DE TANCKKDE ET SIGISMONDE
M. DCCC. XXIII
Jacques Thomson naquit en 1700 à Ednam, dans le comte de Roxburgh en Ecosse. Son père était le pasteur du lieu, homme fort estimé dans tout le canton pour sa piété et son /Me h s'acquitter de ses devoirs. Le revenu d'un ministre de canipaj^ne , en Ecosse, n'est pas considérable , et ne sullisait guère à élever neuf ent'ans. Le pasteur d'une paroisse voisine prit en amitié le jeune Jacques Tliomson, reconnut on lui des dispositions rares, veilla à sa première éducation , et lui fournil des livres.
" Il fut ensuite placé dans une école à Jedburgh , lieu dont il a pris plaisir de rappeler le souvenir dans son poème ôel'y4utomne(i). Une s'y montra pas supérieur à ses condisciples dans leurs communes études 5 mais , tout enfant qu'il était, il se plaisait à faire des vers, pour les montrer à son protecteur et à sir William Bennet, homme aimable, spirituel, connu par d'agréables poésies , qui se plaisait à encourager la verve naissante du jeune poète, et l'attirait chez lui pendant les vacances. Cependant Thomson connaissait si bien la valeur de ses puérils essais , que régulièrement, le premier jour de chaque année , il jetait au feu tous les vers de l'année précédente.
De cette école, il fut conduit à Edimbourg. Il y était à peine depuis deux ans , lorsque son père mourut. Sa mère , qui se nommait Hume , engagea son petit domaine, etvint avec sa famille s'établir à Edimbourg; elle y vécut assez long-temps pour jouir de la gloire de son fds. C'était une personne d'un esprit peu commun, d'une imagination vive et d'une piété exaltée.
Son dessein , et l'opinion de ses amis , étaient que Thomson suivît la carrière qu'avait honorablement parcourue son père. Il s'appliqua donc aux études de théologie , sous là direction d'un savant et respectable
( I ) Pure parent stream ,
ff^hose fjasl'ral banks firsl heard niy doric rééd. ïf'ilh, syfi'an Je/1 , ihy trilmlary brooh.
professeur, le docteur Hamilton. Un jour il chargea le jeune Thomson de développer le sens et les beautés d'un psaume. L'élève en fit une paraphrase si poétique , et d'un langage si élevé , que le professeur, après lui en avoir fait compliment , ajouta , avec un sourire, que si réellement il se destinait au ministère évangélique, il fallait (ju'il se mît un peu plus à la portée du vulgaire, qu'il se tînt en garde contre son imagination , et s'accoutumât à ne pas considérer les choses saintes par leur côté poétique et profane.
Cet avertissement lui donna quelques doutes sur sa vocation. Elle avait été sincère, comme on pouvait l'attendre d'un jeune homme dont l'éducation avait été toute pieuse, et qui , autour de lui, dans sa famille, n'avait vu que de religieux exemples. Mais chaque jour il se sentait porté avec plus d'attrait vers la poésie. Les esprits étaient alors fort tournés vers la littérature : Pope brillait de toute sa gloire ^ Addison venait d'attirer l'attention de l'Angleterre sur les beautés de Milton encore trop négligé. Ce mouvement poétique se faisait sentir jusqu'en Ecosse, où déjà tant de lumières commençaient à se répandre. Cependant Tliomson n'y trouvait pas les encouragemens nécessaires à son talent. Précisément parce qu'il imprimait déjà à sesjeuneg essais un caractère original , qu'il les revêtait de couleurs nouvelles, les gens qui n'étaient que critiques n'en découvraient pas le mérite et le cliarme. Ce qui s'écartait de leurs admirations accoutumées , des formes poétiques aux(juelles ils avaient attaché l'idée de convenance,
leur semblait pécher contre le goût. Il faut souvent que le génie se fasse à lui-même son public : parfois il révèle à ses contemporains leurs propres penchans, qu'eux-mêmes tiennent encore enchaînés sous une autorité factice et de convention ; parfois on commence par blâmer ceux qui secouent un joug dont soimême on sent le poids et l'ennui sans vouloir se l'avouer.
Sur un plus grand théâtre, où les idées circulent plus rapidement, où les opinions ont plus de hardiesse, parce qu'elles peuvent plus facilement recruter des partisans , les nouveautés du talent se trouvent plus au large. Thomson vit bien que le séjour de Londres lui convenait mieux que celui d'Edimbourg.
Il s'y rendit , en prenant pour prétexte l'invitation d'une dame , amie de sa mère , qui , sans être en position de lui être utile , avait cependant conseillé ce voyage.
Il arriva à Londres muni de quelques lettres de recommandation -, il les portait enveloppées dans son mouchoir. Dès le premier jour , comme il traversait les rues avec la curiosité gauche d'un nouveau débarqué , sa poche fut vidée par un filou , et il se trouva dans cette grande ville sans amis , sans patrons , sans argent , et même sans souliers.
Cependant il se hasarda à aller voir M. Forbes,
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membre du Parlement , et depuis lord président de sessions , qu il avait un peu connu en Ecosse , et à qui il avait montré quelques-uns de ses vers. Il en fut bien reçu , et, grâce à lui , fit connaissance avec d'autres personnes qui s'intéressèrent à lui. Le premier de ses protecteurs et de ses amis fut le poète Mallet , qui était alors instituteur des enfans du duc de Montrose.
Sa seule ressource pour vivre était son poème de VHwer, qu'il avait apporté d'Ecosse ; mais , jeune et inconnu , il ne pouvait trouver à vendre des vers si peu recommandés. Enfin, le libraire Millard se laissa persuader de les acheter ; il les paya à bas prix , et trouva d'abord que c'était encore trop cher^ le poème restait ignoré et sans débit dans sa boutique, jusqu'à ce que M. Whattey , homme alors assez connu dans le monde littéraire , ayant jeté par hasard les yeux sur l'œuvre du jeune poète , en fut si enchanté, qu'il s'en alla partout célébrer ses louanges. Ainsi commença la réputation de Thomson. Il obtint aussi les suffrages et la bienveillance d'Aaron Hill, dont le nom avait encore plus d'autorité dans les lettres. Il était si pauvre et si dénué d'appuis , qu'il recevait avec une reconnaissance bien humble les moindres marques de bonté.
Le poème de VHwer était dédié à sir Spencer Compton , qui , peu sensible à cet honneur , négligea complètement l'auteur. Quelques vers satiriques que Hill inséra dans un journal contre l'indifférence des grands m. 20
pour les hommes de talent , semblèrent un reproche à sir Spencer , et il donna vingt guinëes à Thomson. Voici comme celui-ci rendit compte à Hill de la magniticence de son Mécène. De tels détails ont de la curiosité , comme témoignage des mœurs ; ils montrent quelles relations avaient entre elles, il y a un siècle, les diverses classes de la société en Angleterre.
