III. I I
162 MELANGES LIÏÏÉKAIRES.
Schiller avait fait connaissance avec Goethe, à son retour d'Italie. C'était avec toute l'ardeur de son âme, avec tout l'enthousiasme de la jeunesse qu'il avait approché l'homme dont l'esprit et le talent régnaient déjà sans partage sur toute la littérature allemande. Mais le calme de cette entière impartialité 5 ce dégagement complet de toute espèce de liens 5 cette mobilité d'imagination dont le plaisir était de tout concevoir, de s'animer de tout sans jamais en tirer une conséquence ; cette universalité d'impressions , semblable à une glace à qui serait accordé le don de trouver une jouissance en répétant les objets 5 tout ce caractère ne répondait point à l'attente passionnée de Schiller. Au contraire Schiller plut beaucoup à Goethe, qui , bientôt après , réussit à faire créer pour lui une nouvelle chaire de philosophie à l'université d'iéna. M. de Dalberg, coadjuteur de Mayence et depuis prince-primat, joignit ses bienfaits à ceux du duc de Saxe-Weimar. L'existence de Schiller se trouva ainsi fixée et assurée. Peu après il se maria et épousa mademoiselle de Langenfels , dont la sœur aînée épousa peu après M. de Wollzogen , ami de Schiller.
Alors commença pour lui une vie toute nouvelle. Il se livra au travail avec une incroyable ardeur. 11 avait fait de bonnes études classiques; mais cette seconde éducation où l'examen et l'intelligence s'emparent de tous les matériaux que la mémoire a rassemblés , avait manqué à Schiller. Il se trouvait à léna au milieu des hommes les plus savans de l'Allemagne ,
dans une université (jui jetait alors le plus grand éclat. Tout allumait son émulation -, tout l'excitait et l'aidait à travailler. Il reprit l'étude des Grecs ; il fit plusieurs traductions d'Eschyle et d'Euripide. Il entreprit une traduction de \ Enéide.
Une autre passion s'empara bientôt de lui tout entier. C'était le moment où la philosophie de Kant commençait à faire une révolution dans les esprits. Pendant que la France était en proie aux discordes civiles , que toutes les pensées y étaient dirigées vers les intérêts politiques, un grand et salutaire changement s'opérait en Europe dans l'étude des sciences morales. Locke avait rapporté toutes les idées aux sensations. La philosophie française avait construit un édifice complet sur cette base. Après avoir dit que la pensée était une sensation transformée, on n'avait pas même examiné comment s'opérait cette transformation, et l'on avait raisonné comme si c'eût été une simple transmission. Hume et l'école d'Edimbourg commencèrent par ne pas trouver dans la sensation un élément quelconque du jugement, ni de la certitude que l'intelligence humaine y attache. Ne pas aller plus loin , c'était tout nier, c'était faire disparaître à la fois , et la conscience de sa propre existence, et la connaissance des objets extérieurs. Le doute s'était , comme Samson , écrasé luimême en renversant les colonnes du temple.
Les successeurs de Hume se virent amenés par-Là à chercher le mode de transformation des sensations.
Ne considérant plus l'âme comme une l'acuité passive, ils en cherchèrent les propriétés actives et distinguèrent en elle plusieurs modes d'action.
Kant suivit de son côté une marche analogue. Au lieu d'examiner les différentes manières dont l'âme transforme les sensations , il rechercha les règles que suit constamment l'intelligence humaine dans ses procédés : de sorte que l'âme de l'homme lui sembla être coexistante avec une certaine quantité d'axiomes ou de lois dont elle ne peut jamais s'écarter. Ce ne sont point des idées innées, mais une nécessité innée de combiner les sensations de telle et telle sorte , d'en tirer telles ou telles conséquences.
La philosophie de Kant fut reçue avidement en Allemagne ; elle venait au secours de tout ce qu'avaient ébranlé et renversé les disciples de Locke et l'école française. Nous avons vu par Schiller ce qu'avait de douloureux pour l'esprit et pour l'âme ce scepticisme cruel , qui détruit la base de toute vérité.
Il devint donc un disciple passionné de cette philosophie , et s'en enivra , si l'on peut ainsi parler , pendant plusieurs années. Toutes ses méditations furent tournées de ce côté^ son esprit, disposé à se précipiter impétueusement dans une direction unique , se lança dans le développement des idées de Kant sur le beau et les principes des arts. Schiller a laissé une foule d'écrits sur ce sujet, et spécialement sur la métapliysique
VIE DE SCHILLER. Kiô
tle Tari clraniali([ue: liuiis il aiiive clans ([uclques-imcs à un point de subtilité et irabstraction , où le fil des idées devient d'une telle ténuité, (ju'il échappe à l'œil ilu lecteur.
Il y a, par exemple, des Lettres sur V esthétique , où les hommes les plus habitués à cet exercice de l'esprit avouent qu'ils n'entrevoient que quelques lueurs des pensées de l'auteur. Tous les écrits métaphysiques de Schiller ne donnent pas un si pénible vertige : ils sont remplis d'idées ingénieuses et surtout d'observations justes et fines. Ce qu'il y faut remarquer surtout, c'est le changement prodigieux qui s'opéra dans sa manière d'envisager la morale. L'art dramatique n'est plus considéré par Schiller que sous les rapports les plus nobles, les plus purs. Il y place la source de tout intérêt, dans le triomphe delà partie morale de l'homme sur sa partie matérielle. Il exige que tout soit disposé pour faire ressortir le libre arbitre de la volonté, et conséquemment pour établir l'idée du bien et du mal. Toutes ses opinions sur Fimitation avaient du nécessairement changer aussi 5 il ne devait plus la regarder comme le but de l'art , mais comme le moyen de rendre sensibles les conceptions de l'esprit.
