‹ Mélanges historiques et littéraires (volume 2)Chapitre 19 sur 23 · SHAKSPEARE · texte numérisé non relu

SHAKSPEARE

DE

SHARSPEARE.

M. DCCC. XXÏV.

<( Fengon , ayant gagné secrètement des hommes, se « rua un jour en un banquet sur son frère Horwendille, « lequel il occit traîtreusement , puis cauteleusement « se purgea devant ses sujets d'un aussi détestable mas- « sacre. Avant de mettre sa main sanguinolente et par- « ricide sur son frère, il avait incestueusement souillé « la couche fraternelle , abusant de la femme de celui

dont il pourchassa Thonneur devant qu'il effectuât

sa ruine

Enhardi par telle impunité , Fengon osa encore s'accoupler en mariage à celle qu'il entretenait exécra-

biement durant la vie du bon Horwendille

Et cette malheureuse , qui avait reçu l'honneur d'être l'épouse d'un des plus vaillans et sages princes du Septentrion, souffrit de s'abaisser jusqu'à telle vilenie que de lui fausser sa foi , et qui pis est épouser celui qui était le meurtrier tyran de son époux

légitime

Géruthe s'étant ainsi oubliée , le prince Amleth , se voyant en danger de sa vie, abandonné de sa propre mère , pour tromper les ruses du tyran , contrefit le fol avec telle ruse et subtilité , que, feignant d'avoir tout perdu le sens , il couvrit ses desseins et défendit son salut et sa vie. Tous les jours il était au palais de la reine , qui avait plus de soin de plaire à son pail-

t lard que de soucy à venger son mari ou de remettre son fds en son héritage ; il courait comme un maniaque , ne disant rien qui ne ressentît son transport des sens et pure frénésie , et toutes ses actions et gestes n'étaient que d'un homme qui est privé de toute raison et entendement : de sorte qu'il ne servait plus que de passe-temps aux pages et courtisans

( éventés qui étaient à la suite de son oncle et beaupère Et faisait pourtant des actes

pleins de grande signifiance , et répondait si à propos, qu'un sage homme eût jugé bientôt de quel

{ esprit est-ce que sortait une invention si gentille....

( Amleth entendit par-là en quel pér il il se mettrait si , en sorte aiiciine , il obéissait aux mignardes caresses et mignotises de la damoiselle envoyée par son oncle. Le prince, ému de la beauté de la fille, fut par elle assuré encore de la trahison 5 car elle Taimait dès son enfance , et eût été bien marrie de son désastre Il faut , dit un des amis

de Fengon , que le roi feigne s'en aller en quelque voyage, et que cependant on enferme Amleth seul avec sa mère dans une chambre , dans laquelle soit caché quelqu'un pour ouïr leurs propos et les complots de ce fol sage et rusé compagnon

Cetuy même s'offrit pour être l'espion, et témoin des propos du fds avec la mère Le roi prit trèsgrand plaisir à cette invention Cependant

le conseiller entra secrètement en la chambre de la reine, et se cacha sous quelque loudier (0 un peu auparavant que le fils y fût enclos avec sa mère 5 comme il était fin et cauteleux, sitôt qu'il fut dedans la chambre , se doutant de quelque trahison ou surprise, il continua en ses façons de faire folles et niaises , sauta sur ce loudier, où, sentant qu'il y avait dessous quelque cas caché , ne faillit aussitôt de donner dedans avec son glaive

Ayant ainsi découvert l'embûche et puni l'inventeur

( d'icelle , il s'en revint trouver la reine , laquelle

(I) Couverture , courte-j)oiute; vieux mot qui se retrouve dans le patois de Picardie.

(( pleurait et se lamentait ; puis ayant visité encore tous « les coins de la chambre , se voyant seul avec elle , lui u parla fort sagement de cette manière :

« Quelle trahison est ceci , ô la plus infâme de toutes celles qui onc se sont prostituées au vouloir de quelque paillard abominable , que , sous le fard d'un pleur dissimulé, vous couvriez l'acte le plus méchant et le crime le plus détestable ? Quelle fiance puis-je avoir en vous , qui , déréglée sur toute impudicité , allez courant les bras étendus après cetuy félon et traître tyran , qui est le meurtrier de mon père , et caressez incestueusement le voleur du lit légitime de votre loyal époux? . . .Ah! reine Géruthe , c'est la lubricité seule qui vous a effacé en l'âme la mémoire des vaillances et vertus du bon roi votre époux et

mon père

Ne vous offensez pas, je vous prie, madame, si, transportée de douleur, je vous parle si rigoureusement et si je vous respecte moins que mon devoir; car, vous ayant mis à néant la mémoire de défunt roi mon père, ne faut s'ébahir si aussi je sors des limites de toute reconnaissance

Quoique la reine se sentît piquer de bien près , et que Amleth la touchât vivement où plus elle se sentait intéressée , si est-ce qu'elle oublia tout le dépit qu'elle eût pu concevoir d'être aussi aigrement tancée et reprise , pour la grande joye qui la saisit , connaissant la gentillesse d'esprit de son fils. D'un côté , elle n'osait lever les yeux pour le regarder, se souvenant de sa

faute, et de l'autre elle eût volontiers embrassé son fils pour les sages admonitions qu'il lui avait faites, et lesquelles eurent tant d'efficaces que sur l'heure elles éteignirent les flammes de sa convoitise. . . .

( Avec lui furent envoyés en Angleterre deux des fidèles ministres de Fengon , portant des lettres gravées dans du bois , qui portaient la mort d'Amleth et la commandaient à l'Anglais. Mais le rusé prince

< danois , tandis que ses compagnons dormaient , ayant visité le paquet et connu la trahison de son oncle et la méchanceté des courtisans qui le conduisaient à la boucherie , rasa les lettres mentionnant sa mort, et au lieu y grava et cisela un commandement à l'Anglais de faire pendre et étrangler ses compagnons. .

Vivant son père , Amleth avait été endoctriné en cette science avec laquelle le malin esprit abuse les hommes, et avertissait ce prince des choses déjà passées. 11 y aurait fort à discourir si ce prince, par la violence de sa mélancolie, recevait teUes impres-

« sions qu'il devinât ce que nul homme ne lui avait

« jamais déclaré. »

Ces passages sont tirés de la cent - huitième histoire tragique de Belleforest , intitulée : « Avec quelle « ruse Amleth , qui depuis fut roi de Danemark, ven- « gea la mort de son père Horvvendille, occis par « Fengon son frère, et autres occurrences de son his- « toire. >)

C'est à peu près à cela que se réduisent les indications données à l'auteur de la tragédie par ce vieux et naïf récit. Belleforest l'avait tiré des légendes qui remplissent les commencemens fabuleux des histoires de Danemark dans Saxon le grammairien. Il écrivait vers 1 56o , et accommoda à sa guise cette anecdote danoise, l'amplifiant de force réflexions morales, selon le goût du temps , y ajoutant des circonstances pour la rendre plus merveilleuse et plus intéressante , y encadrant de beaux et grands discours de rhétorique , que les personnages s'adressent les uns les autres; le tout, dans un langage qui , malgré l'espèce de charme que lui prête sa vieillesse , est , comme on peut voir, et comme le pensèrent les critiques contemporains, des plus vulgaires et destiné seulement aux gens du commun. Cela n'empêcha pas , et fut même peut-être cause que Belleforest et ses livres obtinrent une vogue rapide et générale.