K Je vous ai écrit, l'autre jour, que j'avais vu sir « Spencer samedi matin. Quelqu'un , sans m'en préce venir, lui avait parlé de moi. Il répondit que je n'é- « tais jamais venu le voir. Alors on lui demanda s'il u lui serait agréable que je me présentasse chez lui. Il « répondit que oui ; on me donna donc une lettre d'in- « troduction. Sir Spencer me reçut avec ce qu'on ap- « pelle des manières polies , me fit quelques questions « sur des lieux communs, et me donna vingt guinées. « Je ne manquai pas de répondre que ce présent avait « plus de valeur que mon ouvrage , et que j'en de- (i vais avoir obligation à sa générosité plutôt qu'à (i mon mérite. » Il semble qu'en France les inégalités sociales étaient alors moins marquées. Nous ne nous figurons pas Voltaire , qui , à la même époque , entrait dans la carrière , recevant dans la main une charité de vingt louis pour une dédicace famélique.
Ainsi, ce ne fut pas tout d'un coup qu'on apprécia la poésie de Thomson : sa manière était nouvelle ; elle étonna d'abord le public, et il fallut que l'autorité des
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lionimesde lettres vînt encourager les admirations timides. Pope ne fut pas le dernier à rendre liautement témoignage pour le talent de Thomson.
Bientôt les éditions du poème de l'Hiver se succédèrent rapidement; bientôt l'auteur devint répandu et recherché dans le grand monde. Sa réputation naissante inspirait le désir de le connaître, et son caractère facile, sincère, bienveillant, le faisait aimer. Il reçut surtout un accueil empressé de la comtesse deHerlford, qui se piquait de bel esprit et faisait des vers. C'est à elle qu'il dédia le chant du Printemps; mais elle cessa bientôt delui montrer les mêmes bontés. Elle avait coutume d'emmener avec elle à la campagne quelques hommes de lettres. Thomson, honoré de cette faveur, aimait beaucoup mieux rester à boire et à converser avec lord Hertford et ses amis , que d'aider la comtesse à faire des vers. Aussi sa disgrâce ne tarda guère. Il forma des liens plus durables avec le lord chancelier Talbot , homme que ses vertus plus encore que sa position avaient entouré de la pubhque estime. Ce fut le docteur Rundle, depuis évêque de Derry , en Irlande , qui , s'étant fort attaché à lui, l'introduisit dans la maison du chancelier.
La position de Thomson se trouva ainsi rapidement changée -, il était maintenant connu , admiré, et avait pris place presque au premier rang des poètes. L'année d'après, en ly?.;, il publia le chant de l'Été, et en îyîîfi, le chant du Printemps. Mais ce fut en 1730
308 MELAINGES LITTÉRAIRES.
seulement que parut l'Automne dans une édition qui réunissait les quatre Saisons et l'hymne que Thomson leur donna pour épilogue ; hymne religieux et tout plein du souvenir des psaumes, A l'imitation du roi prophète, il appelle la nature entière et la variété des saisons en témoignage de la gloire et de la puissance de Dieu. Ses vers sont animés d'un sentiment sincère et élevé. La poésie descriptive se rehausse quand elle devient l'expression des sentimens qu'excite la contemplation de la nature, plutôt que la copie ingénieuse des objets. Peut-être même n'y a-t-il que cela , dans les vers descriptifs , qui soit de la poésie.
Il imprima par le poème des Saisojis un sceau durable à sa renommée. Les critiques anglais les plus sévères placent Thomson très-haut. « Chez lui , dit John- « son , la pensée et l'expression sont originales. Le « vers non rimé de Thomson n'est pas plus celui de « Milton , que les vers rimes de Prior ne sont ceux de « Cowley . Le nombre , la coupe , la diction , tout vient « de lui ^ rien n'est copié , rien n'est imité. Il a sa ma- « nière de penser à lui , et c'est celle d'un homme de « génie. Le regard qu'il jette sur la nature et sur la u vie n'appartient qu'à l'œil du poète. Ce regard dis- K tingue dans tout ce qui s'offre à lui l'aspect qui peut « charmer l'imagination , et son âme embrasse l'ente semble de ce qui est vaste, sans négliger les détails. « Le lecteur des Saisons s'étonne de ne pas avoir ente core vu ce que lui montre Thomson , et de n'avoir iv pas éprouvé ce qu'il éprouve. »
'< Ses descriptions des vastes scènes et des grands
« effets de la nature nous la déploient dans toute sa
« magnificence, soit terrible, soit riante. La gaîté
« du printemps , la splendeur de l'été , la tranquillité
« de l'automne , l'horreur de l'hiver , s'emparent tour
« à tour de l'esprit. Le poète nous conduit successi-
« vement parmi les apparences diverses qu'offrent les
« vicissitudes des saisons , nous fait si bien partager
« son propre enthousiasme , que notre imagination se
« remplit de ce qu'il décrit , et que notre sentiment
« s'échauffe de sa chaleur. »
Johnson remarque judicieusement aussi que le vers non rimé , dont il n'était point partisan , et qu'il a presque blâmé dans Milton , convient particulièrement à la poésie descriptive, et la préserve un peu de la monotonie et de la diffusion.
A la même époque , Thomson publia aussi un poème à la mémoire de sir Isaac Newton , qui venait de mourir. Il est plus long et plus technique que Tépître de Voltaire à madame du Châtelet , qui n'a paru que longtemps après , mais il est rempli debeautés du même genre. Ce ne sont point des louanges emphatiques et vagues ; Thomson avait étudié les découvertes de Newton , et les avait comprises avant de les chanter.
Il fit paraître encore, en ij'^'j, un poème intitulé: Britainiia. Le commerce était à cette époque animé d'un vif ressentiment contre l'Espagne , dont les cor-
saires avaient couru sur les bâtimens anglais. Thomson se rendit l'interprète de ce patriotique sentiment. Son poème est une invective contre le ministère , qui se montrait trop peu sensible à l'honneur national outrage. Ce fut ainsi que Thomson annonça la vocation anti-ministérielle à laquelle il devait être fidèle presque toute sa vie. Dans un gouvernement libre , lorsque , descendant vers une région plus positive , la poésie prend une couleur politique , l'opposition est peut-être plus en harmonie avec elle que la louange. Un esprit tourné à l'idéal , qui ne sait pas les ditiicultés pratiques des affaires -, qui se sent destiné à ne jamais répondre de rien; qui, par état, doit confondre les temps et voir l'avenir dans le présent ^ qui est plus touché du beau que de futile ; qui , pour lui-même , a besoin de l'indépendance , et vit dans une noble insouciancede ses propres intérêts, semble eneffetplus appelé à faire de beaux vers que le poète protégé et pensionné.
