OSCAR DUNN
Mais ce n’est pas de M. Rolland que je voulais parler, je lui en demande pardon, c’est de M. Oscar Dunn qui nous a dit, avec beaucoup de talent « Pourquoi nous sommes français ».
C’était le sujet de sa conférence.
On ne peut parler de M. Dunn sans que des pensées vives et gracieuses se présentent à l’esprit. Il y a dans son extérieur comme dans son caractère, sa parole et ses écrits, quelque chose de brusque et de distingué à la fois, de la politesse tranchante comme l’épée d’un gentilhomme militaire, de même qu’il a la foi impétueuse d’un zouave pontifical, comme son ami et le nôtre, M. Gustave Drolet, et la manière vive, sérieuse et simple de penser et d’écrire de M. Gérin, du « Constitutionnel. » Il est vrai qu’ils ont complété tous deux leur éducation littéraire et politique à Paris, à la même école.
M. Dunn est journaliste et il doit l’être; on ne le laissera pas abandonner la carrière où il peut rendre de si grands services à la société.
LES SYMPATHIES
Les émotions de la grande lutte qui ensanglante, en ce moment, les champs de bataille de l’Europe, se font sentir, en Amérique, jusqu’au Canada. Les sympathies nationales et religieuses se réveillent au bruit des armes et se manifestent, ici, par des coups de poing, là par des coups de pistolet, partout par des écrits et des discours ardents. A voir ce qui se passe on dirait que la prédiction faite, il y a trois cents ans, par un moine allemand, va se réaliser, que nous entrons dans une guerre de races et de religions. Les nations latines et catholiques semblent s’attacher au triomphe du drapeau français, pendant que les nations celtiques ques et protestantes souhaitent la
LES SYMPATHIES
victoire aux bataillons prussiens. Des deux côtés de l’Atlantique, on suit avec anxiété les péripéties de ce drame gigantesque et on fait des conjectures passionnées sur son dénouement.
Lorsque la France se bat, le monde entier tourne les yeux vers le champ de bataille, car on s’attend à de grandes actions, à des faits d’armes héroïques, à des événements de la plus haute portée. Une lutte surtout entre la France et la Prusse, dans les circonstances actuelles, est une guerre à mort dont le résultat sera la déchéance de l’une ou de l’autre, et bouleversera, peut-être, l’Europe. Toutes deux sont grandes et fortes, pleines de souvenirs glorieux et de rancunes nationales.
Pour nous, dont la gloire nationale est si intimement liée à celle de la France et qui partageons avec elle l’honneur de ses glorieuses traditions, nous faisons des vœux pour le succès de notre mère-patrie, et nous croyons à son triomphe. Elle, qui presque
toujours a eu à lutter contre des forces supérieures et a si souvent refoulé l’Europe coalisée, comment pourraitelle être vaincue lorsqu’ elle n’a qu’une nation à combattre ? Il faut qu’elle éblouisse, encore une fois, le monde de l’éclat de ses armes et que le bruit de ses canons fasse trembler l’univers.
Il faut qu’on sache que l’honneur du drapeau français est toujours sacré, inviolable, et que jamais on n’essaiera de le flétrir impunément. Il nous semble voir, en ce moment, toutes les gloires de la France se dresser dans leurs tombes pour saluer les bataillons français marchant vers la frontière et leur jeter en passant les noms immortels de Tolbiac, de Valmy, de Marengo et d’Austerlitz. Et au milieu des cris enthousiastes de « vive la France » s’échappant de toutes les poitrines françaises, il nous semble entendre une voix funèbre crier : « Waterloo... » Cette voix, ce mot lugubre, un Napoléon doit les connaître ; et la France qui les entend depuis cinquante ans retentir à
LES SYMPATHIES
ses oreilles, comme un glas funèbre, répond en frémissant : « Vengeance ! »
La France pourra éprouver des revers ; elle pourra être blessée grièvement, mais elle ne mourra pas, car son existence est nécessaire au progrès de la civilisation, à la grandeur de l’humanité. Ceux qui demandent l’abaissement de la France saventils bien ce qu’ils veulent ? Ignorentils que briser la France, ce serait briser l’instrument le plus puissant des destinées de l’humanité, éteindre le flambeau dont les rayons ardents éclairent ses pas dans la voix du progrès et dessécher la source féconde d’où jaillissent les grandes pensées, les nobles sentiments et les idées de liberté qui font la force et la gloire des autres nations. Mais non, cela ne se fera pas, parce qu’on n’est pas capable de le faire.
Et ceux qui, parmi nous, se font un plaisir d’insulter, à chaque instant, tout ce qui est français feraient bien mieux, aujourd’hui, de se taire et d’attendre au moins l’issue des évé-
nements. On peut nous insulter, nous, car nous ne sommes qu’une poignée de Français perdus sur ce vaste continent, sans protection, sans encouragement ; il faut bien que le lion baisse la tête avant que ses griffes soient poussées. On en profite aussi, et il n’y a pas quinze jours encore des individus jetés sur nos rives, comme des vers de terre, par une vague bourbeuse, nous faisaient monter le rouge de la honte à la figure. Mais la France ! allons donc, messieurs, silence et respect !... Ecoutez ce que le poète français disait aux Prussiens, il y a quelques années :
Prenez soin que vos airs bachiques
Ne réveillent les morts dans leur repos sanglant.
Et si vous avez des vœux à faire, souhaitez que l’Angleterre marche, comme en Crimée, à l’ombre du drapeau de la France.