MM. Royal et Buies surtout auraient été d’une grande utilité dans un pareil comité : ce sont des hommes modérés qui auraient mis les gens extrêmes à leur place. J’aurais bien proposé que M. le curé Martel fût de la partie, mais il s’en va en Europe pour discuter avec le cardinal de Angelis et faire condamner les erreurs de mon ami et associé, M. Mousseau.
Si mes suggestions amènent le résultat que je désire, je m’engage à organiser en l’honneur de ces messieurs une ovation magnifique à la Malbaie. La population se rendra au
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devant d’eux, bannières déployées et musique en tête, (ce seront des violons), les mains pleines de présents.
Les jeunes filles, qui sont jolies, leur offriront des bluets, des framboises et des feuilles de varech ; et les hommes, des loches, des truites et des harengs ; le tout sera suffisant pour les faire vivre au moins pendant un mois. Il sera facile de convaincre les gens de la Malbaie que ces sacrifices ne seront rien en comparaison des immens ^'s bénéfices que leur rapportait la présence de ces illustres messieurs sur leurs montagnes.
C’est étonnant comme on est porté à l’ironie et au sarcasme, lorsqu’on voit les hommes de si haut, et comme on devient indépendant, de timide et réservé qu’on puisse être.
Oui, je vous le dis en vérité, mes chers contemporains, du haut des montagnes de la Malbaie qui se perdent dans les nues et par-dessus les flots de la mer qui battent le rivage, je vous contemple depuis quinze jours avec fierté et vous prends en
pitié. Je suis perché bien haut audessus des misères de la vie et des tracasseries dont j’ai été l’esclave pendant onze mois. Je regarde en bas pour vous voir et vous me paraissez vraiment malheureux. Pourtant il me faudra bien descendre bientôt des régions du rêve et de l’idéal.
Je viens d’apprendre que la guerre est déclarée entre la France et la Prusse. C’est un bon cultivateur de l’endroit qui m’a annoncé cette nouvelle qu’il venait d’apprendre, lui, de l’avocat du village.
Il m’a fait une question embarrassante. Il venait de dire que l’Angleterre menaçait de se 'battre contre la France : — « Dites donc, monsieur, ajouta-t-il, si le Français venait en Canada pour battre l’Anglais, qu’estce qu’on ferait ?» — Eh bien, oui, qu’est-ce qu’on ferait ? En voilà une question, par exemple !
Ah ! j’oubliais un incident personnel.
C’était le dimanche matin, le lendemain de mon arrivée. Je partais pour
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la messe en compagnie de mon hôtelier, M. Du verger, un homme estimable et intelligent, — « Qui a bâti votre maison, » lui demandai-je ? — « C’est votre oncle, » me répondit-il, et il me dit comment et pourquoi. L’hôtel où j’avais couché à la Malbaie, bâti par mon oncle ! c’était intéressant. Nous entrâmes à l’église, dont l’intérieur est joli, — « Qui a bâti cette église, demandai-je de nouveau à mon hôtelier ?» — « Votre oncle, »
me répondit-il encore. C’était encore mon oncle ! Depuis ce temps-là je ne puis plus demander : « qui a fait ceci ? qui a fait cela ? » sans qu’on me réponde : « C’est votre oncle. » Il a tout fait, cet oncle, à la Malbaie.
L’année prochaine, j’irai à Rimouski pour voir si c’est la même chose.
On m’a reproché de faire des chronique trop sérieuses ; je ne sais si celleci conviendra à ces gens difficiles. En tout cas, c’est la dernière émanation de la Malbaie que vous aurez par mon entremise, cette année. Et si j ’ ai r humeur un peu vive, auj ourd’ hui,
c’est probablement parce qu’il faut que je retourne demain au monde, à ses pompes et à ses œuvres. Passe encore pour les pompes ; vous devez en avoir besoin, ces jours-ci, à Montréal, pour vous rafraîchir.