Ce fut en 1 729 que Thomson fit jouer sa tragédie de Sophonishe. Elle avait excité une attente générale , et le beau monde était si empressé de connaître une tragédie de l'auteur des Saisons^ qu'il se porta en foule aux répétitions. Le prologue était de Pope , qui avait voulu donner cette marque d'intérêt à son jeune ami 5 cependant, comme il se sentait peu en verve, il ne le finit pas , et l'on raconte que les derniers vers sont de Mallet.
L'eflet ne répondit pas aux espérances qu'on avait
SDR THOMSON. 3H
conçues. Les vers semblèrent beaux, les sentimens nobles, la marche sage; mais on sortit du théâtre comme on aurait pu le faire d'une lecture morale.
Il régnait alors une grande analogie de goût , une conformité presque complète d'idées entre la France et l'Angleterre. Le siècle de Louis XIV exerçait son autorité au-delà du détroit, d'autant mieux que les deux nations vivaient en paix et sans jalousie. Pour parler notre langage nouveau , le classif[ue avait triomphé du romantique ; on n'avait pas cessé d'admirer Shakspeare , mais c'était Racine qu'on imitait. Addison avait composé Cnton dans le plus rigoureux système des unités. Thomson, dans sa préface, copie avec respect la préface d'Iphigé/ne, et proteste qu'il ne pourrait mieux dire en faveur des règles. Ce qu'il y a d'assuré , c'est cjulphigénie se présente , comme exemple classique , avec une toute autre puissance que Sophonisbe. Ce sujet est peu favorable ; quand on le laisse dans sa nudité , il offre une situation intéressante , mais sans progrès dans l'action. Thomson paraît n'avoir pas eu le génie du tliéatre , ni cette sorte d'imagination féconde qui crée les personnages et les fait agir; il est stérile, et n'a rien ajouté aux sujets qu'il a choisis. Le drame lui sert seulement de cadre pour des sentimens élevés , purs, et surtout patriotiques : c'était là son thème favori; il y revient sans cesse, et même lorsqu'il n'y a pas volonté expresse de faire des allusions , le whig perce partout.
Thomson interrompit bientôt ses travaux littéraires
pour accompagner M. Charles Talbot , fils aîné du chancelier, dans ses voyages sur le contment : ce fut le temps le plus doux de sa vie. Il parcourut la plus grande partie de l'Europe , séjourna dans les capitales, observa tout avec son heureuse et poétique disposition , fit ample provision et d'images et de pensées. Son jeune compagnon de voyage était d'un commerce agréable et d'un esprit distingué. Thomson menait avec lui une vie commode et remplie de jouissances , sans avoir à s'inquiéter du lendemain , sans aucun souci à prendre des clioses matérielles.
Ce fut dans ce voyage qu'il conçut un poème dont il espéra plus de gloire que d'aucun de ses ouvrages , parce qu'il y travailla avec plus de goût et d'amour qu'à tout autre. Le spectacle des autres pays , l'observation de leurs gouvernemens absolus et sans garanties , l'aspect de celte Italie , si grande par les souvenirs, si nulle dans le présent , lui inspirèrent l'idée de célébrer les bienfaits de la liberté , son histoire chez les différens peuples , leur déclin concourant toujours avec sa décadence ; de dire comment elle naquit chez eux, et comment elle y a fini ; comment elle se conserve , et comment elle se perd lorsqu'on en abuse.
Un autre sentiment l'animait encore en traitant ce sujet. On était alors sous le ministère de sir Robert Walpole. Une domination si entière sur la Chambre des communes, dont il avait fait l'instrument docile de son pouvoir , les moyens surtout qu'il employait pour se
SDR THOMSON. 313
maintenir et pour gouverner, avaient excité les inquiétudes (les amis de la liberté et les clameurs de pres- (|ne toute la nation. Thomson joij^nait donc au juste orgueil que faisait naître en lui la constitution de son pays , la crainte qu'elle ne fût faussée et dénaturée de manière à n'être |)lus ([u'un vain semblant. Johnson, se moquant un ])eu de cette patriotique sollicitude , assure que la liberté ne courait alors aucun danger et que personne n'avait à se plaindre d'en manquer. La chose est possible; car, en Angleterre , les deux Chambres sont loin de former l'unique garantie des droits. Mais s'il ne se trouvait jamais que des gens pareils à Johnson, invariablement rassurés sur la liberté, et({ui n'ont d'entrailles que pour le pouvoir , il est probable que les gouverneinens feraient de rapides |)rogrès vers l'autorité absolue. C'est parce qu'il se rencontre des hommes inquiets , et trop inquiets sur la liberté , qu'on parvient à la conserver. Il iaut qu'elle puisse être défendue avec jalousie, avec méfiance , par ceux que leur caractère ou leur position appelle à envisager les affaires sous cet aspect.
De telles controverses politi([ues, quelque élevées (ju'elles puissent être , sont cependant bien positives et bii'u terrestres pour la poésie ; Thomson se méprit sans doute en choisissant un tel sujet, tout cher qu'il était à son cieur. Johnson trionqihe assez de l'oubli où tomba le poème de Thomson. <( La I.ihcrtc, dit-il, '< ajjpelaen \ain ses adruMlcurs ; elle ne |)rii Kiir f-iiic « lin' ses louanges, ni obleiiir miu- recompense à son
314 MÉLANGES LITTÉ !\ Al R liS.
« panégyriste. Son éloge fut condamné à être couvert « de poussière et à servir d'asile aux araignées. Au- « cune des productions de Thomson ne fut aussi peu « recherchée. »
Un homme grave, après avoir un jour parlé des défauts d'un livre qui venait de paraître , terminait en disant : « C'est au reste un jugement bien frivole, car je « ne l'ai pas lu. » Et ce dernier trait renfermait la critique la plus acérée. Johnson en agit de même avec le poème de la Libeité. Il raconte qu'il avait essayé de le lire dans sa nouveauté , sans y pouvoir réussir, et que depuis , n'ayant jamais eu le courage d'y jeter les yeux , il ne peut en parler avec connaissance. Ce dédain est sévère : le poëme de la Liberté est , il est vrai , assez monotone , mais il y a de fort beaux vers -, les sentimens en sont nobles et naturels; le ton, les pensées, n'ont rien de déclamatoire ni d'exagéré. Thomson était un ami sage de la liberté. Ce sont les lois , la justice , la dignité de l'espèce humaine , qu'il aime et qu'il demande. Il n'est point ennemi sombre et envieux d'un pouvoir auguste exercé dans l'intérêt des peuples. Peutêtre une traduction de ce poème, tout ennuyeux que le déclare Johnson , ne serait-elle pas aujourd'hui sans intérêt, du moins pour ceux aux yeux de qui les opinions de Thomson sont un préjugé favorable. Hy a, dans le quatrième chant , un tableau rapide de l'histoire d'Angleterre, qui nous a semblé fort beau dans ce genre peu poétique : c'est le môme ton et la même marche d'idées que dans les morceaux historiques de la Hen^
riade. Un passage plus curieux pour nous, c'est la peinture vive et sentie du siècle de Louis XIV, présentée avec autant d'admiration et de complaisance que pourrait le faire un Français. Le grand roi même , après quelques paroles sévères sur son despotisme , son amour de la guerre, et son vain orgueil, obtient l'hommage de cette muse étrangère. L'ordre établi en France , les monumens de son règne , la protection accordée aux lettres et aux arts, sont vantés avec une fraternité assez rare chez nos vieux ennemis.
