‹ Mélanges historiques et littéraires (volume 2)Chapitre 11 sur 23 · NOTICE SUR LA VIE · texte numérisé non relu

NOTICE SUR LA VIE

DE

M. DCCC. XXI

La vie de Schiller, pour présenter beaucoup de charme et d'intérêt, aurait dû être écrite par un de ses contemporains et de ses compatriotes. Rien ne peut suppléer à la vérité et à la vivacité des impressions que fait éprouver aux esprits observateurs, aux imaginations pittoresques , le spectacle d'un homme remarquable. Sa physionomie , le son de sa voix , les habitudes de son caractère et de sa conversation , en apprennent plus sur son génie , que le récit des faits

de sa vie et l'exaraen de ses ouvrages. Lorsque les personnes qui savent voir disent ce qu'elles ont vu , lorsqu'elles savent représenter la vivante image de l'homme célèbre , il est mieux connu que par les plus ingénieuses recherches. Si une telle biographie de Schiller eût existé en Allemagne, il aurait fallu se borner à la traduire.

Et même, quand il s'agirait seulement de chercher dans les écrits de Schiller des traces et des témoignages de la marche générale des esprits , pendant l'époque où il a vécu , et dans le pays où il est né , cette tâche eût encore été bien mieux remplie par un écrivain allemand. Pour se livrer d'une manière complète à un tel examen, il faudrait être versé dans cette littérature allemande si variée et si variable 5 nourri de cette philosophie si subtile et si élevée dans ses principes , si universelle dans ses applications -, familiarisé avec ces mœurs allemandes auxquelles les différences de religion, de gouvernement, de classes, donnent tant de nuances diverses et tranchées.

Un Français écrivant la vie de Schiller a pu seulement rassembler avec soin tout ce que les hommes qui ont vu Schiller ou qui ont vécu près de lui racontent de cet illustre écrivain , et tout ce qu'en ont dit quelques notices assez peu complètes. Quant à ses ouvrages, au lieu de les juger avec l'habitude et la parfaite connaissance du sol où ils ont pris naissance ,

YIE HE SCHILLER. lt)3

il n'a su que les observer du dehors. Toutefois c'est un point de vue qui peut avoir aussi quelque intérêt et mériter quelque curiosité. L'étranger qui arrive pour la première fois dans un pays reçoit de son aspect des impressions toutes nouvelles , et dont la coutume n'a point émousséla vivacité. Beaucoup d'objets , dans la nature morale comme dans la nature physique , doivent être soumis à cette épreuve de la première impression. Leur physionomie, leurs traits caractéristiques , s'efFacent quelquefois devant un examen prolongé , devant une analyse détaillée. En vivant dans le cadre, on cesse de voir le tableau et de juger son effet général. Sans doute , ce sont là des excuses qui pourraient être alléguées par la frivolité superficielle. Interroger de bonne foi et avec réflexion les sensations qu'on a reçues ; les exposer , dégagées de tout préjugé arrêté , de toute prévention partiale , n'est pourtant pas une étude frivole.

D'ailleurs , il ne s'agissait point ici de savoir , si en rapportant les productions de Schiller à de certaines règles, en les comparant à des formes dont on a le goût et l'habitude , on les trouvait bonnes ou mauvaises ^ chacun là-dessus peut prononcer à sa guise. Se livrer à un tel examen serait une tache superflue et fort stérile. Au contraire , il peut y avoir quelque avantage à rechercher les rapports que les ouvrages de Schiller ont avec le caractère , la situation et les opinions de l'auteur , et avec les circonstances qui l'ont entouré. La critique, envisagée ainsi , n'a pas un caractère aussi fa-

cile et aussi absolu, que lorsqu'elle absout ou condamne, d'après la plus ou moins grande ressemblance avec des formes données ; mais elle se rapproche davantage de l'étude de l'homme , et de cette observation de l'esprit humain dans sa marche , la plus utile et la plus curieuse de toutes les recherches.

Dans cette tâche même , nous avons été devancés. En parlant de Schiller et de l'Allemagne , nous serons souvent conformes à ce qui en a été dit par madame de Staël, Mais est-il possible d'être ému par quelque noble admiration , par quelque réflexion sur ce qui est grand et beau , sans que son souvenir soit présent ? sans qu'il revienne se placer parmi tous les senti mens purs et toutes les pensées élevées ? Se rencontrer avec elle dans cette sphère qui était la sienne n'est pas un emprunt fait à son talent , c'est un culte rendu à sa mémoire.

.Tea.n-Frédéuic-Chhistophe Schiller naquit , le lo novembre 1759, à Marbach , petite ville de Souabe , dans le royaume de Wurtemberg. Son père avait été chirurgien et avait servi en cette qualité dans le régiment de hussards bavarois du prince Louis , qui était au service des Pays-Bas : il avait eu successivement les grades d'adjudant et d'enseigne , enfin de capitaine. Il fut ensuite chargé de l'inspection d'un jardin appelé la Solitude , appartenant au duc de Wurtemberg , et situé à une lieue de Stuttgart.

Le père de Schiller avait la tête un peu aventureuse ; à cela près , c'était un fort honnête homme , actif et capable, estimé de son prince et de tous ceux dont il était connu. Il a vécu assez long-temps pour goûter la douce joie de voir son fils un des premiers écrivains de rAllemagne.

La mère de Schiller était la fille d'un boulanger, bonne et douce femme qui aima beaucoup son mari et ses enfans. Schiller fut le dernier ; il était, dit-on , le vivant portrait de sa mère : sa taille était élancée , ses cheveux étaient roux , son teint couvert de taches , son visage pâle ; mais sa physionomie noble et expressive. Il aima beaucoup une sœur qui mourut fort jeune , et qui paraît avoir eu de grandes analogies avec lui ; elle annonçait un talent poétique assez remarquable , et s'essayait même à composer quelques drames.

Schiller fut dirigé dans ses premières études par le pasteur Moser, du village de Lorch , où ses parens passèrent trois années lorsqu'il n'était encore qu'enfant. Peut-être Schiller dut-il aux soins de cet ecclésiastique et à la tendre amitié qu'il conçut pour son fils , la vocation ardente et sincère qu'il manifesta pendant toute sa première jeunesse pour l'état ecclésiastique. Cependant , si c'est en mémoire de ce premier guide de son enfance que Schiller a donné le nom de Moser au pasteur que François de Moor fait venir au cinquième acte des Brigands , il faut convenir qu'il n'en avait pas alors un souvenir bien

solennel ni bien touchant. Les discours mis dans la bouche de ce personnage ne retracent en rien les impressions fortes et simples qui , après avoir frappé l'enfant presqu'à son insu , reparaissent souvent avec attendrissement et vivacité dans l'âge mûr.

Après trois années passées à Lorch , les parens de Schiller vinrent s'établir à Louisbourg. Là , il continua l'étude du latin sous le professeur Jahn , homme froid , rude et morose -, il s'attacha à Schiller , l'enseigna avec soin , et le yjrit même en pension chez lui. Schiller ne fut pas un écolier fort distingué : rien en lui n'annonçait , à cet âge , un génie remarquable -, cependant il travaillait , avec goût et avec succès , à l'étude de la langue latine.

Du reste , il était un enfant timide et gauche , faible à tous les exercices du corps , rêveur, solitaire , ennemi de la contrainte et de la règle. Il se plaisait, par la suite , à raconter une aventure de son enfance qui lui avait laissé un souvenir assez vif ^ elle lui semblait la première étincelle d'exaltation poétique dont son âme eût été frappée.

Un jour, dans sa neuvième année , il avait à répondre au catéchisme , que lui enseignait, ainsi qu'à beaucoup d'autres enfans de son âge , un répétiteur fort sévère et très-redouté. Par bonheur il répondit bien, et , au lieu des punitions qu'il craignait , il obtint pour récompense deux kreutzers. Un autre de ses camarades

avait mërité, comme lui , ce petit encouragement. Riches et heureux de ce trésor, il fallait en trouver l'emploi : Schiller proposa d'aller prendre du lait au château de Harteneck. Quand ils y furent arrivés, on ne voulut point pour une si modique somme régaler les deux enfuis. Bien chagrins et bien irrités, ils poussèrent plus loin leur promenade. Au prochain village , leur demande f lit mieux reçue 5 on les accueillit à merveille ; on leur servit un excellent goûter, on ne rançonna point leur friandise , et il leur resta même quelques deniers. Comme ils s'en revenaient tout contens, ils s'arrêtèrent sur une petite colline d'où Ton découvrait et le château et le village; alors Schiller, épris d'un beau mouvement poétique, et se souvenant sans doute de Philémon et Baucis , prononça avec une verve tout enfantine de solennelles malédictions sur le séjour inhospitalier où ils avaient été durement refusés, et de pieuses bénédictions sur la cabane où on les avait si bien reçus. .