Cette aventure d'Hamlet fut traduite presque aussitôt après en anglais. Il paraît que , vers l'an lôSg, un auteur, nommé Thomas Kyd , y avait puisé le sujet d'une tragédie. Ce fut, à ce qu'on croit , en 1695 que Shakspeare composa la sienne : elle obtint dès l'abord un succès complet. On voit dans des écrits contemporains combien Hamlel était devenu populaire : des passages en sont cités , des allusions indiquées , et les personnages de ce drame semblent déjà avoir pris cette sorte d'existence réelle qui les livre aux discours du public, comme gens de sa connaissance. Depuis,

SDR HAMLET. 257

Hamlet n'a point cessé d'avoir la même popularité : les scènes en sont restées dans l'imagination de tout le monde : les comédiens aiment à exceller dans le rôle d'Hamlet. En outre , cette foule de réflexions sur la vie humaine , sur toutes les situations et les diverses classes de la société , ces traits d'observation et de morale qui sont semés dans la pièce , en ont gravé une foule de passages dans la mémoire , et leur ont donné une vogue proverbiale.

En lisant Hamlet , on se rend facilement compte de la faveur dont a toujours joui cette tragédie. Plus qu'aucune autre peut-être, elle fait apercevoir comment Shakspeare a possédé l'art merveilleux de s'emparer du vulgaire, et de charmer en même temp les esprits éclairés et méditatifs : semblable en cela au spectacle même de la nature , qui s'offre à tous de manière à ce que chacun en jouisse selon sa vue et sa portée. Et comme l'homme n'obéit point à une seule direction ; comme , pour avoir cultivé son esprit et exercé sa réflexion , il n'a point dépouillé cette portion de lui-même qui se complaît aux impressions des sens et de l'imagination-, comme il reste toujours en lui quelque chose d'enfant et de populaire , les doctes et les lettrés eux-mêmes ont quelque chose à regretter dans une représentation dramatique qui n'est que pour eux seuls; et l'on pourrait soutenir, jusqu'à un certain point, que les vrais succès du théâtre exigent le suffrage universel.

La conception à' Hamlet prêtait singulièrement à

cette ëteiidue , à cette variété , à cette universalité , qui sont le caractère de Shakspeare : il semble en avoirluiméme jugé ainsi, s'être complu dans ce sujet et y avoir donné carrière à son propre génie. Tl est curieux de voir cette tragédie philosophique où l'auteur a pu renfermer dans un vaste cadre toutes sortes de réflexions, où il a pu nous montrer l'aspect sous lequel il envisageait le monde et la nature humaine : on est assuré que c'est surtout dans un tel ouvrage que nous apprendrons à le connaître lui-même. Ce doit être aussi un précieux témoignage de l'époque contemporaine 5 elle y aura nécessairement imprimé toute sa couleur. Nous y pourrons apprendre beaucoup sur la tendance des esprits, sur le caractère de leur activité , sur l'effet que produisaient en eux l'obsei'vation et le savoir. La philosophie est la science des résumés généraux : ainsi une œuvre philosophique doit, plus que nulle autre, être un symptôme révélateur du temps où elle a pris naissance.

Et combien ce genre d'investigation doit prendre plus d'intérêt lorsqu'il s'agit d'une époque où l'esprit humain , long-temps arrêté et captif dans les liens d'une civilisation imparfaite , commence à prendre son essor, plein de mouvement , de curiosité et d'ardeur !

Aussi retrouve-t-on dans Hamlet tous les effets de cette sorte de surprise et d'enivrement où l'érudition et la philosophie jetèrent les premières générations qui s'y livrèrent avec tout l'attrait de la nouveauté. Le luxe

des connaissances récemment acquises, racciimulation des raisonnemens , la prodigalité des réflexions, devaient former le caractère de ces siècles qui naissaient aux lettres et à la culture de l'esprit.

Le personnage principal est surtout imaginé selon les idées de ces temps encore naïfs. La folie du jeune prince est bien donnée comme une feinte 5 son trouble s'explique suffisamment par la terrible apparition dont il est témoin 5 et pourtant on sent que , dans ce trouble et cette aliénation, Hamlet se trouve comme en son élément. Déjà sa tête était remplie d'incertitude, de doute et de faiblesse. A force d'apprendre et de méditer, en exjerçant toujours la réflexion plutôt que la volonté et l'action , il ne savait plus se résoudre ni se conduire.

Perhaps

Out of nty weakness and niy melancholy ( As he is very patent with such spirits ) , T'he devil abuses me to damn me.

« Peut-être le dëmon , pour me conduire à la damnation , a-t-il abuse « de ma faiblesse et de ma mélancolie ( car il a beaucoup de pouvoir sur a de tels caractères ) . »

On entrevoit dans ce rôle quelque chose de ces idées populaires, encore répandues dans les classes inférieures , sur les effets d'une trop grande application à l'étude, d'une méditation habituelle, et d'un examen

trop curieux des choses. « Il est devenu fou à force (c (l'étudier, » dit le vulgaire-, se prenant à la fois d'une sorte d'admiration et de pitié pour ces hommes quil vivent dans une autre région que lui, dont il voit l'incapacité pour toutes les choses positives de la vie, et qui en même temps le surprennent en lui révélant ce qu'il ne conçoit pas qu'on sache.

Hamlet a étudié long-temps à Wittenberg , dans ces universités allemandes où déjà l'on creusait métaphysiquement les principes des choses, où déjà l'on vivait dans un monde idéal, où déjà la rêverie réduisait l'homme à la vie intérieure. Il revient , ainsi disposé , à une cour grossière ou frivole dans ses plaisirs ; il y est témoin de la mort de son père et du prompt oubli qu'on fait de ceux qui ne sont plus. L'indignation et le mépris que lui inspire ce spectacle ne le portent point à agir. On ne le voit point regretter la puissance , aspirer à la gloire , se prendre d'ardeur guerrière. Il tombe dans la mélancolie plutôt même que dans la douleur. Après qu'il a vu l'ombre de son père , après qu'il a résolu de contrefaire la folie , on ne retrouve plus guère la limite entre sa raison et son délire. Lorsqu'il cesse de débiter des extravagances, ses idées n'ont pas beaucoup de suite. Les sentimens, les projets , les persuasions , ont de plus en plus en lui quelque chose d'incomplet et de vague. Cette feinte aliénation d'esprit ne se justifie par aucun résultat, par aucun acte. Au lieu de prouver la force d'une détermination , elle ne révèle que la faiblesse et la misère

de la volontë ; et Hamlet continue à se montrer avec justice, plus mécontent encore de lui-même que du sort.

Ce n'est point un défaut de la pièce ; c'en est au contraire l'idée première. Shakspeare n'a empreint aucun de ses ouvrages d'une unité d'intention et de couleur plus prononcée, plus continue, plus compacte. Tout y porte à la fois le caractère de l'examen et de la dissertation , de l'incertitude et du doute. Les personnages parlent tous cette langue. Chacun est caractérisé avec grande finesse, avec vérité. Chacun est bien vivant et paraît à nos yeux comme un réel individu. Mais tous dogmatisent sans agir ; tous se complaisent à parler sans conclure ; tous ont une teinte de pédanterie. Le roi fait sans cesse de grands discours , et son habileté et sa prudence ne s'étalent qu'en paroles; il ne sait aviser à rien de ce qu'il prévoit. La niaiserie ministérielle et de courtisan se manifeste dans Polonius par un langage doctoral. Laërtes exprime une douleur véritable par la rhétorique la plus ampoulée. Le rustre qui creuse la fosse d'Ophélia est un savant de village. Enfin , il n'y a pas jusqu'au fantôme qui ne se complaise à nous explicpier savamment les propriétés pharmaceutiques que , dans ces temps-là , on attribuait au suc de la jusquiame. Les rôles de femmes sont seuls exempts de ce cachet. On s'apercevra sans cesse , en lisant Shakspeare , avec quelle délicatesse il a toujours représenté les caractères de femmes. Nul auteur dramatique n'a si bien réussi à marquer la différence des.