Pendant que Thomson travaillait à son poème , il perdit le jeune compagnon de son voyage, qui mourut peu après leur retour en Angleterre : ce fut pour lui un grand chagrin , bientôt suivi d'un coup plus rude encore. Le chancelier, son noble protecteur, survécut peu à son fds. Thomson consacra à sa mémoire un poème, où les vertus austères et la douceur de caractère de cet homme d'état sont dignement célébrées. Nonobstant l'unité ministérielle , lord Talbot était l'espoir et la consolation du parti nombreux qui trouvait lourd et honteux le joug de sir Walpole. Il avait récompense les soins que Thomson avait donnés à son fils, en lui accordant une place modeste , mais qui convenait à sa façon de vivre, indolente et ennemie de la contrainte. Lord Hardwicke , successeur de lord Talbot , lui aurait volontiers conservé cet emploi 5 il aurait eu honte d'enlever à un des poètes les plus distingués de l'Angleterre la seule ressource qu'il eût, et cela parce qu'il ne faisait j)as des vers ministériels. Mais Tiiomson. soit
fierté , soit abattement causé par la mort de son digne patron , soit insouciance, ne voulut pas faire une démarche pour conserver sa place. En vain ses amis l'en pressèrent, en vain lord Hardwicke attendit longtemps avant de le remplacer, rien ne put le décider, et il retomba ainsi dans le dénuement.
Cela le fit travailler un peu davantage. Il ne perdit ni son courage, ni la douce égalité de son caractère. Son libraire , ceux de ses amis qui étaient riches , le tiraient d'embarras, répondaient pour lui, et il ne se trouvait pas malheureux. Une fois entre autres , facteur Quin vint à son secours, et lui pi étala somme nécessaire pour ne pas être arrêté pour dette.
En 1738, il donna au théâtre la tragédie d'^g^<^memnoTi. Elle eut peu de succès et fut plutôt endurée qu'applaudie. Pope était venu à la première représentation pour protéger, de sa présence , la tragédie d'un homme pour lequel il professait beaucoup d'admiration-, il reçut un grand accueil du public, mais cela ne procura point d'applaadissemens à la pièce. L'auteur était à la galerie , animant les acteurs du geste et de la voix, et se faisant si fort remarquer, que ses amis fuient obligés de lui conseiller plus de calme. Il sortit de là harassé et tellement en désordre , qu'il fut obligé daller réparer le désordre de sa toilette avant d'aller au souper où on l'attendait.
Les tragédies mythologiques n'ont jamais été beaucoup du goût des Anglais 5 d'ailleurs le sujet à'Jga-
SUR THOMSON. 3i7
memnoîi est peut-être un de ceux qui s'accommodent le plus difficilement à notre scène moderne. Ce meurtre du mari parla femme, sans autre motif que l'adidtère , semble avoir besoin de toute la barbarie du théâtre primitif. Il faut que ce soit le rude et simple accomplissement de la destinée , plutôt que le développement de passions qui exciteraient le dégoût plus que l'intérêt. Il y a toujours dans nos tragédies empruntées au théâtre grec une sorte de contradiction. Pour nous accommoder à nos idées , pour être nous-mêmes , il est presque indispensable de rendre à l'homme son libre arbitre , d'établir le combat entre ses devoirs et ses passions , de montrer la transition du bien au mal ; alors les événemens du drame , au milieu de ces nuances de sentimens, de ces agitations de la conscience, présentent un aspect plus cruel , plus immoral , plus indécent , que lorsque l'homme est l'instrument du destin. Ainsi Eschyle, dans sa rudesse, est assurément le poète qui a traité avec le plus de pudeur la mort d'Agamemnon. L'hypocrisie continue de Clytemnestre, que le chœur dénonce d'une manière terrible mais obscure ; l'absence d'Egysthe , qui ne paraît qu'à la fin, écartent du théâtre l'ignoble spectacle de leurs amours. M. Lemercier a bien senti que c'était la dilliculté du sujet, et a mis tout son esprit et son talent à masquer cette rebutante familiarité entre la reine et son séducteur. Au contraire, Thomson a été entraîné, par son penchant habituel , à faire de Clytemneslre la femme la plus repentante , la plus agitée , la plus entraînée par sa faiblesse : de sorte qu'un si horrible crime et des
sentimens si délicats offrent un contrastetrès-choquant : les passions sont de notre temps, quand les actions appartiennent aux temps féroces de l'idolâtrie.
Cette tragédie n'aurait été pour Thomson qu'une faible et passagère ressource. Il trouva un meilleur secours dans les bontés du prince de Galles. Par un penchant assez naturel ou une politique assez bien entendue, cet héritier présomptif de la couronne s'était déclaré l'ami des hommes de l'opposition et recherchait la popularité. Lord Littleton , dont surtout il écoutait les conseils, et qui avait fait de lui le patron des gens d'esprit, lui présenta Thomson. Le poète, dans son habituelle incurie, n'avait sollicité ni la f;iveur du prince , ni la protection de lord Littleton 5 il répondit gaîment , lorsqu'il fut interrogé sur sa situation , qu'elle était en effet plus poétique que par le passé. Le prince l'accueillit avec une extrême bienveillance, et lui assigna une pension de cent livres sterling par an.
La protection du prince de Galles était un motif de plus pour être dans la disgrâce du ministère, qui ne s'intimidait nullement devant cet auguste opposant, et employait même contre lui l'action de l'autorité royale. Thomson venait de faire une nouvelle tragédie-, il la présenta au théâtre. Il y avait peu de temps qu'un bill avait statué qu'aucune pièce ne ponrrait être représentée sans licence de l'autorité ; car, en Angleterre , pour qu'une chose ne soit pas permise ,
il faut qu'une loi formelle l'ait défendue. Le premier exemple d'interdiction s'appliqua à la tragédie de Gustave Vasa de M. Brook , que le public dédommagea par une abondante souscription. La seconde pièce de théâtre interdite fut Edouard et Kléonore , de Thomson. Les biographes, et même Johnson, assurent qu'on ne peut trouver dans cette tragédie aucun motif d'en proscrire la représentation. On voit bien que les mœurs anglaises ne sont pas faites à la censure. En France, où nous avons eu une longue habitude de ce genre de précautions, nous ne nous étonnerions pas que la police dramatique s'offensât d'allusions aussi directes et aussi visibles. Nous étions accoutumés à laisser les ministres traiter les attaques contre leur administration comme des atteintes au bon ordre et à l'intérêt de l'État. Ainsi, dès la première scène, nous voyons tout de suite c|ue la tragédie à' Edouard et Eléonore n'était pas jouable.