Mais ce fut seulement quatre ans après qu'il écrivit les premiers vers qu'il ait jamais faits. La veille du jour où il reçut la Confirmation , sa mère l'avait fait appeler pour lui faire sentir l'importance de la grâce qu'il allait recevoir; sa première inspiration lui vint de la piété et de l'amour maternel.

L'époque approchait où Schiller avait à choisir la carrière qu'il devait suivre. Sa vocation n'était pas douteuse ; il avait manifesté le ferme désir d'entrer dans le

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saint ministère 5 et depuis , on Fa entendu souvent regretter avec une sorte d'exaltation de n'avoir point consacré sa vie et son talent à enseigner les bienfaits sublimes de la religion : le sort en ordonna autrement.

Le duc de Wurtemberg venait de former une école militaire à laquelle il s'efforçait de donner un grand éclat ; car, dans ce temps-là , les souverains de FAUemagne travaillaient tous avec une noble émulation à répandre les lumières, à protéger les lettres et les sciences. Le duc appela dans son institut des professeurs distingués, et voulut y attirer aussi des jeunes gens de belle espérance. C'est là que M. Cuvier avait fait ses premières études. Le professeur ;Jahn indiqua au prince le jeune Schiller, dont le père était déjà son serviteur et son protégé. Schiller était alors prêt à commencer ses études théologiques. Il était difficile au père de refuser une faveur si particulière du souverain 5 faveur qui pouvait s'étendre sur tout Favenir de son fils. Mais il paraît que ce fut un vif chagrin pour Schiller de renoncer à une vocation noble et sincère, et de subir une protection qui attentait ainsi à son indépendance. Le duc de Wurtemberg écouta avec bonté toutes les objections du père ; mais il n'y avait pas moyen de faire des études de théologie dans une école militaire. Il destina Schiller à la jurisprudence , et promit de lui faire faire des études de droit. Le jeune homme se sentit d'abord une grande répugnance à cette profession ^ il demanda quelque temps pour y penser. Au moment

OÙ il s'y était résigné , le duc déclara que déjà un trèsgrand nombre de jeunes gens se destinaient à cette carrière , qu'il lui serait impossible de leur assurer à tous des emplois après leurs études , et qu'il fallait que Schiller se consacrât à la médecine. A cette fois, le jeune homme protesta qu'il aimerait mieux mourir; ce fut avec une peine extrême que ses parens obtinrent de lui qu'il se soumît au désir du prince.

Une telle contrainte, et la discipline militaire de l'école exercèrent sur l'esprit rêveur, exalté et indépendant de Schiller les plus fâcheuses influences. L'uniformité du commandement , les règles communes auxquelles chacun doit obéir, toutes les conditions indispensables de l'éducation publique blessèrent profondément un jeune homme qui sentait en lui-même des penchans plus élevés , plus purs , plus désintéressés que la direction où il était retenu. Son âme s'aigrit à mesure que son esprit se développa. La société humaine , dont il ne connaissait rien que la subordination à laquelle il était assujetti , se présenta à lui comme une insupportable tyrannie fondée sur des lois injustes, et dirigée contre le bonheur, la liberté , la dignité , l'élévation de l'espèce humaine.

Cette disposition hostile des esprits contre les règles et les pouvoirs , qui a marché toujours grandissant avec le xviii^ siècle, commençait alors à se répandre et à se manifester de toutes parts et de toutes manières. Comme tout ce qui est vaste et général , elle n'avait rien d'ac-

cidentel^ elle ne tenait ni aux individus , ni aux livres , ni aux doctrines : elle était un produit nécessaire et funeste de l'état de la société. Quand la société , après avoir souffert de longs désordres, vient à se calmer, il s'y forme des pouvoirs , confiés soit aux lois , soit aux hommes ^ pouvoirs qui sont assortis avec les besoins communs; que chacun reconnaît parce qu'ils sont utiles, parce qu'ils sont nécessaires , parce qu'ils sont en harmonie avec les dispositions générales. Tantôt les pouvoirs légitiment leur mission en subjuguant les imaginations , en s'emparant de toutes les activités , en faisant peser le joug de l'ordre sur les forts comme sur les faibles -, tantôt ils tirent leurs droits d'une source qu'ils appellent plus divine ; ils se regardent comme possesseurs héréditaires, investis par la Providence , et s'appuient sur des souvenirs , sur d'antiques affections ; d'autres établissent leur règne sur la justice , la raison , la bonne gestion des intérêts communs. De quelque part que vienne ce grand bienfait, il entraîne le consentement et le respect des peuples. L'habitude y joint son autorité irrésistible et douce. La soumission , pour s'établir, avait dû être d'abord utile ou nécessaire 5 ensuite on ne demande plus à l'autorité de justifier de son titre ; la coutume suffit pour le consacrer.

L'ordre et le repos sont un si grand bonheur, que , par une volonté paternelle de la Providence , les nations demeurent long-temps à s'apercevoir et à s'irriter de ce que les pouvoirs institués sur elles ont cessé de remplir leur destination et de servir au bien commun.

VIE DE SCHILLER. m

De la sorte , il peut advenir que tout le système des pouvoirs, corrompu par un funeste sommeil , aveuglé par une frivole imprévoyance, perde successivement tout droit à la vénération des peuples. Il peut arriver que les lois, tombées en désuétude, réduites à de vaines paroles, à des formes hypocrites , opposées aux uns , éludées par les autres , ne présentent plus que l'apparence de barrières derrière lesquelles se sont retranchés quelques intérêts personnels. Il peut arriver surtout que telle ou telle classification de la société, auparavant salutaire et protectrice , ne soit plus qu'inutile et offensante pour les amours-propres. Il peut arriver que des supériorités jadis vraies, utiles, motivées, incontestables, n'existent plus que dans l'idée de ceux qui en jouissent; elles étaient primitivement une force publique, elles ne sont plus qu'une vanité individuelle et débile.

Alors se répand partout un esprit de rébellion et d'envie. Les plus nobles caractères, les âmes les plus pures se sentent contraintes et blessées par un ensemble de choses oii rien ne leur semble plus se rapporter au bien commun. Les principes sacrés et nécessaires de l'ordre, de l'autorité, de l'obéissance, sont attaqués dans leur racine. Comme ils ne sont plus qu'un mensonge dans la bouche de ceux qui les professent pour leur intérêt privé , on taxe ces principes eux-mêmes de mensonge. Une triste fatalité semble peser sur la société ; et , par un cercle vicieux , les pouvoirs sont méprisables , et les citoyens séditieux.

La France, que nous connaissons mieux, nous fait surtout juger de cette déplorable situation. Nous voyons les uns se railler d'abord de tous les pouvoirs 5 et d'accord, pour ainsi dire, avec ceux qui les exercent , se jouer, sans but et sans dessein formé, de tout ce qui semble les consacrer. D'autres ensuite , s'animant d'un certain enthousiasme du mal , veulent tout détruire, tout souiller, tout renverser. Enfin, il en vient qui , au nom de la vertu , qui , dans la dignité de leur âme , dans le désintéressement de leur caractère, ne peuvent s'accommoder d'un ignoble joug -, s'apercevant de la dégradation humaine , ils cherchent à y échapper par une révolte où bouillonnent à leur insu l'envie et l'orgueil.

Lorsqu'une fois cette maladie a commencé de s'étendre, elle pénètre partout comme une peste subtile. Il n'y a point de préservatif. En vain le pouvoir veutil tracer un cordon autour du mal : lui-même le porte dans son sein, lui-même le partage. Exercé par des hommes soumis aussi à une hiérarchie, à des règles intérieures , c'est ordinairement parmi eux que la maladie a commencé. Elle saisit les premières impressions de l'enfance 5 elle pénètre à travers tous les remparts dont on cherche à entourer l'éducation. Ce ne sont pas les philosophes qui ont appris à cette petite bourgeoise , dans la boutique de son père, à être humiliée de ce qu'on appelle sa grand'mère mademoiselle , à s'offenser de ce qu'un financier la fait dîner à l'office. Il lui a suffi de lire , dans la solitude ,

Plutarque et les Pères de l'Eglise , pour « ne pas se « dissimuler qu'elle valait mieux qu'une vieille sotte (i à qui quarante ans et sa généalogie ne donnaient pas u la faculté de faire une lettre qui eût le sens com- « mun, ni qui fût lisible. » Il est triste, mais simple que, parlant d'un ensemble de choses qui intervertissait l'ordre naturel, sans qu'il fi\t possible d'apercevoir pour cela un motif tiré du bien général , elle ajoute : « Je trouve le monde bien injuste, et les institutions <( sociales bien extravagantes. »

Si Schiller, comme madame Roland , nous eût fait voir avec détail les points d'irritation qui (h^nnèrent à sa jeunesse une amertume si exaltée contre toutes les règles et toutes les supériorités légales , nous verrions qu'il s'est passé quelque chose de semblable en son âme. Nous observerions ce bizarre phénomène caractéristique de l'époque : un prince qui fait élever avec une bonté toute particulière le fds de son jardinier, qui le place avec l'élite des jeunes gens de son âge, qui encourage ses progrès , qui assure son avenir , et qui ne réussit à rien qu'à faire fermenter dans son cœur une haine aveugle pour des institutions sociales dont il n'a personnellement reçu que des bienfaits. Cependant tous les penchans de ce jeune homme sont religieux, nobles et vertueux; et l'on conçoit, en se mettant dans son point de vue, qu'il ait éprouvé de si grandes révoltes du cœur.

