ÇA ET LA
Je viens de voir un joli et triste tableau dans les belles vitrines de M. Dawson, rue St-Jacques. Il s’agit d’un mariage. La fiancée, belle et distinguée, est à demi couchée dans un fauteuil, entourée de sa mère et de ses sœurs, tantes et cousines, qui s’empressent autour d’elle et paraissent occupées à préparer la toilette de la mariée. Mais la jeune fille, la tête tristement inclinée, les yeux fixes, voit d’un air indifférent les rubans et dentelles étalés devant elle et paraît écouter, d’une oreille distraite, tout ce qu’on lui dit pour ramener le sourire sur ses lèvres. L’approche du jour le plus heureux de la vie pour la femme ne lui inspire que des pensées pénibles, des sentiments tristes.
On pense, malgré soi, en la voyant, à ces victimes qu’on couvrait de
fleurs et de bandelettes avant de les conduire au sacrifice.
C’est un mariage de raison.
J’avais vu auparavant un autre tableau qui m’avait frappé. En face d’un miroir, on voyait une jeune femme entourée de servantes qui la couvraient de dentelles, de bijoux, de diamants ; elle partait pour le bal ; dans un coin de la chambre, un homme aux traits bouleversés, au front rêveur, additionnait des chiffres et songeait au moyen de retarder la banqueroute.
Je conseille à plusieurs de nos riches bourgeois d’acheter ces deux tableaux pour les suspendre aux murs de leur maison.
Peut-être que la vue de ces tableaux, pâles reflets de la réalité, aurait un bon effet sur leur jugement et leurs sentiments. Bien que ces sortes de mariages soient encore rares au milieu de nous, il se produit, cependant, depuis quelques années, un mouvement qui menace de devenir fatal à l’avenir et à la conservation de la société canadienne.