La scène est en Syrie, à la croisade. L'armée anglaise , commandée par Edouard , prince royal et héritier de la couronne, a été abandonnée par les autres armées européennes. On délibère sur le parti qu'on doit prendre. Le comte de Gloster s'exprime en ces termes :
<c Vous savez , monseigneur, que je n'ai jamais été « l'ami de cette croisade. Mon opinion n'a point « changé 5 elle est prononcée plus fortement encore « pour la paix. Je n'insisterai pas sur l'abandon où
« nous laissent les autres puissances de l'Europe , mais « je parlerai de l'état de notre malheureuse patrie. '' Contemple-la, Edouard, avec un regard filial, el « dis-moi si c'est le moment de la jeter dans de telles « aventures ; contemple-la , ébranlée par de profondes « commotions , malgré l'apparence trompeuse et su- « perficielle du repos. Contemple-la, saignante encore « de la guerre civile , épuisée , affaissée , pressurée par « des impositions illégales, en proie aux fraudes des « prêtres, des imposteurs d'Italie et de cette insa- « tiable cour de Rome. En outre , qui sait de quels « mauvais conseillers le trône peut être entouré ? Dans « un temps désordonné tel que le nôtre , où tout in~ « cline vers une liberté déréglée , un pas fait vers le « pouvoir arbitraire, un nouvel et audacieux attentat, « peut-être même la plus légère infraction à nos charce tes, pourrait élever une tempête parmi cette nation « encore toute troublée. Revenez, mon prince-, vous (c avez une fois sauvé votre père de ses ennemis , saute vez-le de ses ministres. »
Plus loin, Gloster engage le prince à préserver la faiblesse du roi, son vieux père, des pièges où l'entraînent de vils et funestes flatteurs. Il lui prescrit la noble tâche de fonder sur de solides bases une liberté bien réglée , et de donner ainsi à l'Angleterre le repos , le bonheur et la gloire. « Un fds n'a-t-il pas plus de « droits , dit-il , à être admis dans le cœur et dans les « conseils de son père, que ceux qui, étrangers à ses « intérêts , trafiquent de son honneur ? »
On voit que les allusions étaient manifestes , et que , selon une plaisanterie ministérielle qui fut alors répétée , l'auteur avait pris une liberté qui n'était pas de saison. Aussi les censeurs n'hésitèrent point à défendre la pièce; elle leur parut même si coupable, que, peu après, une tragédie d'^/7?^//^/^/j' leur ayant été présentée, ils la refusèrent sans la lire, parce qu'ils crurent y reconnaître l'écriture de Thomson. La méprise était plaisante; ce nouvel ouvrage était de M. Paterson, ami de Thomson , qui , en effet , avait fait pour lui la copie à' Edouard et Eléonore que les censeurs avaient eue sous les yeux.
Le public n'approuva point toutes ces interdictions, qui lui parurent faites dans l'intérêt personnel de sir Robert Walpole , et qui retardèrent peu sa chute. Une souscription fut ouverte pour réparer le tort que la censure avait fait à Thomson , en interdisant la représentation de sa tragédie.
Du reste elle n'est pas , ce nous semble , une production très-distinguée , et fut bientôt oubliée. C'est le sujet d'Alceste , accommodé aux mœurs modernes. Le prince Edouard est frappé , par un assassin , d'un poignard empoisonné. Une captive musulmane apprend à Eléonore que l'unique moyen de sauver son époux , c'est de sucer la plaie. Le prix de cette action généreuse sera unemort certaine. Eléonore n'hésite point; le prince , comme on le peut croire , repousse un tel dévouement. Pendant qu'il sommeille , Eléonore accora-
plit son noble dessein. ElJe va mourir. Elle a fait de touchans adieux à la vie et à son époux , lorsqu'un derviche se présente : c'est le sultan Sélim; sous ce travestissement , il vient justifier son honneur compromis par l'assassin , qui s'est servi de son nom pour s'introduire auprès du prince ; il apporte un puissant antidote , et rend Éléonore à Edouard , comme Hercule rend Alceste à Admète.
La conduite de ce drame montre combien le génie de Thomson était peu dramatique , combien son imaginationétait étrangère aux combinaisons théâtrales. Aucune ne lui vient à la pensée. Chaque scène n'est qu'un prétexte pour de beaux vers et pour l'effusion de sentimens nobles, qui même gardent toujours la teinte propre à l'auteur. Il s'est particulièrement complu dans cette tragédie à n'exprimer que des pensées et des impressions morales et élevées. Tous les personnages rivalisent d'honneur, de vertu, d'humanité, de bonne philosophie , de tolérance religieuse. A cet égard , le sultan n'a rien à envier au prince anglais 5 la captive Daraxa , dont il est aimé , est aussi pure et aussi tendre qu'Éléonore. Mais l'action traîne , rien n'est vif ni imprévu. L'effet général est monotone; c'est, en un mot, une héroïde dialoguée bien plutôt qu'une tragédie.
Ce fut à la même époque, en 1740, qu'il fit; de société avec Mallet , une de ces pièces à musique et à spectacle que les Anglais nomment masques -, elle avait pour sujet Alfred, et fut composée pour une fête que le
prince de Galles donnait dans sa maison de campagne de Clifden.