Schiller continua à l'école militaire les études qu'il m. 8

avait commencées. Il ne se distingua particulièrement que dans la connaissance de la langue latine ^ cependant il profita beaucoup de l'instruction étendue, forte et variée , qu'on recevait dans cet institut. Tl se laissa aller au charme qu'avait déjà pour lui la poésie. Klopstock fit sur lui une vive impression. Tant d'élévation, de piété et de rêverie , étaient enharmonie avec toutes les dispositions de son âme. La Bible de Luther exerça aussi sur lui une influence qui se retrouve visiblement dans ses premiers écrits. On sait que cette traduction de l'Écriture-Sainte passe \)ouy un des plus beaux modèles de la langue allemande.

Ce fut dans cette première ferveur qu'il rêva de prendre Moïse pour le héros d'un poème. La Messiade et la Bible devaient naturellement faire naître un tel projet dans la tête poétique de Schiller. Age heureux où l'on ne se méfie jamais de sa propre force, où l'imagination jouit de tous les genres de gloire , où l'on ne se refuse pas une espérance, où l'on est assuré d'atteindre le dernier terme de toutes les carrières , où l'on se couronne d'avance de toutes les palmes !

Mais bientôt sa véritable vocation lui fut révélée par l'impression que produisit sur lui la poésie dramatique. L'exemple de Klopstock et des poètes allemands de cette époque , les critiques de Lessing venaient d'affranchir la littérature allemande de la servile imitation de la littérature française. On avait combattu pour cette cause nationale avec la même ardeur que

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s'il s'était ;\^i de délivrer le territoire (rune occupation étrangère , et l'on avait de même excité l'opinion populaire par l'exagération et les préjugés. Schiller se trouvait donc fort en garde contre le théâtre français. Ce furent les premiers essais del'art dramati([ue en Allemagne qui commencèrent à le charmer. Goetz de Berlichingen, de Goethe ;Ugolin, de Gerstenbcrg 5 Jules de Tarente, de i.eisevvitz-, les pièces de Lessing excitèrent son imagination. Mais c'était Shakspeare surtout que les nouveaux critiques allemands , échappant à une imitation pour tomber dans une autre, avaient recommandé comme l'auteur classique de l'Allemagne.

Schiller lut Shakspeare avidement; mais il est curieux de remarquer quel elfet il en reçut d'abord d'autant que c'est à peu près ce qui arrive à tout le monde.

« Lorsque étant encore fort jeune je lus Sliakspeare pour la première fois, je me sentis révolté de celte froideur, de cette insensiliilité qui lui permettent de plaisanter au moment le plus pathétique; de gâter, par des farces, les scènes les plus déchirantes d'Hamlet , de Macbeth et du roi Lear ; qui le portent à s'arrêter tout à coup lorsque ma sensibilité est émue, ou à m'arracher froidement le cœur dans un moment où j'éprouve du calme. Je Lai honoré et étudié pendant plusieurs années, avant de m'ôtre

bien mis en harmonie avec £oni jçénie. Je n'étais pas encore capable de saisir la nature au premier coup d'œil. ))

Schiller aurait pu trouver une explication plus simple de ce sentiment de répugnance qu'on éprouve souvent en lisant Shakspeare, mais qui n'empêche point d'être entraîné et subjugué , et d'y revenir sans cesse. Schiller aurait pu faire la part du génie de ce grand poète , et celle de l'état de la langue et de la littérature , au moment où Shakspeare écrivait.

Toujours est-il que , tout révolté qu'il fnt , Schiller devint le disciple passionné de Shakspeare. Nous allons voir que cette inspiration ne tarda guère à porter fruit. Il essaya d'abord de composer une tragédie de Student de Nassau, dont il n'a conservé aucun fragment; puis une autre de Cosme de Médicis, dont quelques traits furent ensuite transportés dans les Brigands. Vers cette époque, Schiller, dont apparemment le goût pour le théâtre était connu de ses professeurs et de ses camarades , fut chargé de diriger la représentation dramatique dont on voulut embellir une fête donnée au duc de Wurtemberg. Il choisit le drame de Clavijo, de Goethe, et s'y réserva le principal rôle. Ce ne fut point pour lui une occasion de succès-, il se montra fort gauche et fort empêché.

Dans ce même temps , au milieu de la première fer-

mentation de son génie dramatique , Schiller n'en continuait pas moins de se plaire à cette sorte de poésie lyrique à laquelle le poète confie ses impressions fugitives et ses sentimens personnels. H est resté peu de traces des vers c[ue Schiller composa à cette époque -, lorsqu'il se débattait péniblement contre tous les liens qui l'enchaînaient à des études suivies, à une vie réglée , à une carrière positive ; lorsque ses journées s'écoulaient tantôt à lire des livres de théologie , par goût pour sa première vocation 5 tantôt de médecine pour se préparer à la profession qu'il avait acceptée ; tantôt de jurisprudence , pour savoir si celle-là ne lui conviendrait pas mieux. La méditation , la rêverie , la promenade solitaire , entretenaient son exaltation. Cependant ses essais de poésie , qu'on pourrait retrouver dans quelques journaux du temps , n'ont encore rien de remarquable. Schiller ne se développa que lentement , et son jeune talent ne sembla être d'abord qu'une souffrance intérieure. Dans des vers sur les charmes de la nature , quelques-uns peignent pourtant un sentiment qui s'est reproduit sans cesse dans Schiller , et que déjà cette fois il exprimait d'une manière élevée et touchante.

« Ces charmes sont peu de chose pour les grands et les rois de la terre 5 mais ils s'emparent de l'humble mortel 1.... O mon Dieu! tu m'as donné la nature; partage-leur le monde ; et à moi , mon père, donnemoi la poésie. »

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Cependant, bon gré, mal gré, Schiller suivait la route qui lui avait été tracée , et se préparait à entrer clans la profession de médecin. Ainsi que cela était présumable , son attention se portait de préférence sur la partie philosophique et spéculative des études médicales. Il publia , en 1780 , un écrit sur les rapports du physique et du moral de l'homme. Dans la même année , il fut placé comme chirurgien dans un régiment.

Bientôt advint la circonstance qui devait décider de toute sa vie. En 178 1 , il fit paraître son premier , son célèbre drame des Brigands. Jusqu'ici on s'est lait en France une idée incomplète et peu juste de cette bizarre production. Elle a été traduite , elle a été imitée 5 mais ni les traducteurs ni les imitateurs n'ont voulu entrer dans le sens de l'auteur. Ils ont cherché seulement à indiquer les situations et les effets dramatiques 5 c'est assurément la moindre chose à considérer dans les Brigands; l'action et l'intérêt y sont masqués et étouffés sous desdéveloppemens qui furent le véritable, le seul but de Schiller.

Si la traduction complète des Brigajids pouvait , à cet égard, laisser le moindre doute, on devrait s'en rapporter à la préface , où Schiller déclare formellement que ce n'est pas un drame qu'il a voulu faire , et qu'il a seulement adopté une forme dramatique. Ce n'est en effet qu'un cadre où ce malheureux jeune homme , avec une verve déplorable , déposa tout ce que , dans

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la longue ameiliinie de sou (.œiir , il avail accumulé de liauie et de mépris contre la sociélé humaine. L'idée première est elle-même un outraj^e contre la civilisation 5 elle consiste à montrer une âme noble et vertueuse qui , ne pouvant trouver place sous la discipline sociale , se précipite dans une association de criminels , et trouve là un emploi plus poétique de ses facultés ; elle consiste à mettre la société en regard d'une bande de voleurs, et à donner tout l'avantage à celle-ci.