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sexes. Ce sont deux natures morales que jamais il n'a pu confondre. La reine et Ophélia sont , chacune dans sa situation , les rôles les plus touchans ^ elles ne raisonnent ni ne dissertent, mais sont livrées sans contrainte et sans réflexion à leurs impressions , au mouvement de leur cœur. Il y a surtout dans Gertrude un mélange vrai et naturel de sentimens opposés. Elle a consenti au crime et à la honte par faiblesse féminine \ et elle est ensuite sans défense contre le remords, comme elle l'a été contre la faute. Elle a pour son fds une tendresse toute maternelle, et une sorte de respect comme pour le vrai chef de la famille.

Cette affection, l'amour d'Ophélia et la respectueuse amitié d'Horatio servent à relever le rôle d'Hamlet , à faire apercevoir que cette faiblesse d'âme, ce désordre d'esprit, proviennent plutôt des misères de la nature humaine que de la pauvreté et des vices de son caractère individuel. Shakspeare a parfaitement réussi à le présenter comme un être noble et grand, au milieu de tant de circonstances qui pourraient le rapetisser et le dégrader. Le spectateur se sent porté à dire comme Ophélia :

(J\whal a noblf iiiind is hrre Oi'crlhrown I

« Ah ! quime âme si noble soit ainsi bouleversée! »

D'ailleurs , ainsi que nous venons de le remarquer, tous les autres personnages, dont la méditation n'a ni troublé ni affaibli les facultés et qui jouissent de

tout leur bon sens, ne réussissent pas mieux qu'Hamlet clans ce cju'ils se proposent -, leur savoir-faire ne les place pas au-dessus de lui, et les hommes pratiques ne sont pas plus avances que celui qui vit dans le monde théorique.

C'est que telle est l'intention générale de la pièce. Chaque scène, encore plus que chaque personnage , est destinée à faire ressortir le vide et le néant des choses humaines 5 la marche de l'action elle-même semble conçue dans une idée de scepticisme. Ce ne sont point des événemens préparés et amenés par les volontés, les prévoyances , ou même les passions humaines. Ce n'est pas le fil conducteur de la fatalité , conduisant les actions des hommes à un but contraire à leur volonté , comme dans la tragédie antique. Ce n'est pas non plus le libre arbitre humain, agissant dans toute sa force, et condamné cependant à accomplir une route tracée par la destinée , comme on le verra dans Macbeth. Le hasard, et non pas la Providence» paraît amener un événement après l'autre, sans nous montrer aucune direction, aucun but moral. Les coupables sont punis , il est vrai , mais fortuitement, sans qu'aucune nécessité, aucun enchaînement du crime avec la peine, décèle la main divine. L'innocence est enveloppée dans la même ruine ^ et aie bien prendre, sauf la douce et pure Ophélia, l'idée d'une innocence méritant la protection céleste ne se présente point durant la pièce : Hamlet , au milieu de ses doutes rêveurs, a perdu le sentiment du bien et tin mal : il a été

faible, dur, cruel et déloyal. On le plaint de ce qu'il a fait , mais la punition ne semble point injuste, et Ton s étonne peu de la voir arriver par hasard , comme la faute était arrivée elle-même. C'est ce que Shakspeare résume en peu de mots , lorsqu'à la fin Horatio dit au prince de Norwége :

So shallyou liear Of carnal , bloody, and unnatural acts , OJ accidentai jiidgments , casual slaughters ; OJ' deaths put on hy cunnîng , and fore' d cause ; y4nd , in this upshot , puvposts mislooh Fall'n on the inventors' heads.

« Vous apprendrez des actions impudiques , sanguinaires et dèna- « ture'es, des justices accidentelles, des meurtres fortuits, des morts « accomplies par la fourbe ou par la violence ; et , en résultat , des pro- « jets qui , par méprise , retombent sur la tête de leurs auteurs. »

L'unité de pensée et de conception portant ainsi sur le doute et l'incertitude des événemens de ce monde , permettait ou plutôt prescrivait cette variété étonnante des scènes qui se succèdent sans s'enchaîner, toujours produisant par des moyens diflFérens une impression unique, a Qu'est-ce que de nous ? » telle est la moralité ramenée à la fin de chaque scène. Shakspeare a pu de la sorte passer en revue et soumettre à ce triste point de vue presque toute la vie humaine. Tout pouvait venir se placer dans ce drame qui appelait, d'un côté , la diversité des incidens , et , de l'autre , la profusion des réflexions et des discours^ de sorte

que même des dissertations littéraires , même des allusions à toutes les circonstances du théâtre de Shakspeare et des théâtres rivaux , même des querelles de coulisse et de parterre, semblent à peine une digression.

Cette suite de scènes destinées à frapper l'imagination dans le même sens , mais par des ressorts différens , exerce une action puissante sur les spectateurs , et les préoccupe peut-être plus encore que ne ferait le développement progressif d'une même situation.

Dès l'abord , les esprits sont saisis par l'apparition, du fantôme. Il y a long-temps qu'on a remarqué avec quelle habileté, ou pour mieux dire avec quel sentiment de la vérité , Shakspeare avait préparé l'impression de terreur que produit cette vision. Dans un des morceaux les plus cités et les plus spirituels de sa dramaturgie , Lessing montre avec combien de maladresse Voltaire a essayé de transporter dans la tragédie toute pompeuse de Sémiramis cet effet d'épouvante qui, dans Hamlet, tient à la simple et fidèle observation de toutes ies croyances populaires sur les revenans , et aux circonstances naturelles et naïves au milieu desquelles Shakspeare a fait apparaître le prodige. Il n'est personne qui ne se souvienne de ce chapitre de Toin Jones où le bon Partritlge ne sait pas trop si c'est effectivement ou en imagination que le spectre lui fait peur, et confond d'une manière si plaisante la repré-

sentation théâtrale avec la réalité. Fielding a voulu surtout faire l'éloge le plus flatteur de son ami Garrick ; la louange s'adresse encore plus au génie de Shakspeare.

Les scènes de Polonius et les railleries qu'Hamlet , s'aatorisant de sa prétendue folie, se divertit à adresser à ce vieux courtisan ; les divagations malicieuses à l'aide desquelles il échappe aux deux jeunes seigneurs chargés de l'espionner , sont remarquables par la connaissance spirituelle du cœur humain.

La représentation dramatique qu'Hamlet destine à éprouver le roi et sa mère est encore du plus grand effet. Les commentateurs ont beaucoup disserté ]îour savoir si, dans les vers déclamatoires de ce fragment tragique, Shakspeare avait eu quelque intention de parodie. Pour établir que c'était une représentation , et la distinguer entièrement de l'action principale , il fallait lui donner un tout autre ton. C'est ce qui explique l'emploi des vers rimes et la pompe outrée du langage.

L'entrevue d'Hamlet et de sa mère , les paroles sévères et cependant affectueuses qu'il lui adresse , l'effet qu'il produit sur elle , sont du plus haut pathétique. Le drame prend ainsi un aspect de plus en plus sombre , et suit la progression tragique tout en conservant sa marche douteuse et fortuite. Le meurtre de Polonius était une donnée du sujet; il sert à la fois à développer

le trouble d'âme d'Hamlet , et à motiver l'égarement rëel et touchant d'Opliélia. Le récit de sa mort , par la reine, excite un doux attendrissement.