Enfin, en 1745, \i^\ui Tancrède et Sigismonde , Ja seule de sestraj^édiesqui se soit conservée au théâtre. Il trouva , dans une des nouvelles de Gil Blas , un sujet dramatique déjà, pour ainsi dire, tout arrangé pour la scène. Le Sage, accoutumé à reflfet théâtral, avait, dans son récit , indiqué la progression accélérée de l'action et les scènes successives qui conduisent au dénouement. Le cadre étant tracé, il fallait seulement le remplir ; les situations étaient données , Thomson n'avait qu'à les développer par le dialogue. C'est ce qu'il fit, sans y mettre même un tour assez vif et assez rapide. Comme la pièce ne pouvait perdre son caractère romanesque; comme les événemens s'y trouvaient plus pressés encore , par le besoin de les resserrer fictivement dans les règles des unités; comme les scènes résultaient presque toujours d'une situation subite et imprévue, le langage aurait dû être plus riche en mouvemens qu'en pensées , et les sentimens plus véhémens (pie développés. Tel n'était point le caractère du talent de Thomson. Son style contraste souvent avec la rapidité de l'action. La pièce eut même besoin de subir de grands retranchemens pour être représentée. Lorsque, peu d'années après, Saurin l'imita sous le nom de Blanche et Guiscard et la transporta avec succès sur le théâtre français, il ne tomba point dans le même inoonvénienf. Sous ce rapport, les deux tragédies sont d'autant plus curieuses à comparer, que la
marche de l'action et le système dramatique y sont presque pareils ; l'on en juge d'autant mieux la différence des deux auteurs et la diversité du goût des deux nations. Dans Thomson, les caractères sont mieux dessinés et se font mieux connaître. Les circonstances au milieu desquelles se passe le drame sont aussi plus déterminées : l'état de la Sicile , ses discordes , le spectacle de sa politique intérieure , ont pris place dans l'imagination de l'auteur, comme sans doute aussi dans l'habitude des spectateurs anglais. 'Dans Saurin, tout marche plus vite-, le besoin de donner à la situation dramatique une unité resserrée et rapide manifeste le goût du public français, qui n'exige point qu'on appelle son attention sur tout ce qui n'est pas la situation elle-même et les passions qu'elle excite.
Ainsi Thomson, faisant une tragédie sur le modèle classique français , et Saurin la traduisant , laissent encore démêler la différente origine des deux arts dramatiques , et témoignent que la nature humaine n'est pas envisagée sous le même aspect par les deux littératures. Chacune de ces manières de procéder entraîne avec elle ses avantages et ses inconvéniens.
La tragédie française manque d'étoffe 5 tout y est rapidement entassé. C'est une pièce d'intrigue , où il n'y a que l'intrigue , et les scènes qu'elle amène. Les personnages ne sont là que pour donner corps à la situation-, au lieu de leur imposer des noms propres, ce pourrait être le père , l'amant, le rival et la prin-
cesse, sans qu'il y eût à songer au pays où ils sont , au temps où ils vivent. Mais aussi on y trouve des traits rapides de sentiment , des vers pleins d'une émotion passionnée , et une sorte d'entraînement qui disparaît sous les détails et les longs discours de la pièce anglaise. 11 est vrai que Thomson, voulant à la fois placer son sujet sur une scène réelle et historique , et se renfermer dans la forme étroite de nos tragédies , s'imposait une tâche difficile : il perdait ainsi tous les avantages qu'offrent les dimensions plus larges et plus libres du théâtre anglais.
On doit aussi remarquer c{ue le langage de Thomson a quelque chose de plus naturel et de plus familier. L'alexandrin de l'auteur français est sans cesse pompeux et tendu: les mouvemens passionnés parviennent seuls à triompher de cette contrainte emphatique.
Le succès de Tancrède et Sigismonde fut complet, (jarrick et mistriss Cibber contribuèrent à y attirer la foule ; comme bientôt après Le Kain et mademoiselle Clairon firent la fortune de Blanche et Guiscard.
Vers le même temps , la situation de Thomson était devenue beaucoup meilleure. Son ami lord Littleton était alors au ministère , et lui avait donné l'emploi d'inspecteur des îles Leeward. Thomson en avait délégué les fonctions à M. Paterson , se réservant un revenu d'environ trois cents guinées. Pour la seconde
fois , l'ami sincère de la liberté se trouvait investi d'une sinécure 5 car ainsi va le monde. Du moins ne l'avait-il acceptée que de ses amis.
Le dernier ouvrage qu'il publia fiit le Château de r Indolence. C'était d'abord une plaisanterie sur son propre caractère et sur la vie qu'il menait avec quelques amis aussi insoucians que lui. Peu à peu il en fit un poème en deux chants. Il est écrit en stances pareilles dans la forme et dans le ton à la stance italienne imitée par Spencer. Ce rhythme , qui conviendrait mal à la haute poésie , prend facilement une couleur gracieuse, naïve, ou même railleuse, comme, chez nous , le mètre de dix syllabes. Le poème de Thomson a cependant une monotonie qui tient au sujet et qui est pres(jue toujours inséparable de l'allégorie. Johnson trouve que le début du premier chant est remarquable par une grande richesse d'imagination.
En 1748 , il travaillait à une tragédie de Coriolan, et allait bientôt la donner au théâtre, lorsqu'il fut enlevé tout-à-coup à sa gloire et à ses amis.
Il avait l'habitude de faire de longues promenades à pied dans les environs de Londres 5 souvent il passait ainsi la journée avec quelque ami , tout en causant ; s'arrétant en chemin pour dîner et se reposer. Un jour d'été , après avoir beaucoup marché , il prit vers le soir un petit bateau pour se faire conduire à Kew 5 il avait chaud 5 le froid le saisit , et bientôt après une
fièvre violente se déclara -, de prompts secours le tirèrent de danger; mais il demeura faible et souffrant. Une nouvelle imprudence amena une rechute ; il s'exposa à l'air frais du soir ; la fièvre se manifesta avec de plus graves symptômes ; ses amis eurent à peine le temps d'arriver près de lui le lendemain , pour être témoins des derniers momens de son agonie. Il mourut le 2-7 août 1748.
Lord Littleton fut son exécuteur testamentaire , et s'occupa, par-delà la mort, de la renommée et de la fortune de son ami. Par ses soins, la tragédie de Coriolan fut mise au théâtre ; lui-même en écrivit le prologue , et ce sont peut-être les plus beaux vers qu'il ait faits : ils sont remplis du sentiment le plus vrai et le plus touchant. Ce qui rendit plus attendrissant encore cet hommage rendu à Thomson , c'est que le prologue fut récité par Quin, son ami. Il ne put résister à son émotion , et , cessant d'être acteur, il s'interrompit en fondant en larmes. Son impression se répandit dans toute la salle , et jamais la mémoire d'un poète ne fut honorée de regrets si tendres et si véritables.
Le produit des représentations de Coriolnn et le prix du manuscrit furent envoyés par lord Littleton aux sœurs de Thomson, qu'il avait toujours aimées, et que son insouciance et sa détresse l'avaient souvent empêché de secourir comme il l'aurait voulu.
Thomson fut enseveli sous une simple pierre, et sans aucune inscription , dans l'église de Richmond. Depuis, un monument a été élevé à sa mémoire dans l'abbaye de Westminster.