Sans doute, Schiller n'est pas le premier qui ait voulu peindre l'effet que produit sur l'imagination une vie indépendante et aventureuse -, il n'est pas le premier qui ait voulu faire ressortir l'impression ([ue fait le sentiment moral , lorsqu'il vient se placer librement au milieu d'hommes affranchis de toutes les lois , et qu'il se manifeste parmi ceux (|ui sont en révolte contre la justice officielle -, il n'est pas le premier qui ait entrevu ce qu'un tel tableau pouvait avoir de satiric[ue contre une société où la règle morale serait devenue une contrainte extérieure , au lieu d'être une impulsion interne. Shakspeare dans les Deux Véronnais , Lesage en se jouant dans Gilblas , Fielding dans Jonathan Wild , Cervantes dans le brigand Piocjues Guinar , avec plus de profondeur et avec une analogie bien plus grande avec Schiller, avaient offert de semblables peintures. Leur talent avait produit l'espèce de sensation que le peuple va chercher avidement dans le récit des aventures périlleuses , du courage et de l'a-

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dresse des flibustiers , des voleurs ou même des simples filous. Mais ils n'avaient touche qu'en passant cette fibre rebelle du cœur humain , qu^ aime à être vengé de la contrainte , et qui veut rêver son indépendance , même en sachant bien que l'ordre et la liberté sont deux conditions étroitement liées l'une à l'autre. Schiller alla plus loin. Rejetant toutes les proportions et toutes les vraisemblances dramatiques, il se complut à insulter, avec une intarissable loquacité , tout ce qu'il y a de saint et de sacré parmi les hommes -, il n'éprouva ni honte ni dégoût de donner, contre toute connaissance du cœur humain, la pédanterie du crime à un parricide, et de lui faire développer longuement et lourdement tous les lieux communs de l'infamie. Partout il élève le doute , sans même chercher à le résoudre 5 son impartialité consiste à laisser le vice aussi incertain que la vertu. Sa disposition était si froide et si amère , qu'il n'a pas même éprouvé le besoin de faire entendre quelques nobles et purs accens ; toute sa verve s'est épuisée dans la peinture de trois personnages dépravés. Le père est un vieillard en enfance 5 le rôle de l'amante est à peine indiqué ; l'ecclésiastique envoyé aux brigands est une charge digne des tréteaux j et même , à la fm , le pasteur Moser n'est amené que pour servir d'écho aux terreurs du parricide.

Pour achever de rendre rebutans ces dialogues dramatiques , il n'y ajouta rien qui pût occuper ou élever l'imagination du lecteur. Si l'action se passait dans un siècle de désordres , au milieu des. guerres civiles ,

parmi la rudesse et la lérocité des temps gothiques -, si elle se mêlait à la peinture des mœurs encore grossières 5 si les personnages étaient agrandis par quelques souvenirs historiques , la pièce se trouverait ainsi quelque peu ennoblie , et revêtue de quelque idéal ; mais c'est de nos jours, c'est avec nos mœurs, parmi toutes les circonstances qui nous environnent , que Schiller a placé ses brigands. Il les a mis aux prises avec la société actuelle. C'est elle qu'il attaque corps à corps , par une trahison pour ainsi dire domestique. Que Shakspeare, dans un temps encore barbare, avec profondeur , mais avec une sorte de naïveté , fasse passer devant nos yeux des tableaux de désordre et de cruauté, c'est le costume de son temps ; mais que de nos jours, au milieu de notre mansuétude sociale, un auteur s'en aille, par effort d'imagination, systématiquement se rouler dans la fange et dans le sang , il y a là affectation et dépravation.

La préface dont Schiller accompagna la publication des Brigands mérite d'être remarquée , non qu'elle renferme des excuses suilisantes, mais du moins il a senti la nécessité des excuses. On ne peut guère se payer des bonnes intentions qu'il se suppose. La justification banale de tous les écrits immoraux , c'est d'avoir voulu présenter le vice dans toute sa laideur , et d'avoir cherché à prémunir contre ses ruses. Mais ce n'est point par d'explicites professions de foi qu'un auteur fait connaître son intention ; la couleur générale de son ouvrage , rinq)ression totale qui en

résulte , en apprennent bien davantage. Or, à mettre tout au mieux , les Brigands ont été écrits dans une douloureuse disposition de doute ; nous verrons, en elîet, qu'elle poursuivit long-temps rame de Schiller.

Sous les rapports dramatiques, les Brigands étaient, sans nul doute , l'indication d'un talent supérieur. L'empire que Charles de Moor exerce sur ces brigands est peint de la manière la plus vivante. On voit ([u'il doit subjuguer leur imagination , et leur donner l'idée de toute sa supériorité. La scène où il offre de se livrer, et où il s'attache lui-même à un arbre, est admirable dans ce genre. Le dénouement a un caractère de grandeur et de simplicité qui produit beaucoup d'effet. On peut , même à travers une traduction , apercevoir à quel point Schiller s'était pénétré de Shakspeare. Sans cesse il le copie et même le traduit. M On n'y peut méconnaître , dit M. Schlegel, dans son « Cours de littérature dramatique, une mauvaise imi- « tation de Shakspeare. François de Moor est un Ri- « chard III vulgaire, qui ne se relève par aucune des « qualités de son modèle , et le dégoût qu'il inspire « n'est tempéré par aucune grandeur. » L'étude du langage biblique est peut-être encore plus visible , mais, malgré les efforts du traducteur , ne saurait être démêlée en français. Cependant , le songe de François de Moor est tellement une vision d'Ézéchiel ou de l'Apocalypse , que l'analogie ne peut échapper à aucun lecteur. Le style de ce morceau, plus lyrique

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([lie diainaLi([ue, est vraiment tiès-remar([iiable tlans rorif^inal.

Les Brigands , comme on le pense , n'étaient point destines à la représentation. Cependant le baron de Dalberg , ministre de l'électeur Palatin , ipii accordait aux lettres la plus noble protection, ayant établi à Manheim le tliéâtre pour lors le plus remarquable de l'Allemagne , désira que les Brigands y fussent représentés. Schiller consentit à y faire tous les changemens qui pouvaient rendre la chose possible. C'est sans doute d'après quelque édition destinée à la représentation que les éditeurs du Théâtre allemand publièrent, en 1785, la traduction intitulée : les Voleurs. Elle fut , comme on peut s'en assurer , fort abrégée. Depuis , M. La Martelière donna au théâtre Robert , chej de brigands , qui eut un grand succès. En 1796 , parut une nouvelle imitation du drame de Schiller , par un auteur qui depuis s'est fait connaître par des poèmes faciles et spirituels. L'un et l'autre ne s'attachèrent qu'à l'intérêt dramatique des situations ; mais ils enchérirent sur la donnée déjà si immorale de la pièce ; ils crurent ennoblir le chef des brigands en lui ôtant ce sentiment continuel de honte et de doute que Schiller a du moins répandu sur ce rôle 5 ils donnèrent à leur troupe de voleurs une beaucoup plus grande activité, et la montrèrent sans cesse opérant sur les grands chemins , ce que Schiller avait évité ; enfin , mêlant à l'action une autre pièce allemande , ils ont fait de leurs brigands les juges et

les exécuteurs d'un tribunal secret , et leur ont donné une existence régulière et ofticielle. De la sorte, l'œuvre de Schiller devint moins indécente par les paroles , mais perdit une partie de ce qu'elle avait de grand et d'original. Elle fut peut-être ainsi plus tranquillement et plus sèchement établie dans un système immoral. La traduction que nous publions aujourd'hui est conforme aux dernières éditions qu'a données Schiller. Il avait quelquefois songé à refaire les Brigands ; mais , tout en se faisant des reproches , il disait que son ouvrage était comme ces jeunes mauvais sujets dont les qualités et les vices sont inséparables et forment un ensemble qu'on court risque de gâter en cherchant à les corriger. Il a cependant fait quelques changemens qui ont adouci l'horreur du cinquième acte , et l'ont mis plus en harmonie avec le dénouement.

Le succès des Brigands fut prodigieux. Les étudians d'Allemagne prirent, dans quelques villes, la chose au grand sérieux , et voulurent se faire brigands , pour mieux réformer la société 5 on assure qu'à Fribourg en Brisgau, on découvrit une conjuration des principaux jeunes gens de la ville , qui avaient résolu de s'en aller dans les bois , et de s'instituer anges exterminateurs. La pièce est demeurée fort populaire. Beaucoup de circonstances locales lui donnent un attrait tout particulier pour les parterres allemands; encore à présent, la chanson des Brigands court les rues, et passe de bouche en bouche.

Schiller voulut jouir de son succès , et assister à la reprësentation de sa pièce; il en demanda la permission à ses chefs , et ne l'obtint point. Il n'en tint pas compte , et se rendit secrètement à Manheim. Cette désobéissance fut découverte , et il fut mis aux arrêts pour quarante jours. Cependant sa situation resta encore la même. 11 continua à se livrer de plus en plus à la poésie et à l'art dramatique. Il s'était depuis quelques années lié intimement avec deux professeurs de Stuttgart, Abel et Petersen. Il travaillait avec eux à des journaux littéraires et y insérait des morceaux de critique et de philosophie.