La rencontre d'Hamlet avec cette armée qui va verser son sang pour la possession de quelques arpens de terre , la scène fameuse des fossoyeurs , entrent d'une manière trop évidente dans le plan général de la pièce ; elles sont dans une trop grande harmonie avec l'unité d'impression que Shakspeare a cherchée, pour qu'il soit nécessaire d'y insister et de faire voir que ce ne sont pas là des bizarreries et des barbaries , mais les conséquences de tout un système dramatique.

Enfin , les funérailles d'Ophélia achèvent , par une scène terrible et déchirante , cette succession d'incidens tragiques qui n'ont pas laissé un instant l'attention et la curiosité oisives, et qui ont dirigé l'intérêt sur l'énigmatique misère de la destinée humaine plus que sur un personnage donné.

Comme effet dramatique, cette scène est le vrai dénouement 5 car l'assaut , l'échange des fleurets , le poison , et tous ces morts qui s'en vont tombant coup sur coup l'un après l'autre, semblent plutôt tenir à la nécessité d'en finir qu'à une conception tragique. C'était recueil du sujet. Il était diÛicile de le dénouer, puisqu'il n'avait pas de nœud , et que l'action marchait comme au hasard. La disposition morale où nous laisse cette tragédie a de même ([uelque chose d'indécis et

de fatigant ; le doute a préside à tout son ensemble , et pèse encore sur le dénouement.

Ducis fit représenter, en 1769, une tragédie d'Hamlet , qu'il a depuis fort retouchée, et qui jouit encore de la faveur du public. Il est assez curieux de voir ce qu'est devenue une tragédie de Shakspeare entre les mains d'un de nos poètes les plus distingués. A l'exception du rôle d'Hamlet , où Ducis a répandu les nobles et tendres sentimens qu'il savait exprimer en si beaux vers , et qui coulaient de son âme comme de source , la pièce et les personnages sont venus se renfermer dans une sorte de moule uniforme et convenu, où ont disparu toute couleur locale , toute originalité , toute grandeur de conception , toute vérité vivante. Cette succession de scènes qui embrassent la nature humaine , qui se passent entre des individus doués de l'existence par le poète , entre des hommes faits de chair et d'os tout comme nous , a été remplacée par un tyran, une conspiration, des confidens, et une jeune princesse , qu'il semble qu'on ait vus partout, et qu'on ait tirés des magasins du théâtre.

A dire le vrai , le génie de Ducis était peu dramatique ; son imagination et sa poésie se sont heureusement inspirées de Shakspeare , mais il n'a jamais su dans aucune de ses pièces en reproduire l'intention ni le caractère. La vie manque toujours aux personnages, la suite et le développement à l'action. Il n'y a de vrai que le caractère si pur du poète , qui répand sur tous

ses vers un charme irrcsisLible. A la représentation , Hamlet et les autres tragédies imitées parDucis avaient nn moyen de succès plus eiricace encore. C'est par l'étude et l'inspiration de Shakspeare que s'était formé Talma ; c'est à cette source qu'il avait puisé cette vérité d'imitation , si variée et cependant si noble ; cette vérité encore plus nécessaire peut-être au langage soutenu de notre théâtre , qui par-là se montre vivant et réel.

M. DCCC. XXIII

Les contemporains de Thomas Otway ont laissé peu de détails sur lui j ceux qui ont été conservés sont tristes à raconter.

Il naquit le 3 mars i65i, à Trotting, dans le comté de Sussex -, son père , Humphrey Otway, était recteur de Woolbeding. Après avoir reçu sa première éducation à l'école de Winchester, il passa comme boursier au collège du Christ, à Oxford; il en sortit sans avoir pris ses degrés. On ne sait si c'est le manque d'argent ou bien l'impatience du joug et le désir prématuré

d'entrei' dans le monde qui l'empêchèrent d'achever ses études ^ il paraît aussi qu il passa quelque temps au collège de Saint-Jean à Cambridge.

Ce fut à Londres que le jeune Otway vint essayer de trouver quelques ressources. Il se fit d'abord comédien 5 sans doute il eut peu de succès, et ne se sentit point appelé à montrer un grand talent sur le théâtre , car il renonça bientôt à cette carrière et se livra entièrement aux lettres.

En 1675, il fit représenter Alcibiade , sa première tragédie. Johnson se demande si elle a été imitée de V Alcibiade de Palaprat , et regrette de n'avoir pas eu le moyen de le vérifier. Nous ne connaissons aucune pièce de Palaprat qui porte ce nom , et en 1676 il était encore trop jeune pour avoir pu donner un ouvrage au théâtre. Il y a un Alcibiade de Campistron qui eut quelque succès dans son temps \ mais il a paru plus tard que la pièce d'Otway, et il n'y a d'ailleurs aucun rapport de l'une à l'autre. Ce n'est pas qu'on ne puisse trouver beaucoup d'analogie entre Otway et nos mauvais poètes de la même époque. On retrouve àam Alcibiade ce ton de galanterie romanesque et froide des tragédies de Mairet, de Quinault ou de Pradon; c'est le même luxe d'événemens accumulés sans vraisemblance et sans effet 5 ce sont les mêmes mœurs de ces princes et princesses du monde galant qu'avaient créé Scudéry et LaCalprenède. Nul souvenir de l'histoire ne se montre dans la conception , dans les faits, dans les carac-

SUR OTWAY. ni

tcres ni dans le langage ^ seulement il y a un peu plus d'indécence que n'en avait alors conservée notre théâtre , et vers la fm delà pièce un véritable délire d'invention dont nos auteurs n'offraient plus l'exemple. C'est une prodigalité de coups de poignards , d'empoisonnemens , dont on ne peut se faire une idée sans avoir lu cette bizarre et glaciale production. La reine de Sparte, qui est devenue amoureuse d'Alcibiade à la première vue , après avoir eu avec lui une scène qui ressemble beaucoup à celle de Joseph avec la femme de Putiphar, poignarde le roi son mari et empoisonne la femme d'Alcibiade , afin de pouvoir épouser tout à son aise cet aimable et chaste mari 5 mais il se tue de chagrin, et elle en fait autant. Il faut ajouter à cela des fêtes, des danses, des chants, des apparitions, des songes où figure l'enchanteur Merlin , et tout ce fracas sans un sentiment vrai ni un mouvement naturel. On s'imagine difficilement que le théâtre anglais ait pu , soixante ans après Shakspeare , tomber à un tel point de barbarie. La même année il donna don Carlos , dont le succès fut prodigieux et qui commença sa réputation.

En 1677, ^^ publia une traduction âeh Bérénice de Racine et des Fourberies de Scapin.

En 1678 , il donna au théâtre la comédie de V Amitié à la mode. C'est une pièce en prose, qui a peu d'action et d'intrigue, et qui cependant est fort longue. Otway a voulu y peindre les mœurs dissolues du règne de

276 MÉLA.JVGES LITTÉRAIRES.

Charles II j mais on ne retrouve pas dans ce tableau la teinte d'élégance et de facilité que les Mémoires du chevalier de Gramont ont donnée à la corruption de cette cour. La comédie anglaise est en général un peu forcée , et se présente plutôt comme la parodie que comme l'imitation des mœurs. Ce défaut est poussé loin dans V Amitié à la mode: il y règne une surabondance monotone de tous les lieux communs que débitent les plus vulgaires libertins 5 les hommes s'y enivrent beaucoup , et les femmes vont fort au-delà des limites de la coquetterie.