Il était de moyenne taille , et d'un embonpoint peu poétique \ sa physionomie , habituellement inanimée , était assez commune, et ne devenait expressive que dans la conversation familière. Une société nombreuse et l'étiquette des salons le gênaient , l'ennuyaient et le rendaient silencieux. Il aimait à être à son aise avec ses amis , en bon vivant et en toute liberté de conversation. Ceux qui vivaient avec lui dans cette intimité l'aimaient tendrement. Bienveillant pour les autres , indulgent à lui-même , plein de sentimens nobles et désintéressés, mais se laissant aller à ses penchans , sa conduite , bien qu'elle eût une apparence assez vulgaire , n'avait cependant rien de contradictoire avec l'inspiration de son talent. Son imagination habitait une sphère élevée , et sa vie s'écoulait dans un abandon épicurien. Il ne savait contraindre en rien sa bonne nature, pas même pour se préserver ou se retirer de la misère. Il parlait souvent du projet qu'il avait de se peindre dans un conte oriental, qu'il aurait intitulé : l'Homme qui aime la pauvreté.
Aussi les gens qui ne connaissaient Thomson que par ses poésies se faisaient de lui une idée toute différente de la réalité. Savage , qui avait été son ami ,
rapportait qu'un jour une femme, voulant juger l'auteur des Saisons d'après ses ouvrages, disait qu'il devait être assurément un amant tendre, un homme austère, et un grand nageur. C'était un beau morceau du chant de VEté qui lui donnait sans doute cette dernière idée. Elle fut bien surprise, lorsqu'on lui raconta que Thomson ne s'était jamais refusé une des jouissances qui avaient pu se trouver sur sa route-, qu'il n'avait connu que le physique de l'amour, et que peut-être ne s'était-il jamais baigné dans l'eau courante .
Cette différence de Fauteur avec ses ouvrages n'accuse point un manque de sincérité. C'était du fond de l'âme qu'il aimait la vertu , la liberté , la patrie -, c'était du fond de l'âme qu'il adorait Dieu dans ses œuvres et dans le sentiment moral. Sa bienveillance était vraie et complète. Jamais il n'avait offensé personne ni dans ses vers , ni dans ses paroles. Rien d'hostile ni d'amer n'était jamais sorti de sa plume. Sans doute il eût mieux valu qu'il vécût d'une vie plus grave , et qu'il s'imposât des devoirs plus sévères. S'il eût été ainsi fait , il aurait probablement suivi sa première vocation ; sa vie et ses discours auraient édifié , pendant beaucoup d'années, des paroissiens de campagne. Mais le poète vit dans la rêverie, le vrai est pour lui dans l'imagination plus que dans la réalité ; et c'est encore un bel éloge que celui qui fut donné à Thomson par lord Littleton dans le prologue de Coriolan.
« Vous ne l'avez jamais entendu enseigner que les « nobles lois de la vertu la plus pure. Sa chaste muse « n'employa jamais la céleste lyre qu'à inspirer les « plus sublimes passions. En mourant , il n'a point à « effacer une seule ligne immorale , une seule pensée « impure. »
MADEMOISELLE AISSÉ.
M. DCCCV.
M. de Ferriol , ambassadeur de France à Constantinople, acheta d'un marchand d'esclaves, en 1698, une petite fille âgëe d'environ quatre ans 5 elle avait été enlevée , avec beaucoup d'autres enfans , dans une ville de Circassie que les Turcs avaient pillée. Ses grâces enfantines lui attirèrent la préférence de l'ambassadeur, et la lui firent choisir parmi ses compagnes d'infortune. Le marchand, peut-être pour accroître l'intérêt qu'elle inspirait et obtenir de M. de Ferriol un prix plus considérable , assura qu'elle avait été trouvée dans un palais, et qu'elle était fille d'un prince circassien.
L'ambassadeur, touché de commisération, acheta i ,5oo livres la petite Aïssé. Il n'était pas marié , et plus il prenait d'intérêt à la jeune orpheline , moins il pensait à la faire élever dans sa maison. Il confia mademoiselle Aïssé à sa belle-sœur, madame de Ferriol, sœur de madame de Tencin. L'éducation de la jeune fille fut trèssoignée ; elle acquit des talens agréables et de l'instruction. M. d'Argental et M. de Pont-de-Veyle , fils de madame de Ferriol , qui tous deux eurent , dès leur jeune âge, le goût des plaisirs de l'esprit, se lièrent d'une tendre amitié avec la pupille de leur mère. L'habitude de vivre dans cet intérieur eut sans doute les plus heureux effets sur son esprit. Elle eut le bonheur plus grand encore , au milieu de cette immoralité qui accompagna les dernières années de Louis XIV et la régence de Louis XV, de conserver un cœur honnête et une âme délicate et sensible, qui devaient la rendre plus estimable et plus malheureuse dans la situation dépendante et presque subalterne où le sort l'avait placée.
Son dégoût pour les vices qui l'entouraient fut bien tôt mis à de rudes épreuves. Au sortir de l'enfance, elle entra dans la maison de M. de Ferriol. C'était un vieux libertin qui, après s'être livré dans sa jeunesse à tous ses goûts, avait fortifié ses habitudes de dépravation par un long séjour en Turquie, où il avait vécu tout-à-fait à la manière du pays. Ses désirs se portèrent bientôt sur sa jeune protégée -, l'attachement qu'il avait pour elle ne fut pas assez fort pour les vaincre. Les
MADEMOISELLE AISSÉ. 335
personnes qui ont vécu avec l'un et avec l'autre ont doute long-temps cpi'il eût triomphé de la vertu, et sans doute de la répugnance de mademoiselle Aïssé. L'esprit repousse cette image d'une vertueuse, belle et intéressante personne , flétrie par un vieux libertin , qui détruisait en elle le sentiment de la reconnaissance , en en exigeant un autre. Des lettres trouvées dans les papiers de M. d'Argental constatent cette circonstance pénible et humiliante 'de la vie^de mademoiselle Aïssé.
« Quand je vous achetai, lui écrit M. de Ferriol , je « vous destinai à être ou ma fille ou ma maîtresse : « vous avez été l'une et l'autre. » Le mélange incestueux de ces deuxaffections , exprimées avec un pédantesque cynisme, a tout le caractère du temps.
Il est douteux que la reconnaissance de mademoiselle Aïssé pour M. de Ferriol ait survécu à la crainte et au dégoût que dut inspirer à son âme délicate un prétendu bienfaiteur qui ne 1 avait achetée d'un marchand d'esclaves que pour la rendre à sa première destination , après lui avoir donné une éducation qui devait lui faire regarder cet abaissement comme le plus grand des malheurs. Cependant M. de Ferriol étant tombé dangereusement malade , elle le soigna avec tout le dévouement d'une fdle. Il mourut , en lui laissant une rente de 4,000 livres, et un capital assez considérable qu'il chargeait ses héritiers de lui payer.