Les écrits métaphysiques de Schiller se rapportent donc peu à la partie positive de l'art, et n'ont pas d'utilité pratique. On peut se faire quelque idée de sa manière en lisant la préface de La Fiancée de Messine , où cependant il est descendu jusqu'à une question par-
ticnlière. De telles ëtucles développent l'esprit à un haut degré; elles habituent à la réflexion ; elles enseignent à pénétrer dans les idées des autres et à se les approprier; elles rendent impossible d'avoir jamais ces opinions d'emprunt qui consistent en des mots retenus par la mémoire et répétés par les lèvres. Ce qu'on appelle dédaigneusement des théories n'est pas autre chose, comme le disait avec tant d'esprit un orateur formé à la tribune par la philosophie , que le désir de savoir ce qu'on dit et de penser à ce qu'on fait. Nous verrons que Schiller ne fit pas de plus mauvaises tragédies pour avoir réfléchi sur la tragédie , et ne fut pas un homme moins honorable et moins sage pour avoir médité sur la morale.
Tant d'études et de tels efforts d'esprit ruinèrent rapidement la santé de Schiller. En 1791 , il tomba gravement malade de la poitrine , et l'on crut qu'il ne pourrait échappera la violence du mal. Le bruit de sa mort se répandit en Allemagne , et y excita les plus glorieux regrets ; des témoignages d'intérêt lui arrivèrent de tous les lieux où se parle la langue allemande. Le roi de Danemark lui fit oflVir une pension , et voulut que sa position de fortune ne le condamnât plus à l'excès du travail. Schiller se rétablit de sa maladie, mais ne retrouva jamais complètement la santé. Les leçons publiques lui furent interdites , et il lui fallut vivre désormais de régime et de ménagemens. Un voyage dans les lieux de sa naissance et le plaisir de revoir son vieux père lui furent , quelque temps après ,
une distraction salutaire. Il passa prés d'un an dans le pavs où l'attachaient tous ses souvenirs d'enfance. Se trouvant auprès de Stuttgart, il écrivit au duc de Wurtemberg, qu'il avait autrefois offensé par la manière dont il l'avait quitté. Le duc ne lui répondit point , mais dit publiquement que si Schiller voulait venir à Stuttgart, on fermerait les yeux sur sa présence. Schiller fut satisfait de cette permission, et en profita. Peu de temps après , le duc mourut 5 Schiller en montra un chagrin sincère. Il n'avait jamais parlé de son premier bienfaiteur qu'avec respect et reconnaissance.
Il retourna à léna, reprit tous ses travaux de critique et de philosophie, et publia successivement les écrits dont nous avons indiqué l'esprit et la direction : le plus remarquable fut le traité sur le naïf et le sentimental; c'est celui où il a montré le plus de sagacité. Ce mérite est surtout remarquable dans une comparaison de la poésie des anciens à la poésie moderne.
Le goût exclusif de Schiller pour la philosophie l'avait pour un temps détourné de la poésie; il revint bientôt à cette amie de sa jeunesse, à cette compagne de sa vie ; mais il lui revint dans une disposition moins douloureuse et moins amère. Il n'avait plus à exprimer les orgueilleuses souffrances d'une âme jeune et ardente. Abattu par la maladie, calmé par la philosophie, une mélancolie douce était devenue son inspiration. L'objet de ses pensées n'avait pas changé : c'étaient encore la nature et la destinée de l'homme qui
préoccupaient toute son âme ; Kant ne lui avait pas apporté la certitude matérielle que son imagination avait exigée si impérieusement du Créateur; seulement il lui avait appris cpie l'idée de l'Etre infini était , non pas une œuvre de l'esprit humain, mais une partie de l'esprit humain, une condition de son existence 5 il lui avait enseigné aussi que le sentiment du devoir était, non pas une conséquence du raisonnement de l'homme, mais une des sources de ce raisonnement. Ce n'était pas là encore cette révélation qu'avait voulue et rêvée le poète-, mais avoir créé l'âme humaine inséparable de l'idée de Dieu et de l'idée du devoir , est bien aussi une révélation , et une révélation universelle. Une interruption positive des lois de la nature , qui apporterait à l'homme la certitude matérielle, en ferait une autre créature, puisqu'elle lui ôterait la liberté, et conséquemment le mérite du choix entre le bien et le mal. Ainsi Schiller n'avait pas obtenu ce que demandait la prétention plus que humaine de sa jeunesse 5 mais il avait appris à se contenter de sa condition d'homme. Il faut se placer dans toute cette région d'idées , lorsqu'on veut goûter les poésies de Schiller et en sentir tout le charme. A peu près vers ce temps-là , il écrivait , avec sa candeur habituelle : « Tous les jours je me persuade « davantage que je ne suis pas né poète -, si , de temps <i en temps, j'ai quelques saillies poétiques , ce n'est « qu'en méditant sur des sujets de métaphysique. »
Une de ses poésies exprime, sous un voile allégorique, les bornes ([u'il avait imposées à son ambition
de connaître , et sa résignation à la condition terrestre de riiomme.