Cette comédie obtint du succès ; mais lorsqu'en 1749 on voulut la reprendre au théâtre de Drury-Lane , elle révolta le public par son indécence et son immoralité , et fut unanimement sifllée.

Otway voyait de près les modèles qu'il avait voulu copier. A cette époque, un homme d'esprit , un poète agréable était facilement admis dans la société des grands seigneurs qui aimaient le plaisir et avaient si bien secoué le joug de la décence et de la morale. Otway passe pour avoir été le compagnon de débauche des jeunes gens de la cour de Charles II. Il était reçu parmi eux sur le pied d'une infériorité qui dans les habitudes du temps lui semblait sans doute toute naturelle et ne devait pas l'offenser ^ on lui payait son écot, lorsqu'on voulait rire et boire avec lui, La bonté qu'on lui montrait n'allait pas jusqu'à la bienveillance , et cette familiarité était loin de l'amitié. Ot-

way sortait de cette société joyeuse et prodigue pour rentrer dans quelque misérable taudis , et l'on s'enivrait avec lui sans s'enquérir s'il avait du pain. Nous voyons par des vers du comte de Rochester, tirés de sa Sessioji des Poètes , avec quel dédain barbare et révoltant il prend pour sujet de raillerie la misère de son convive et de son protégé. « Tom Otway, le bouffon chéri de « Sadwell , venait après, et jurait que ses vers héroï- « ques l'emportaient sur tous les autres. Don Carlos « avait rempli sa bourse au point qu'il s'était fait guérir « de la gale et avait exterminé la vermine qui le ron- « geait-, mais Apollon, qui avait vu sa figure sur les « planches, pensa avec raison que le rebut du théâtre « ne pouvait pas être l'honneur du siècle. »

C'est ainsi qu'Otway était traité par un homme à qui il adressait des épîtres dédicatoires , en lui disant : quil 'voulait apprendre à Vunivers combien son patron était bon et généreux ^ en dépit d'un peu de malice.

Cependant le comte de Plymouth , fils naturel de Charles I" , fut un protecteur moins indifférent pour Otway : il lui procura l'emploi de cornette dans un des régimens qui furent envoyés en Flandre. Celte nouvelle tentative lui réussit mal ; il revint bientôt à Londres, et y tomba dans un dénuement plus grand qu'auparavant.

En 1680, ^2L\wX.r Orpheline y qui n'a jamais cessé de

plaire et d €tre applaudie au théâtre 5 elle est connue en France par plusieurs traductions.

La même année, Otway donna l'histoire et la chute de Caïiis Marius. Là, on voit que l'auteur avait pris goût à Shakspeare , car la pièce est certes le plus singulier plagiat dont l'histoire du théâtre offre l'exemple. Sans parler des scènes populaires , qui sont visiblement imitées des tragédies romaines de Shakspeare, Otway a pris toute la partie amoureuse de Roméo et Juliette , et, sans plus de façon, laissant les vers et les phrases tels qu'ils sont , les abrégeant seulement quelque peu , il a fait de Roméo le jeune Marius , et de Juliette , Lavinie, fille de Métellus. On retrouve la nourrice, le frère Laurence , le breuvage soporifique , la description delà boutique de l'apothicaire , la peinture de la petite fée Mab , enfin tous les morceaux connus de la tragédie de Shakspeare. Cette marqueterie est d'un bizarre efl'et; il fallait qu'Otway eût une singulière idée de l'art dramatique pour transporter ainsi dans une pièce historique l'intrigue d'un drame tout romanesque. Du reste , les caractères sont à peine esquissés ; les événemens ont perdu leur grandeur et leur sérieux 5 les proscri]>tions romaines , ainsi présentées dans un cadre sans vérité, ne produisent pas plus d'effet que les cruautés de quelque sultan dans une pièce fantastique; Sylla, rival du jeune Marius, paraît à peine; la scène du Cimbre est tout au plus indiquée en passant. Pour qu'Otway ait pu se résoudre à offrir une telle œuvre au public , il faut supposer que , pressé

par le besoin , il a travaillé uniquement pour se procurer quelque ressource. Il le dit presque dans le prologue 5 après avoir parlé du sort heureux des poètes que protégeaient Auguste et Mécène , il ajoute :

« Notre Shakspeare écrivit aussi à une époque heu- « reuse 5 il était le poète le plus fortuné de son temps , « comme il en était Je plus grand. La faveur d'une « généreuse princesse encourageait sa muse , et il n'a- « vait point à craindre de perdre une faveur si con- « stante -, il écrivait donc en se livrant à une imagina- « tion sans contrainte , et ses pensées étaient immor- « telles comme son âme 5 depuis , les poètes qui lui ont « succédé ne peuvent que glaner humblement parmi « les richesses qu'il laissait tomber de sa plume. Notre « poète d'aujourd'hui, bien qu'il soit de beaucoup « le plus humble de cette foule d'imitateurs, craint « de l'avoir offensé. Tel qu'un mendiant affamé, il lui « a dérobé des gerbes entières , et vous allez recon- « naître qu'il s'est emparé de la moitié d'une tragédie. « Vous verrez briller parmi le fumier un métal écla- « tant, magnifique , divin. C'est à de si basses ressour- « ces que les poètes sont réduits , tandis que nous tt avons à gémir à la fois de l'absence de César et de « l'absence du génie. »

Otway fait ici allusion à l'absence de Jacques II , alors duc d'York , qui était en Ecosse -, en sa qualité de poète royaliste, il déplore son absence, comme funeste à l'état et aux lettres.

En i683 , parut la Fortune du soldat : c'est une peinture de mœurs encore plus ignobles et plus dépravées que celles qu'il avait présentées dans l'Amitié à la înode; rien de piquant ne se mêle au dégoût que produisent les longs dialogues entre les officiers réformés , les chevaliers d'industrie , les entremetteurs , les femmes perdues et les filles publiques , qui sont les personnages de la pièce. L'année d'après, il en donna une suite , qui porte le double titre de l'Athée. On n'y peut découvrir ni plus de gaîté , ni plus de variété ; quelques allusions aux circonstances de cette époque , aux mœurs de la Restauration, aux souvenirs des temps qui l'avaient précédée , sont curieuses comme témoignages historiques plutôt que comme études de l'art dramatique. Ces deux comédies sont depuis long-temps entièrement oubliées.

Enfin, en i685 , il fit jouer son chef-d'œuvre, le seul de ses ouvrages qui ait donné quelque gloire à son nom, Venise sauvée , dont nous parlerons avec plus de détails.

Otway survécut à peine de quelques mois à son succès ; accablé de dettes et poursuivi par ses créanciers , il avait été contraint de se retirer dans le quartier privilégié de la Tour, à l'auberge du Taureau : ce fut là qu'il mourut , à l'âge de trente-quatre ans. Les uns racontent que , n'ayant plus un denier , et pressé depuis plus d'un jour par la faim, il sortit à demi-nu de son logis , entra dans un café et demanda la charité à la

première personne qu'il rencontra ; on lui donna une guinée : il courut acheter un pain , mais les longues douleurs de l'abstinence l'avaient rendu incapable d'avaler, et les premières bouchées l'ëtoufFèrent. Ce récit est peu vraisemblable 5 le succès de Venise sauvée avait dû rapporter quelque argent à Otway : nous voyons d'ailleurs , par l'épître dëdicatoire adressée à la duchesse de Portsmouth , qu'elle avait contribué à améliorer sa position. Pope , qui était presque contemporain, rapporte sa mort d'une manière moins cruelle : il dit qu'ayant été de nuit poursuivi par un voleur , la frayeur dont il fut ému lui causa une fièvre qui devint mortelle.