Il s'unit d'un lien bien plus étroit avec un jeune homme de son âge , nommé Schubart , dont le caractère avait beaucoup de rapports avec le sien. Cette amitié eut sur lui une assez grande influence. Les deux jeunes amis s'exaltaient l'un l'autre dans leur enthousiasme pour la liberté , dans leur haine contre le despotfsme. Schubart inspira à Schiller le goiit de l'histoire -, ils dévoraient avidement ensemble le récit de toutes les conjurations contre les tyrans. Schubart augmentait encore les dispositions amères de Schiller, et son mépris de toutes les autorités. On pense bien que , dans une telle situation d'âme , les devoirs de sa profession et la discipline de son régiment devaient lui être chaque jour plus insupportables. Une dernière circonstance fit enfin déborder le vase.

Dans la troisième scène du second acte des Biigands,

Spiegelberg, s'entretenant avec Razmann, lui dit : «Il « y a un génie national tout particulier, une espèce de «( climat, si je puis parler ainsi, propre à lafriponne- « rie. » Dans la première édition, il ajoutait : «Et, « par exemple , va-t'-en dans les Grisons , c'est là qu'est « pourle moment la véritable Athènes de la fdouterie. n Ce lazzi , qui n'était que la répétition d'un dicton populaire, offensa, on ne com]irend pas trop pourquoi, un des membres de la noble famille de Salis, qui prit fait et cause pour sa nation outragée. 11 y eut des justifications sérieuses insérées dans les journaux pour l'honneur nationaldes Grisons. Les esprits s'animèrent, et l'on finit par porter plainte au duc de Wurtemberg de l'insolence de l'auteur des Brigands. Ce n'était probablement pas la première fois que ce prince entendait rendre mauvais compte de Schiller et de son drame.

Après avoir pardonné à tout ce que l'on avait pu trouver de répréhensible dans cet ouvrage, ce fut pour ce' motif assez ridicule qu'on usa de sévérité envers Schiller. Le duc lui fit signifier la défense formelle de rien publier qui fût étranger à sa profession de médecin.

Le jeune homme n'était pas , comme on pense , dans une disposition d'âme à endurer patiemment une telle injonction. Il résolut d'abandonner son prince, son pays, son état , sa famille. Son cœur se révolta contre une pareille tyrannie : son imagination ardente l'empêcha probablement de voir que la conduite du prince était fort simple et fort raisonnable. Il eût été aussi parfaitement

simple et raisonnable à Jiii de quitter loiite dëpendance , de renoneer à d'onéreux bienfaits, et tle ne pas se laisser interdire la poésie, qui devait faire le eharme et la gloire de sa vie. Mais les caractères irritables s'effraient eux-mêmes.devantles fantômes qu'ils se figurent. Ils sont faibles : pour parvenir à faire leur volonté , il leur faut changer toute leur situation et rompre violemment les liens qui les enchaînent. Schiller était rempli de reconnaissance pour les bontés du prince ; renoncer à sa profession , c'était alUiger profondément sa famille. La fuite lui parut le seul moyen d'échapper à la contrainte. Pendant tout le mouvement que produisait à la cour de Stuttgart la réception du grand-duc Paul de Russie, Schiller se déroba furtivement et disparut. Il alla, sous un nom supposé, se réfugier en Franconie, près deMeinungen , chez madame de Wollzogen, la mère d'un de ses camarades et de ses amis ; c'était au mois d'octobre 178%. De là il écrivit à ses chefs : (c Que le dernier ordre qui lui avait été signi- « fié favait jeté dans le désespoir ; qu'il sentait en « lui une irrésistible vocation jwur le théâtre et la poé- <> sie; que si son altesse voulait bien se départir de sa « défense , le tirer de son régiment et avoir la bonté « d'améliorer son sort, il serait le plus fidèle et le « plus reconnaissant sujet du jjrince^ qu'autrement « il se voyait, avec douleur, obligé d'aller chercher « fortune ailleurs. » Le duc lui fit dire que, s'il voulait revenir, tout lui serait pardonné. Mais comme ij n'était nullement question de lever la défense , les choses en restèrent là.

Dans cette retraite, il se livra enfin en liberté à ses inspirations. Ce fut là qu'il termina /« Conjuration de Fiesque et l'Intrigue et V Amour; ce fut là qu'il entreprit don Carlos.

C'est aussi de 1782 que datent beaucoup de poésies qui portent déjà tout le caractère du talent de Schiller. Une belle ode, intitulée la Bataille , est peut-être la plus remarquable de cette époque. Elle présente d'une manière vivante et poétique toute la marche progressive d'un combat, tel qu'il se passe dans nos guerres actuelles. Il composa aussi une complainte de la Fille infanticide , qui eut le plus grand succès et qui devint populaire. La plupart de ses poésies célèbrent la liberté qu'il vient de conquérir. Tantôt il représente la nature riante et pleine de charmes , et lui fugitif, sans asile , mais bercé et consolé par ce spectacle enchanteur; tantôt il exprime sans etlbrt son dédain pour la fortune. Dans une ode sur la dignité de l'homme, on retrouve , sous la forme lyrique , tous les sentimens qui exaltaient alors son âme.

« Je suis homme, dit-il-, qu'est-il au-dessus de cela ? Il peut parler ainsi , celui dont le soleil de Dieu éclaire la liberté 5 celui à qui il est permis de marcher le front levé , et de faire entendre ses chants. »

Ailleurs , Schiller a confié à la poésie ses rêveries sur

VIE DE SCHILLER. I2i>

la destinée humaine , sur la vie, sur la mort , sur l'éternité, sur l'infini , sur le devoir. De telles poésies sont bien peu semblables à ces productions gracieuses et légères dont abonde notre littérature, et qui sont une des plus charmantes parures de notre langue. Le nom de poésie fugitive viendrait bizarrement s'appliquer à des vers empreints souvent d'une couleur toute scolastique , remplis d'illusions métaphysiques , d'allégories philosophiques , ou de métaphores empruntées aux sciences. On est tenté de sourire lorsqu'on voit Schiller

Qui, litL-le à l'école encor plus qu'à sa belle ,

entretient sa chère Laura de toutes les méditations morales ou religieuses qui agitent son âme. Par exemple , dans une poésie intitulée Fantaisie à Laura, il commence par lui parler de l'attraction , de la sympathie universelle qui règle les mouvemens célestes , qui tire le monde du chaos : cette harmonie des sphères, il la retrouve dans l'âme de deux amans -, puis il voit une sorte d'harmonie régner aussi dans le mal : les vices s'enchaînent entre eux ; ils sont en rapport avec l'enfer, comme les vertus avec le Ciel. Enfin il termine cette fantaisie adressée à sa maîtresse par ces images solennelles :

« Sur les ailes de l'amour, l'avenir s'est bientôt précipité dans les bras du passé. Saturne , dans son vol . poursuit rapidement son épouse... l'Eternité.

« Un jour... j'ai entendu l'oracle l'annoncer... un jour, Saturne saisira son épouse-, et lorsque le Temps se réunira à l'Eternité , l'univers embrasé sera leur (lambeau nuptial.

« Alors une plus belle aurore brillera pour notre amour 5 car il durera pendant toute cette longue nuit des noces. Laura , Laura , réjouis-toi! »

Chaque poète ne peut puiser son inspiration que dans les émotions de son cœur. La force et la vérité des sentimens qui s'emparent de lui sont ses seules muses. La poésie est une noble amie dans le sein de laquelle il épanche des pensées qu'elle seule peut comprendre , qu'elle seule peut exprimer dans son langage élevé audessus du vulgaire.

La Grèce et Rome ont pu demander à la poésie de chanter les vainqueurs des jeux olympiques ^ de célébrer ces solennités qui ravissaient et enorgueillissaient tout un peuple ; de retracer avec naïveté ou avec abandon les jouissances des sens , culte des divinités du paganisme 5 d'embellir une vie facile , passée entre l'amitié et la philosophie.

Les poètes français vivant au milieu d'une société élégante , communiquant sans cesse avec elle , uniquement occupés de lui plaire, s'étaient mis en harmonie avec cette société ; ils o\U reproduit toutes les nuances délicates des mœurs et de la conversation. Vivant en

VIE DK SCHILLER. I3l

commun avec tous , ils ('prouvaient des impressions que chacun partaj^e facilement , où chacun se transportait sans efîbrt.

Un poète allemand nourri d'études sévères et sérieuses, qui se prolongent bien avant dans la jeunesse, et qui deviennent un besoin et une habitude pour le reste de la vie ; isolé de presque toute distraction de société ; livré à toutes les méditations et à tous les doutes de l'esprit, à toutes les agitations du cœur, vit dans une sphère accessible seulement aux âmes qui ont parfois porté leurs réflexions sur des pensées sérieuses. Mais ne sont-elles donc pas poétiques, ces joies et ces afflictions intérieures , ce calme ou ces inquiétudes qu'excitent en nous la contemplation du sort de l'homme ; l'avenir qui lui est réservé ; sa liberté flottant entre le bien et le mal ; ce temps qui passe 5 cette éternité qui arrive -, cette idée à la fois incompréhensible et nécessaire de la Divinité? N'y a-t-il pas quelque chose de touchant et d'élevé dans le caractère d'un poète qui s'en va mêlant à toutes ses émotions de telles idées et de telles images ; qui les confond avec l'amour, qui les retrouve dans la contemplation et dans la peinture de la nature -, qui ne sait rien aimer, ni rien admirer, sans un retour vers les sources inépuisables de toute admiration et de tout amour? Nous ne savions guère en France ce que c'est que ces existences tout intérieures -, nous ne concevions pas beaucoup ces hommes dont la vie s'écoule souvent dans de pénibles fluctuations , dans les angoisses du scepticisme, dans le chagrin de

voir s'affaiblir ou disparaître des convictions , dans une ardeur inquiète pour les remplacer. L'histoire de tel écrivain allemand dont le sort n'a point varié , qui a vécu tranquillement dans sa famille et dans sa ville , est une succession douloureuse d'orages et de combats intérieurs dans ses idées morales et dans sa croyance. Chez nous, après quelque temps, on se case dans un ordre d'opinions que professe et que partage un plus ou moins grand nombre d'hommes éclairés. On se sent soutenu dans sa conviction , ou consolé de ses doutes , ou distrait de son indifférence. Il n'en va pas ainsi lorsqu'on vit dans la solitude et dans la réflexion. De telles questions s'emparent alors de toutes les facultés , troublent profondément l'âme, et ne lui laissent nul repos. '' Que de nuits sans sommeil j'ai passées , que de lar- « mes j'ai répandues! » disait un homme qui ne s'est pas montré aussi sérieux ni aussi passionné que Schiller, Wieland, en racontant l'époque où l'incrédulité des esprits forts vint ébranler dans son cœur une tendance toute mystique. Nous pourrions suivre , par les poésies de Schiller, la trace de ses sentimens, et des révolutions intérieures quïls ont éprouvées.

Schiller fut tiré de sa retraite par les bienfaits du baron de Dalberg, dont le nom rappelle à la fois et l'illustration des temps anciens et Tillustration attachée de nos jours aux lumières et à la raison^ il attira Schiller à Manheim , et exerça envers lui une hospitalité facile et généreuse. Le théâtre de Manheim brillait alors de tout son éclat^ Ifland commençait à y établir sa réputa-

tion de grand comédien et d'aiiieur dramatique. Schiller se trouvait là tout- à -fait dans son centre 5 il s'occupa de faire jouer ses deux nouvelles pièces , et annonça au public, qui commençait à le connaître beaucoup, qu'il allait prendre part à la rédaction d'un journal littéraire appelé la Thalie du Rhin. Voici comme il s'exprimait dans le prospectus :

a J'écris comme citoyen du monde. Je ne sers aucun prince. De bonne heure j'ai perdu ma patrie pour l'échanger contre le genre humain, que je connaissais à peine en imagination. Un bizarre malentendu de la nature m'avait condamné à être poète dans le lieu de ma naissance. Mon penchant pour la poésie blessait les règles de l'institut où j'ai été élevé, et contrariait les intentions de son fondateur. Pendant huit ans , mon enthousiasme a lutté contre la discipline militaire ; mais la passion de la poésie est ardente et énergique comme un premier amour. Ce qui devait l'étouffer ne faisait que l'allnmer. Pour échapper à des rapports qui étaient pour moi un supplice , mon cœur errait dans un monde idéal-, mais le monde réel me demeurait inconnu, j'en étais séparé par une barrière de fer. Les hommes m'étaient inconnus ; le beau sexe m'était inconnu , car les portes de cet institut ne s'ouvrent aux femmes que lorsqu'elles n'intéressent pas encore , ou lorsqu'elles ne peuvent plus intéresser. Les quatre cents hommes qui m'environnaient n'étaient que de fidèles copies d'un seul et même moule, que reniait la nature féconde 5

toute originalité, toute libre production de cette nature si variée venait se perdre sous le commandement méthodique d'une autorité réglementaire.

« Ne connaissant donc ni les hommes , ni la destinée humaine, mon pinceau devait nécessairement manquer ce point intermédiaire entre l'ange et le démon 5 je devais produire un monstre , tel que par bonheur il n'existe pas dans le monde 5 je lui souhaite cependant l'immortalité , afin d'éterniser l'exemple d'une naissance due à l'union dénaturée de la subordination et du génie. — Cette œuvre a paru; le monde a dû trouver sa majesté morale offensée par l'auteur. Toute son excuse est le climat sous lequel il a travaillé. Des accusations sans nombre portées contre les Brigands , une seule est acceptée par moi : c'est de m'étre permis de peindre les hommes deux ans avant de les avoir vus.

« Les Brigands me coûtent ma famille et ma patrie. Dans un âge où c'est encore la voix du grand nombre qui fixe notre inquiétude, et détermine nos sentimens et nos pensées ; où le sang bouillant d'un jeune homme s'anime aux regards qui l'applaudissent 5 où mille pressentimens d'une grandeur future entourent son âme exaltée; où il entrevoit déjà dans l'avenir la divine immortalité ; au milieu des jouissances des premiers éloges inespérés et non mérités qui des parties les plus éloignées de l'Allemagne venaient m'enivrer : c'est alors que dans ma patrie on me défend d'écrire sous peine d'être enfermé.

« Tout le monde sait la résolution que j'ai prise. Je me tais sur le reste : il ne m'est permis , sous aucun prétexte , d'en demander raison au prince qui jusqu'ici avait bien voulu me servir de père; je n'autoriserai personne, par mon exemple, à vouloir arracher une feuille de l'éternelle couronne de lauriers que lui décernera la postérité. »

C'est parler bien pompeusement de soi , et se traiter avec une grande solennité. Mais cette citation montre quel était Schiller, et peut même expliquer le caractère qu'avait alors sou talent littéraire. On s'étonnera moins de trouver ses personnages déclamateurs , lorsqu'on aura vu combien peu avait encore influé sur lui ce monde dont il se plaint tant d'avoir été séparé. Au reste , lorsque plus tard il parlait de cette époque de sa jeunesse, toute amertume avait disparu de son souvenir ; et il disait , comme chacun dit en reportant son regard vers les premières années de la vie , qu'il n'en avait jamais connu de plus heureuses.

Les deux pièces de théâtre que Schiller apporta à Munich , et qu'il y fit représenter avec un grand succès, étaient loin de répondre aux espérances que, malgré tous leurs défauts , les Bri^a/ids a.\ii\ent pu faire concevoir. Des effets dramatiques empreints d'un certain caractère de force et de grandeur s'étaient trouvés dans un ouvrage qui n'était pas destiné au théâtre. Quand ce fut pour la scène que Schiller travailla , sans

cesser d'être emphatique et hors du langage naturel , il perdit ce qu'il y avait eu de pittoresque et de puissant sur rimaginalion dans sa première manière,

L'Allemagne , qui avait voulu s'alFranchir de la littérature française , et qui avait rejeté loin d'elle l'imitation de Racine, était pour lors en proie à une autre influence, venue encore en grande partie de France. Parmi les autorités dont on secouait le joug, la poésie était aussi traitée commeun préjugé vain ettyrannique. La nouvelle philosophie de l'entendement humain ne pouvait en effet expliquer raisonnablement la poésie ; dès-lors il était simple delà nier. Du moment que l'âme est une faculté passive, douée seulement du pouvoir de combiner les représentations des objets extérieurs , il s'ensuit que les idées ne sont que la copie de ces objets , et que le langage en est une seconde épreuve. Dès-lors les objets extérieurs ayant une existence absolue, et l'entendement humain n'ayant rien autre chose à faire qu'aies voir et à les copier, comment y aurait-il raisonnablement deux copies diverses du même objet.^ N'est' il pas toujours le même .^^ Si les sociétés humaines ont créé des langages qui ne sont pas les signes fixes et invariables des objets extérieurs et de leurs rapports , les sociétés humaines ont eu tort 5 il serait très-à-propos de réformer leurs dialectes et de les rendre plus rationnels et plus algébriques. Telle était la série de conséquences d'après lesquelles la poésie devenait une sorte d'enluminure plus ou moins agréable qu'il fallait passer sur la représentation des objets, pour

complaire à une vieille fantaisie. Toute cette déduction incontestable de la métaphysique nouvelle se trouve textuellement développée dans la critique de Diderot. C'est là qu'on voit un des hommes dont l'imagination et le langage étaient le plus poétiques et pittoresques , traiter la poésie et l'emphase comme deux expressions synonymes-, dire que les beautés dans les arts ont pour fondement la conformité de l'image avec la chose-, distinguer dans l'œuvre de l'imagination le nu de la draperie , en concluant qu'il s'agit d'abord de copier exactement le personnage, sauf après à jeter sur ses épaules tel ou tel vêtement.