Quelle que soit la cause immédiate de sa mort , il n'en est pas moins certain que le chagrin et l'abattement , triste compagnon de la misère , assiégèrent ses derniers momens.

Il avait traduit du français V Histoire du Triumvirat. Il a laissé aussi quelques poésies 5 la plus longue est intitulée : Plaiîites d'un poète contre sa muse; Johnson déclare qu'il la trouve en grande partie inintelligible. Elle ofFre en effet peu de suites dans les idées , et fait allusion à beaucoup de circonstances du temps , que nous devons démêler encore moins bien que Johnson. On y voit qu'Otway était un zélé royaliste 5 il dirige tous les traits de la satire contre les opinions religieuses et politiques qui avaient concouru aux malheurs de l'Angleterre et amené la tyrannie

de Cromwell ; de proche en proche , il en vient à traiter de la même sorte et à confondre avec de criminelles erreurs la défense légitime des droits du pays contre le pouvoir absolu. Il s'indigne beaucoup contre le Libelle , personnage allégorique qui nous a paru être ce qu'on appellerait la liberté de la presse ; il lui reproche surtout d'avoir contraint le roi à éloigner son noble frère. L'on voit par les vers d'Otway, comme par toutes les autres notions historiques , que Jacques II était tout l'espoir de ce parti , et qu'on attendait de lui le bonheur des générations jutuies. Au reste , Johnson dit que, dans cette poésie, « ce qui n'est « pas obscur ne lui paraît mériter aucun éloge \ le « style est sans délicatesse et les vers sans harmonie. « Otway n'apporte jamais de soin à la versification , et <( en général cultiva peu son esprit : son principal mé- « rite est de savoir peindre les passions. »

D'autres vers sont encore adressés au duc d'York , soit pour célébrer son retour d'Ecosse , soit pour demander au Ciel la naissance d'un royal rejeton, à qui la Providence accorderait un règne plein de force.

Mais c'est dans le prologue et l'épilogue de Venise sauvée qu'Otway a exprimé le plus vivement ses sentimens politiques. Jacques II venait de monter sur le trône ; la tentative du duc de Monmouth avait été réprimée; les conspirations successives étaient punies avec rigueur par les tribunaux et par les exécutions militaires. Olway, offrant sur la scène une conjuration .

prend texte de là pour se reporter aux circonstances du moment. Ces deux morceaux servent à faire connaître et l'auteur et l'époque contemporaine; ils rappellent les détails les plus minutieux des affaires du temps, les bruits populaires , les dictons de parti , de sorte qu'il est à peu près impossible d'en avoir l'intelligence complète.

Otway, après avoir raillé les mauvais succès des conspirateurs et parlé de leur iin puissance , s'applaudit d'être lui-même en butte à la haine de cette faction; il brave ses menaces , ses poignards, ses poisons, ses assassins. Rien ne l'empêchera, dit-il, de consacrer sa plume à la cause de la vérité. Il s'unit à l'indignation de tous les nobles cœurs contre cette faction rebelle qui , après avoir répandu le sang de l'illustre martyr, voudrait dans sa haine séditieuse le faire périr encore dans la personne de son fils , et insulte lâchement à son nom et à ses images. 11 demande au Ciel de rétablir enfin la paix et de venger l'honneur royal , tellement , que des misérables n'osent plus jamais l'attaquer. C'était trois ans avant la révolution de 1688 qu'Otway se livrait àces espérances. v

Un attachement si grand et si absolu pour la cause royale eût mérité quelque récompense ; mais la cour et le gouvernement de Charles II furent si frivoles et si ingrats dans le succès , qu'ils négligèrent tous les hommes de condition inférieure qui se montrèrent loyaux et dévoués au parti du pouvoir absolu. Otway fait sans

amertume de fréquentes allusions à cet abandon , soit dans ses poésies , soit dans la Fortune du Soldat.

« Nous avons laissé le service de l'étranger pour re-

« venir dans notre patrie faire profession de loyauté ,

« et nous y mourons loyalement de faim. Je te l'ai dit ,

« loyauté et misère \ c'est tout un 5 les anciens cavaliers

« avaient fait une telle provision de misère pendant

« l'exil du roi , qu'il en reste encore pour leurs héri-

« tiers. »

Telle est la difficulté des situations politiques de cette nature , où , de quelque façon qu'on s'y prenne , on mécontente les uns sans satisfaire les autres.

-^^^^émmM^Mê^ï^^^-

SUR

« Vers le milieu de mai 1618 , on vit plusieurs hom- « mes inconnus pendus aux gibets de la place Saint- « Marc ; le lendemain on en vit encore d'autres , et en « s'en(|uérant on sut que presque tous étaient des « étrangers. On apprit aussi qu'il y avait beaucoup « d'arrestations -, on parlait de plusieurs centaines de « personnes jetées dans les cachots du conseil des Dix , « de procédures commencées , d'exécutionj nocu turnes : des indices certains ne permettaient pas « de douter que beaucoup d'hommes n'eussent été « noyés dans les canaux. On racontait ([u'il avait été

« fait des exécutions dans quelques places fortes : on « parlait d'étrangers employés sur la flotte qui avaient « été poignardés , pendus , ou jetés à la mer.

« Tout à coup il se répandit un bruit que Venise « avait été menacée d'un grand péril , qu'il avait existé « depuis long -temps une conspiration pour livrer « cette capitale au fer et aux flammes , pour exter- « miner la noblesse , enfin pour renverser la Réputé blique. Venise était dans l'indignation et la terreur 5 « mais le conseil des Dix gardait le plus profond si- « lence : on ne le vit nullement empressé de faire « cesser la curiosité , ni même l'inquiétude populaire. « Impénétrable et muet , sûr de sa force , il ne dai- « gnait pas donner l'explication de tant de supplices, <c et laissait l'imagination en exagérer le nombre et en (( chercher la cause.

« Dans ces circonstances , l'ambassadeur d'Espagne

« fut menacé par la populace. Il sortit de Venise avec

(( quelque mystère , et le bruit s'accrédita que la

« conjuration qui venait d'être découverte avait été

« tramée par ce ministre , de l'aveu du cabinet espa-

« gnol. Le gouvernement vénitien ne fit rien, du

« moins ostensiblement , pour détruire cette opinion ,

« ni pour la confirmer. Il laissa soupçonner tout ce

« qu'on voulut , nommer qui l'on voulut ; et s'il diri-

« gea les soupçons, ce fut par des moyens qu'on

« ignore. Aucune pièce authentique ne fut publiée ,

« aucun événement antérieur ne fournissait l'explica-

« tion (le celte affaire ; aucun acte public, aucun fait

« postérieur, n'eu révéla les causes ni les circon-

« stances. Cinq mois après , un décret du sénat or-

« donna des prières solennelles pour remercier la Pro-

« vidence d'avoir sauvé la République. »

Tel est le problême de barbarie et d'iniquité que le despotisme du gouvernement vénitien a laissé à résoudre aux contemporains et à la postérité. L'imagination reste effrayée et accablée d'un tel mystère, d'un si complet et si impudent dédain de tous les sentimens de justice et d'humanité. Aucune conjecture , aucune explication , ne produit un aussi terrible effet que l'impossibilité de soulever ce voile sanglant. Le pouvoir que s'arrogent souvent ({uelques hommes de disposer de la vie de leurs semblables pour calmer leurs inquiétudes, pour satisfaire leurs aversions, semble avoir pris ici le caractère d'une providence du mal, qui n'a pas à rendre compte de ses motifs, et se dispense même de nous faire connaître ses sophismes et ses mensonges. Réduire un tel sujet à se mêler aux combinaisons de l'art de nos tragédies , c'est évidemment l'amoindrir et le rabaisser.

Toutefois il est simple que la curiosité se soit portée à rechercher les motifs de ces sanglantes précautions; mais les contemporains et les historiens n'avaient jus- (ju'ici proposé aucune conjecture tant soit peu vraisemblable. Le récit delà Conjuration des Espagnols contre F^enise, par l'abbé de Saint-Réal , est resté ce-

lèbre plutôt comme un roman historique que comme une hypothèse appuyée de témoignages probables : c'est une œuvre de rhétorique pareille dans sa forme à diverses conspirations écrites dans le même temps , lorsque la Fronde avait mis les conspirations à la mode. La Conjuration de Fiesque , par le cardinal de Retz , la Conjuration de TValstein, par Sarrazin, avaient précédé celle de Saint-Réal , et , sans avoir le même intérêt dramatique, sans présenter de si beaux portraits , avaient aussi obtenu du succès.

C'est de nos jours que la première explication admissible a été proposée par M. le comte Daru , à qui nous venonsd'emprunterletableaufrappantdes circonstances qui seules apparurent aux regards du public. Il est impossible de rassembler avec plus d'érudition et de confronter avec plus de sagacité un plus grand nombre de documens et de pièces officielles. Nous verrons qu'en recherchant consciencieusement la vérité pour ellemême , l'iUustre historien nous présente une supposition plus terrible et plus tragique que les conceptions plus ou moins factices de la littérature.

Dans cette hypothèse, le duc d'Ossuna, vice-roi de l'Espagne à Naples , mécontent de son gouvernement , cherchait à se rendre souverain indépendant. Il lui fallait, pour réussir en cette entreprise et rendre le succès durable, obtenir l'appui de la France, du duc de Savoie et de la république de Venise \ il lui fallait aussi un prétexte pour se former une armée , non pas d'Espa-

gnols, mais d'étrangers, et pour rassembler, sans se rendre suspect , de grands préparatifs militaires. Le duc d'Ossuna feignit donc de se mettre en état d'hostilité à peu près déclarée contre les Vénitiens, et envoya chez eux un aventurier français, nommé le capitaine Jacques- Pierre , en le chargeant , sans lui dire son secret , d'embaucher un grand nombre de soldats parmi les troupes que la République tenait à sa solde contre l'Autriche. Ces troupes , selon l'habitude du gouvernement vénitien , étaient un ramas de gens de toute nation , surtout de Français et de Hollandais,

Jacques-Pierre se confia à un autre aventurier français de même espèce que lui , nommé Renault : ils commencèrent à ourdir une conspiration contre la République et à séduire les soldats. Ils s'en ouvrirent même au marquis de Bedmar, ambassadeur d'Espagne , qui les encouragea; mais en même temps, comme de vrais misérables qu'ils étaient , ils révélèrent aux inquisiteurs d'état le complot dont ils étaient les auteurs.

Le conseil des Dix , soit qu'il connût les véritables projets du duc d'Ossuna, soit que, par une habitude de police, il aimât mieux cultiver le crime et le suivre de l'œil , en le conduisant au point de procurer une vengeance sanglante, ne donna aucune suite aux révélations de Jacques - Pierre. L'embauchage et les trames criminelles de tous les agens du vice-roi de Naples continuèrent ainsi pendant neuf mois.

Cependant le duc d'Ossuna ne trouvant pas un apin. 19

pui sullisant dans le cabinet de France , se vit contraint à renoncer à ses projets et à en effacer les traces. Ce fut à ce moment que le conseil des Dix commença les mystérieuses et horribles exécutions dont personne ne put s'expliquer le motif. Plus tard , il rendit compte au sénat des révélations qu'on avait obtenues de JaÛier et de quelques autres conjurés ; mais il cacha les premières dénonciations de Jacques-Pierre et de Renault, dont on ne peut douter, puisqu'on en possède en France l'original , envoyé par M. Bruslart , pour lors ambassadeur à Venise. Aussi cet ambassadeur n'avait point prévu et ne comprenait pas les cruautés du gouvernement de la République , précisément parce qu'il était plus avant dans le secret, et qu'à sa connaissance , il n'y avait ni véritable complot , ni véritable danger.

Cette version , que M. Daru rend très-vraisemblable , excite plus de terreur et de pitié que les fictions de l'abbé de Saint-Réal et des poètes tragiques dont il a été le guide. On frémit de voir ces malheureux entraînés à la corruption par les puissans de la terre , ignorant le but où on les conduit , rendus criminels afin d'être punis comme victimes , encouragés à suivre des complots qu'on leur inspire , en proie à l'habileté lâche et féroce d'un pouvoir qui leur a tendu des pièges , et qui , en pleine sécurité , les voit se précipiter dans l'abîme , en leur aplanissant la route. Quoi de plus déplorable que la destinée de ces hommes qu'on massacre par centaines , uniquement pour ne pas laisser soupçonner un honteux secret d'état !

SUR VENISE SA.UVÉE. 20t

L'abbé de Saint-Réal écrivait dans un temps où l'on se plaisait à donner à tout un aspect de gravité, de profondeur et de dignité. On se piquait surtout d'une certaine politique habile , mystérieuse, imposante , où la ruse était de mise aussi bien que la force , où l'autorité se croyait en droit de se passer de morale, pourvu qu'elle se proposât de grands desseins. On remarque ce caractère dans les tragédies de Corneille , dans les livres de Balzac , et dans une foule d'écrivains contemporains. Le cardinal de Richelieu était devenu le type de la politique d'alors. La Conjuration des Espag/iols contre Fenise est assurément un des beaux modèles de ce tour particulier des esprits. Par-là même, ce récit, dont le ton est si grave et si ferme , a quelque chose de théâtral. Tout y a pris un aspect composé, et il n'en résulte aucune impression vive; l'auteur n'avait pas cherché la vérité des faits , et il n'a pas trouvé celle des sentimens. Dans Saint-Réal , le gouvernement mystérieux de Venise perd toutes ses terreurs et n'épouvante plus l'imagination : ce peuple d'aventuriers, de marins, de soldats, de courtisanes, parmi lesquels se passe l'action , se revêt d'une apparence régulière , et le désordre même semble avoir son étiquette.

Si c'est là un défaut , il faut avouer qu'Otway le corrigea bien 5 en empruntant ce sujet à l'historien français , il en fit disparaître tout ce qu'il a de grave et de politique, pour se placer exclusivement dans un monde ignoble et corrompu. Cet habile marquis de Bedmar, dont Saint-Réal fait un si beau portrait, et qu'il se

complaît à nous présenter comme le modèle du politique et l'idéal du diplomate , devient un personnage insignifiant de la tragédie anglaise. Les grands intérêts de la république de Venise , son redoutable gouvernement , son histoire sombre et sanglante , sont à peine indiqués, et, comme une décoration sans relief, ne servent qu'à marquer le lieu de la scène. Ce qu'Otway a peint, ce qu'il connaissait certes mieux que l'abbé de Saint-Réal, ce sont les mœurs de tous ces conspirateurs perdus de dettes , vivant dans le désordre et la misère , n'ayant pas un lendemain, mais gardant encore de la force , de l'action et du courage. Venise sauvée est , littéralement parlant , la tragédie au mauvais lieu j aussi cause-t-elle souvent un profond dégoût : tout y est sans élévation et sans noblesse 5 le langage n'a habituellement rien de fort : souvent il est flasque et sans couleur, d'autres fois déclamatoire. A travers ces défauts rebutans se trouvent des traits pleins de vérité et des caractères bien conçus : c'est là ce qui a valu à ce drame le succès qu'il a conservé, sans que cependant il ait jamais été placé bien haut par aucun critique.