Si , au contraire , nous connaissons des objets extérieurs seulement l'impression que nous en recevons ; si leur existence absolue est hors de notre connaissance; si les effets qu'ils produisent sur nous, si les rapports que nous établissons entre eux , si la marche des idées qu'ils excitent en nous , sont autant de conséquences nécessaires des dispositions primitives ou accidentelles de notre âme 5 alors les langages et les arts , qui sont aussi un langage , sont destinés non à copier les objets, mais à reproduire et à communiquer ce que notre âme éprouve à propos des objets. Et comme nos impressions sont variées , comme notre point de vue change , comme notre disposition n'est pas toujours la même, il s'ensuit qu'il y a plusieurs sortes de langages, plusieurs modes de copie qui correspondent à cette diversité de dispositions. Pour se renfermer dans les limiU'S d'un seul des beaux-arts.

de celui qui donne le plus l'idée d'une représentation réelle des choses, la peinture, ne remarque-t-on pas de quelle différente manière la nature a affecté les plus grands artistes ? les uns plus frappés de la couleur des objets, les autres de leur forme 5 les uns du mouvement, les autres de l'expression -, et le talent de chacun consistant non à reproduire l'objet en lui-même , mais à transporter le spectateur dans l'impression de l'artiste , sans quoi le dernier trompe-l'œil serait audessus de la Transfiguration. Il n'y a pas de manière de voir, tout éloignée qu'elle puisse être de nos habitudes, à laquelle nous ne puissions être momentanément amenés lorsqu'elle a été naturelle et vive dans l'artiste, et qu'il a eu le génie de la retracer. Souvent , en regardant bien et long-temps ces tableaux des vieilles écoles, où les contours ont à la fois tant de raideur et de finesse , où le clair-obscur ne fait saillir aucune forme, mais où la couleur est vraie, ne se trouve-t-on pas peu à peu persuadé que c'est ainsi qu'il faudrait voir la nature, que ces naïfs peintres avaient bien raison , et que toutes ces ombres violatres qui obscurcissent un tableau de Raphaël sont une pure imagination de l'artiste ?

Dès-lors la poésie se trouve aussi légitime que la prose : elle correspond à une disposition de l'âme ^ elle répond à un de ses besoins; elle est inséparable de l'homme, A suivre l'ordre des temps, c'est elle qui a paru la première, comme destinée à communiquer plutôt les sensations que les jugemens.

Mais comme il n'appartient pas à un système de philosophie de dépouiller l'âme d'une de ses facultés, il fallait bien que celle-là se fît jour de quelque manière ; ce même Diderot , qui avait pour ainsi dire supprimé la poésie, éprouvant le besoin d'exprimer les impressions exaltées , les créations de l'imagination , les sentimens qui excèdent la raison et le calcul , se vit contraint de gonfler la prose , de la rendre emphatique et déclamatoire , d'exiger d'elle un service à quoi elle n'est pas destinée. C'est ainsi que cette même métaphysique et ce même écrivain, n'ayant pas trouvé à conclure l'idée de Dieu de la combinaison des objets extérieurs , se virent involontairement entraînés à parler de la matière et de la nature avec une sorte de déclamation et de mysticité : forcés ainsi de rester à leur insu sous le joug des dispositions innées de l'esprit humain.

Comme la poésie ne consiste pas seulement dans le langage métrique, mais dans tout un ensemble de circonstances destinées à animer et à élever l'âme , la nouvelle école ne se borna point à recommander la prose : elle voulut défaire pièce à pièce tout l'édifice poétique. Les grands souvenirs du passé, les noms que beaucoup de générations ont répétés avant nous , les situations élevées et contemplées par tous les regards , les royales infortunes , avaient jusque-là été regardés comme presque nécessaires pour monter l'imagination au ton où elle se trouve en harmonie avec des sentimens exaltés, avec un langage animé parles passions.

ï^O MÉLANGES LITTÉRAIRES.

On changea cela; et il fut convenu que, comme l'on voyait ses voisins plus souvent que les rois , et qu'on connaissait mieux le temps actuel que les temps antiques , il serait beaucoup plus facile de copier la nature en faisant des tragédies bourgeoises , et infiniment ])lus vraisemblable de voir le langage des passions mêlé avec la vie vulgaire, qui les étouffe et les contrarie , que de le voir s'unir à une existence dégagée de tout ce qui les masque et les rabaisse.

Cette école n'eut pas un grand succès en France; et après avoir, durant quelques années , essayé de se produire sur la scène , elle en a été long-temps bannie. En Allemagne elle fit une bien autre fortune ; adoptée par Lessing et ses disciples , elle guida les premiers pas de l'art dramatique en Allemagne. Goethe lui-même, qui avait, dans Goetz de Berlichingen , donné un exemple si remarquable de la peinture dramatique d'un temps héroïque, fut, dans Stella et dans Clavijo , entraîné à complaire au goût national. Schiller, en entrant dans la carrière, y trouva cette manière tout établie, et s'y conforma pendant toute la première époque de son talent. La Conjuration de Fiesque et V Intrigue et /'^//^o^^/' rappellent Shakspeare par des imitations partielles et fréquentes ; mais ces drames , vus dans leur ensemble et leur ton général , ressemblent bien davantage à Beaumarchais et à Diderot.

Fiesque est assurément la moindre de ses productions. Les caractères y sont mal conçus et peu déve^

loppés. Verrina est une caricature de républicain , imilée du rôle déjà si déclamatoire du père d'Emilie Galotti. La prétention qu'a eue ScliiDer de faire du comte de Fiesque un personnage léger, brillant, un grand seigneur qui mène de front les plaisirs et les affaires , qui subjugue par la grâce et l'autorité de ses manières, n'a abouti qu'à faire un composé fort lourd. Les scènes avec Julie sont d'un degré d'indécence que n'excuserait même pas la légèreté de l'esprit. Le pauvre Schiller ne connaissait pas assez le monde pour risquer de telles peintures 5 elles rappellent ce que madame de Staël dit de cette espèce de badinage qu'elle a parfois rencontrée en Allemagne , et « qui « vient lourdement et familièrement poser la patte sur <( l'épaule. « Le Maure lui-même, dont le rôle divertit encore le parterre , pourrait beaucoup gagner à l'école de la plupart de nos valets de comédie. On ne doit pourtant pas disconvenir que l'idée du dénoûment est fort belle : il ne serait pas surprenant , et la préface l'indique assez , que la pièce n'eût été faite que pour cette seule idée.

Le traducteur a substitué à une des scènes du cinquième acte une variante que Schiller fit essayer une fois sur le théâtre de Leipsick , et qui ne se trouve pas communément dans les éditions de Fiesque. La scène n'est assurément point belle, mais elle est très-préférable à l'ancienne, où Berthe, sortie de son cachot , s'habillait en petit garçon et courait les rues de Gênes pendant le tumulte. C'est bien assez du travestissement

(le la comtesse de Fiesque, sans y ajouter encore celui-là.

Fiesque reçut de son auteur le titre pompeux de tragédie républicaine. Ce fut pour ce motif qu'en 179-2 quelqu'un imagina de proposer à la Convention de décerner à Schiller le titre de citoyen français. Le décret fut rendu , le brevet expédié \ et l'on chargea la municipalité de Strasbourg de le faire parvenir à Schiller. On était pour lors au plus fort de la guerre , et «l'on avait bien a^xxXxe chose à penser. Lorsque la paix fut faite , et que les communications furent rétablies , on fit passer ce brevet à Schiller. Il remarqua que , de tous les membres de la Convention qui avaient signé cette expédition , il n'y en avait pas un qui depuis n'eût péri d'une mort violente \ le décret n'avait pas trois ans de date ! Ce n'était pas ainsi qu'il avait compris la liberté et la république.

L'Intrigue et l'Amour est la tragédie bourgeoise dans toute sa pureté , telle que l'avait conçue Diderot ; elle eut plus de succès que Fiesque , et elle est encore fort aimée du public en Allemagne. Un rôle surtout jouit de toute la faveur du parterre : c'est celui du musicien-, il est en effet d'une vérité fort touchante. Le traducteur s'est efforcé de reproduire quelque chose de ce ton de bonhomie , de ce langage de la classe inférieure , de ces mœurs bourgeoises qui dans l'original plaisent beaucoup aux Allemands; mais il lui était à peu près impossible de réussir. La langue aile-

mande, fidèle image delà nation qui la parle, établit, de la manière la plus franche , la hiérarchie des classes de la société ; les supériorités de rang y sont constatées par des formes de langage qui n'ont pas d'équivalent en français.