« C'est encore , dit Johnson , une des pièces les

« plus aimées du public , malgré l'immoralité de

« l'intrigue principale et les ignobles scènes de co-

« médie dont cette action tragique est entremêlée. En

« comparant le style d'Otway, dans Venise sauvée ,

« à celui de V Orpheline , on trouve qu'il avait acquis

« plus de richesse dans les images et plus d'énergie

SUR VEMSE SAUVEE. J03

(l;iii^ rexpression. Les beaux passades de eelU- Irait gédie sont dans la boiuhe de tout le monde, et le " pul)li(: l'apprcH ie , je crois , à sa juste valeur, en la I» regardant comin»- Touvraj^e d'un iioninie (jui n'a res- « peeté ni la morale ni la dticence, mais (|ui a eu des « conceptions fortes, et a su retracer d'une manière (i orif^inale ce (pie lui ont iiispir*' la nnltire et son « propre cœur. »

Ce qui est le plus toucliant , c'est l'amitié de Pierre |)()ur JaflTier, c'est ce sentiment tendre, désintéressé, involontaire , (pii anu)llit le lœur de cet homme , d'ailleurs perdu de vices et féroce dans ses projets de coni- |)lots , (pi'Otway n'a pas même pris la peine d'ennoblir. Il y a (piehjue chose à la fois de vrai et d'altendrissani à avoir fait jouer à ce sentiment sympalliiijue un si grand rôle parmi tous ces êtres dépravés et endurcis <(ui n'y peuvent rien comprendre. Le caractère de .TalVier est aussi d'une vérité j)arfaite- on uv jUMit mieu\ peindre la faiblesse et l'hésitation d'un honnue dont le cœur est encore honorable, et (jui se trouve mêlé parmi des compagnons pervers : sa situation lui pèse; il rougit sans cesse «le lui-même, et sa faiblesse dans le crinu' le dégrade plus encore tpie son abandon de la vertu, (x n'était peut-être pas une vérité à présenter ainsi complète et continue, car elle est plus rebutant»encore que K'S scènes indécentes dont l'auteur a sali sa pièce ^ mais il en résulte des situations jdeines d'intérêt. L'esjwce de séduction par la(|uelle s;i bienaimée Melvi<h-ra . détruisant eu lui toute énergie et

toute résolution , le fait manquer à tous les sermens , dont elle , femme, ne comprend pas la force et l'honneur, est en harmonie avec cette âme énervée par le malheur et les sentimens tendres. On voit que c'est là ce qui parlait le plus à l'imagination d'Otway. Jamais écrivain tragique ne fut moins destiné à relever la nature humaine , à la montrer grande et forte : ce n est pas un mince défaut.

Treize ans après la tragédie d'Otway , et vingt-quatre ans après la publication de la Conjuration de Saint- Réal , Lafosse fit représenter Manlius sur la scène française. Dans une courte préface , il reconnaît les obligations qu'il avait au savant abbé; mais il ne parle en rien du drame anglais , dont il avait emprunté plus encore. Lafosse avait quelque connaissance de la littérature étrangère ; il avait long-temps vécu en Italie , et faisait avec succès des vers italiens . peut-être savait-il aussi l'anglais , ce qui pourtant était fort rare en France à cette époque. Quoi qu'il en soit , c'est la tragédie d'Otway qu'il a voulu accommoder à notre théâtre , et ce genre de travail est toujours curieux comme symptôme des différences qui existent entre les deux peuples et leurs littératures.

Lafosse n'avait point à changer le plan général de la tragédie. Otway , qui avait étudié les auteurs français , n'était nidlement de l'école de Shakspeare : c'était une seule situation avec ses développemens cju'il avait voulu représenter , et l'unité de sa conception n'avait

SUR VEMSE SAUVEE. 295

pas la vaste étendue des conceptions de Shakspeare. Rien ne l'avait porté à s'écarter de l'unité de temps, ni à parcourir un vaste cercle qui embrassât tout le caractère d'une époque historique , d'une nation ou d'un grand personnage. Lafosse pouvait donc conserver un cadre de même dimension , mais non pas y représenter les mêmes objets. On aurait trouvé ridicule , dit Voltaire , qu'un ambassadeur espagnol s'appelât le marquis de Bedmar, et que les conjurés eussent le liOm de Pierre et de Jaffier. Il fallait donner à toute cette aventure la pompe requise sur notre théâtre, et déguiser en Romains tous les personnages. Mais ce ne pouvaient pas être non plus de vrais Romains , car un événement ne se transporte pas indifféremment de Venise dans la république romaine, et du xvii* siècle à Tan 870 de la fondation de Rome; c'étaient des Romains de théâtre , avec leurs mœurs de convention. Ainsi des artistes d'alors ne pouvant ennoblir le costume du temps, et n'osant pas risquer la nudité du style héroïque, habillaient Louis XIV d'une tunique de fantaisie, sans rien changer à sa vaste perruque.

Il était difficile à Lafosse de retrouver dans une tragédie toute pompeuse le genre d'intérêt qu'offrait une pièce dont le défaut est d'être vulgaire dans les personnages^ les sentimens et le langage : il fut donc obligé de retourner à la politique , dont Otway s'était écarté. Manlius devint un orgueilleux conspirateur, un ennemi hautain du sénat. Cette amitié

si tendre et si faible de Pierre pour Jaftier, lorsqu'on voulut la placer entre deux augustes Romains , ne fut plus indiquée qu'en passant. Belvidéra se changea en une fière Romaine ^ on ne comprit plus comment elle pouvait entraîner le cœur de Servilius à la trahison sans lui montrer cet abandon et cette intimité douce qui rendent Jaffier esclave de Belvidéra.

Les scènes des conjurés , au lieu de se passer sur le tiiéâtre , au lieu de représenter Renault assignant à chacun son poste, prescrivant l'heure du carnage, et jetant de temps en temps des regards inquiets sur Jaffier qu'il soupçonne, sont en récit; le tribun Rutile rapporte seulement une faible partie du discours qu'il vient , dit-il , de tenir aux conspirateurs.

C'est ainsi que ce que la pièce d'Otway a de vivant disparaît dans la tragédie prétendue romaine de Lafosse 5 aussi , malgré des vers pleins de force et de noblesse, malgré l'intérêt des situations, cet ouvrage a-t-il une sorte de sécheresse et de maigreur ^ il manque d'abondance et de développemens ^ tout y sent l'art et la gêne. Pour lui donner de l'efFet à la représentation, il importe qu'un grand acteur remette dans Manlius un peu de ce qui est dans Venise sauvée , et qu'il fasse ressortir cette atfection sympathique de Manlius pour Servilius , dont on retrouve à peine l;i trace dans le langage glacé de Lafosse.

En 1746, Laplace lit représenter une tragédie de

Venise sauvée. Rétablir les noms de Pierre , Jaffier et Belvidëra ne suffisait pas ; il aurait fallu les ramener sur la scène avec la vérité de leur caractère, et l'expression vraie et pleine d'abandon de leurs sentimens. Laplace abrégea tout , et fit un vrai squelette de la tragédie d'Otway, qui manque déjà elle-même de grandeur et d'étoffe. Cet essai ne fut pas absolument repoussé par les spectateurs , mais depuis longtemps la pièce ne se joue plus , et il n'en est pas resté un vers dans la mémoire de personne.

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