La pièce , dans sa conception et dans ses détails , porte encore un caractère marqué d'hostilité contre la classe supérieure de la société-, elle y est présentée sous un aspect faux et forcé. Schiller pouvait encore dire qu'il avait produit un monstre tel qu'il n'existait pas dans le monde réel. La corruption du président est poussée à un excès qui passe toutes bornes raisonnables. Il y a dans cette façon de représenter un courtisan et un ministre quelque chose des chimères que se forgent une ignorance méfiante et envieuse , parfois une méfiance aveugle et une sottise envieuse se figurant les hommes du pouvoir comme autant d'animaux féroces et dévorans. Supposer que, pour s'élever au ministère et à la faveur du prince , le président a fait alliance avec quelques vils intrigans , qu'il a cultivé les vices de son maître , qu'il n'a nul souci du bonheur du peuple ; le mettre en opposition avec son fils, jeune homme pur et généreux, c'était plus qu'il n'en fallait pour répondre à l'idée de Schiller ; il n'y avait nul besoin de lui attribuer de si gros crimes. On raconte qu'un spectateur, assistant à la représentation à'Atrée et Thyeste , disait : « Userait pourtant bien désagréable de rencontrer des gens comme cela dans la société. » Le drame bourgeois puise son intérêt dans cette combinaison.

Le grand-maréchal est aussi outré en stupidité que le président en scélératesse; cependant, à travers tant d'exagération, on entrevoit au fond une observation assez fine des mœurs. Quelques-unes des petites cours d'Allemagne, à l'époque où Schiller écrivait, conservaient encore des traces de cette grossièreté dont la peinture est si naïve dans les Mémoires de la margrave de Bayreuth , sœur du grand Frédéric. A la rudesse soldatesque commençaient à se mêler le désir et la prétention d'imiter l'élégance des manières et la facile morale des cours plus civilisées-, il en était résulté un composé lourd , grotesque , une frivolité empesée , une corruption rebutante et appesantie.

Ce qui est plus digne de remarque , comme symptôme des mœurs , c'est la couleur donnée à l'amour dans cette pièce : il y est empreint d'une sorte de mysticité pleine d'affectation; il prend son vol vers le ciel sans s'inquiéter de ce qui se passe sur la terre. C'est un véritable quiétisme, qui, se fiant à sa pureté d'intentions , perd de vue toutes les circonstances réelles : les devoirs, la pudeur, les lois sociales, ne sont pas même un objet de combat, tant il les voit de haut et avec dédain -, il se sent si fort de son exaltation intérieure , que les plaisirs sensuels sont un détail dont ce n'est pas la peine de parler. Une poésie d'amour platonique voile un amour moins idéal.

Lady Milford, la maîtresse en titre du prince, s'accommode fort bien de ce système , où l'âme plane fière-

vu: DE SCIULLEi;. Hf,

nient au-dessus de la conduite rëelle sans en prendre la responsabilité -, mais elle a beau faire, sa situation ignoble résiste à l'idéal. Schiller, comme l'école de Diderot, est tombé dans le faux et dans l'affectation, (Hi forçant toutes les nuances. Sans doute la morale du monde est injuste et superficielle ; elle ne tient compte que de l'apparence et ne lit pas au fond des cœurs : sans doute encore elle est hypocrite, complaisante à soi, sévère aux autres. Indulgence et sympathie sont dues aux âmes tendres, et parmi leur faiblesse s'aperçoit souvent plus de pureté et de noblesse que sous l'écorce de sécheresse et de vanité d'une frivole intolérance. « Il lui sera pardonné , parce qu'elle a beaucoup aimé , » dit l'Évangile. Mais si à son tour le sentiment devient orgueilleux et pédantesque, s'il dédaigne l'ordre de la société et de la famille ; si la Madcdeine se relève pour traiter dédaigneusement la pudeur et le scrupule 5 alors c'est un véritable bouleversement de la morale et du goût , une anarchie qui va attaquer dans sa source sacrée le sentiment du devoir.

On a tenté de lrans|)orler sur notre théâtre la tragédie bourgeoise de F Intrigue et rJmonr. Cet essai n'a pas été couronné par le succès.

Schiller sentit bientôt , comme Lessing lui-même avait hni parle sentir, le besoin de quitter la prose emphatif[ue : elle résistait à tous les efforts qu'il faisait pour l'accorder avec sa tendance poétique. Il ne tarda pas à témoigner un public repentir d'avoir, pour em- III. 10

prunter ses expressions, enfermé son imagination dans les liens du cothurne bourgeois. Lessing , dans Nathan le Sage, avait donné l'exemple d'écrire le drame avec le vers blanc iambique , emprunté aux Anglais. Ce mètre facile consiste en dix syllabes alternativement longues et brèves ; Johnson l'appelle une prose cadencée. En effet, dans des langues où beaucoup de syllabes ont une quantité douteuse et arbitraire, où les élisions et les contractions sont presque au gré du versificateur , on conçoit combien il doit donner d'aisance , combien il doit être flexible et se prêter à tous les tons du dialogue. La langue française n'est pas assez accentuée 5 la ditférence des longues et des brèves y est trop peu sensible 5 il y a trop de terminaisons sourdes pour qu'elle puisse donner une juste idée de ce genre de vers.

Ce fut donc avec une nouvelle manière d'envisager le style du drame, que Schiller commença don Carlos. Il considéra bien plus cette tragédie comme un poëme destiné à recueillir les sentimens qui le possédaient , et à répandre ses idées , que comme un ouvrage écrit pour le théâtre. Sa réputation commençait à être si grande en Allemagne , que le choix qu'il avait fait d'un sujet dramatique était un événement littéraire. Pour répondre à l'impatience du public , il fit paraître les trois premiers actes de son don Carlos : c'était en 1785.

Schiller était alors dans une extrême agitation d'esprit. Il se trouvait à cette époque orageuse de la vie où

la jeunesse commence à régler sa vivacité , à fixer son énergie ; elle s'arrête sur ses pensées et sur ses sentimens 5 elle s'envisage alors plus sérieusement ^ l'avenir ne paraît plus un champ indéfini jiour l'espérance; il ne semble plus qu'on ait du temps pour tout. Les passions succèdent aux goûts vifs et passagers 5 les excursions hardies et vagabondes de l'esprit se tournent en méditations sérieuses. Il s'agit tout de bon de commencer le voyage, et l'on fait ses préparatifs. Alors se dessine le caractère ; alors se déterminent les croyances ou les penchans ; alors ceux qui sont destinés à être quelque chose se font une idée plus vraie de ce qu'ils seront.

Une passion violente et combattue s'était emparée de toute l'âme de Schiller, et se joignant aux doutes qu'il avait conçus surles règles du devoir et leur divine sanction , le plongeait dans d'inexprimables angoisses. Il flottait entre des résolutions vertueuses et une farouche impatience contre toute autorité morale. Ses écrits en prose et en vers retracent fidèlement ces troubles intérieurs. Ils sont empreints en général de cette triste pensée : que l'homme éprouve une noble impulsion vers tout ce qui est beau , mais que , n'ayant puisé ce sentiment qu'en lui-même , l'ayant pour ainsi dire créé , il n'en peut trouver nulle part la démonstration. Jamais toutefois Schiller ne tombe dans un doute frivole et desséché : quand l'idée de la vertu, de la religion , de tout ce qui est noble et élevé, cesse d'être consacrée divinement à ses yeux , il ne veut point la détruire ni l'étouffer -, mais il lui cherche un asile dans

V4« MÉLAiNGES LITTÉRAIRES.

la sphère plus étroite de l'homme et de la nature ; il en fait le chef-d'œuvre de l'esprit humain , lorsqu'il ne peut en faire une règle immuable et certaine imposée nécessairement et venue d'en haut. Les lettres philosophiques de Jules et de Raphaël , qu'il publia pour lors , sont un témoignage curieux de cette disposition. Elle est exprimée sous toutes les formes dans une foule de poésies ; il en est une surtout qui est demeurée fort célèbre en Allemagne. Schiller , après avoir suivi à Dresde la femme qu'il aimait , se décida enfin à vaincre une passion qu'il se reprochait : elle était la femme de son ami. Après de si cruels combats, il se retira seul dans une petite maison de campagne : ce fut là qu'il composa les vers dont voici la traduction , qui n'en peut donner qu'une idée fort incomplète.

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