Après sa mort , mademoiselle Aïssë rentra chez madame de Ferriol, à qui l'ambassadeur l'avait recommandée spécialement. Madame de Ferriol, quoiqu'au fond du cœur elle aimât assez son ancienne pupille , manqua toujours pour elle de cette délicatesse de sentiment, si nécessaire ])our le bonheur de ceux qui passent leur vie ensemble , et que les supérieurs ont si peu avec leurs inférieurs. Jamais de semblables ménagemens ne sont plus nécessaires que lorsqu'ils doivent déguiser des rapports de dépendance -, cette absence d'attentions , de soins , à ne jamais blesser une âme fière et délicate, fut sentie vivement par mademoiselle Aïssé ^ dans ses lettres , elle la reproche souvent à madame de Ferriol. Elle ne méconnaît point les grandes obligations qu'elle a à sa bienfaitrice , et montre pourtant comment , dans le détail de la vie , on la rendait fort malheureuse.
Elle commença par lui faire sentir que les dons de son beau-frère lui paraissaient trop considérables. Mademoiselle Aïssé , trop fière pour se laisser reprocher des bienfaits , jeta au feu, devant madame de Ferriol , le billet que lui avait laissé M. de Ferriol. Un pareil désintéressement n'inspira point à madame de Ferriol plus de délicatesse j elle ne laissa pas de profiter du sacrifice.
Cependant mademoiselle Aïssé , jeune , aimable et répandue , avait d'assez grands succès dans le monde. Au milieu de la galanterie et de la corruption qui signa-
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lèrentla Régence et le système, elle ne céda jamais ni à la vanité , ni à l'intérêt , ([ui faisaient alors oublier à tant de femmes des devoirs que mademoiselle Aïssé n'avait point à remplir. Elle eut l'honneur bien extraordinaire de donner quelque idée de la vertu et de la pudeur au régent , qui , toute sa vie , fit gloire d'en douter -, opinion qui, chez un prince, est presque toujours fondée, puisqu'il fait disparaître les vertus d'autour de lui, dès qu'il ne les respecte pas. Ce fut chez madame de Parabère que le duc d'Orléans vit mademoiselle Aïssé , et lui fit des propositions qu'il ne s'attendait guère à voir refuser, surtout en pareil lieu. Il ne perdit point l'espoir de réussir , et chargea madame de Ferriol de ses intérêts. Madame de Ferriol accepta sans répugnance des fonctions moins honorables encore que celles que le régent destinait à mademoiselle Aïssé ^ ses efforts furent vains. Comme elle revenait sans cesse à la charge et développait à mademoiselle Aïssé tous les avantages d'une semblable conquête, mademoiselle Aïssé se jeta à ses pieds , pour la conjurer de ne plus lui en parler , assurant qu'elle se jetterait dans un couvent , si l'on continuait à la persécuter. Madame de Ferriol, qui ne cherchait qu'à obtenir du crédit et de la faveur, craignit de perdre tout moyen d'y parvenir , en se séparant de mademoiselle Aïssé : elle cessa ses exhortations.
Mademoiselle Aïssé , qui avait résisté à l'appât de la faveur et de la fortune , ne trouva pas les mêmes forces quand il lui fallut défendre sa vertu contre un charme plus désintéressé. Elle vit chez madame du Deffant le
chevalier d'Aydie ; il conçut pour elle la plus vive passion; il se fit présenter chez madame de Ferriol , et bientôt , abandonnant presque entièrement le monde , il ne quitta plus cette maison. Le chevalier d'Aydie joignait à la plus noble figure et au caractère le plus aimable une âme fort tendre. Jusqu'alors son cœur n'avait point éprouvé de sentimens profonds 5 il avait eu plusieurs intrigues, mais aucun attachement durable. Rioins , son oncle, l'avait présenté chez la duchesse de Berry, qui prit du goût pour lui ; cette princesse ne différait guère d'ordinaire à satisfaire ses goiUs ou même ses fantaisies.
Voir à ses pieds un homme brillant et spirituel , que les femmes de la cour s'étaient disputé , que les princesses avaient honoré de leurs faveurs , et le voir animé par un amour tendre, délicat et timide, c'était une grande séduction pour l'amour-propre et pour le cœur de mademoiselle Aïssé! Ce qui rendait le chevalier plus dangereux pour elle , c'est qu'il n'avait que des vues honorables : il voulait épouser celle qu'il aimait , et cherchait à se faire relever des vœux qui l'engageaient dans l'ordre de Malte. Mademoiselle Aïssé se sentit assez de vertu pour repousser un projet qui eût abaissé son amant aux yeux du monde , et qui était si opposé à toutes les habitudes sociales d'alors -, mais elle ne se trouvait pas assez de force pour résister, lorsqu'il n'y allait que de son propre repos et de sa réputation. Dans la défiance qu'elle avait d'elle-même , elle eut recours à madame de Ferriol , qui comprit encore
moins ses scrupules que la première fois et qui travailla à les détruire. Ne pouvant trouver aucun secours extérieur, voyant tous les jours le chevalier, qu'on ne lui permettait pas de fuir comme elle l'aurait voulu, elle finit par lui avouer qu'elle partageait ses sentimens; en s'abandonnant à lui, elle eut le bonheur d'être aimée encore davantage. Il redoubla ses instances pour l'épouser ; elle n'y voulut jamais consentir; et même , lorsqu'elle s'aperçut qu'elle allait devenir mère , l'intérêt de son enfant et la perte de sa réputation ne la rendirent pas moins inflexible.
Ce ne fut point à madame de Ferriol qu'elle confia sa situation : elle lui connaissait trop peu de discrétion et de délicatesse. Elle avoua tout à lady Bolingbroke, avec qui elle était très-liée. C'était une femme sensible et estimable. Elle était nièce de madame de Maintenon , et son premier mari avait été M. de Villette. Elle pria madame de Ferriol de lui confier , pendant quelque temps, mademoiselle Aïssé, pour la mener en Angleterre; madame de Ferriol consentit à ce vovage. Lady Bolingbroke et le chevalier d'Aydie logèrent mademoiselle Aïssé dans un quartier retiré de Paris ; elle y accoucha d'une fille, et reçut tous les soins d'une amie tendre et d'un amant passionné. Afin de cacher sa faute, et pour reparaître plus tôt chez madame de Ferriol et dans le monde , elle ne prit pas les soins et les précautions nécessaires , depuis lors elle fut toujours faible et souffrante.
L'enfant fut conduit en Angleterre par lady Bolingbroke ^ après sa première éducation , elle fut ramenée en France , et placée dans un couvent à Sens , sous le nom de miss Black , nièce de lord Bolingbroke.
C'est d'une époque un peu postérieure que sont davées les lettres de mademoiselle Aïssé qui ont été publiées^ elles se continuent presque jusqu'aux derniers jours de sa vie. Elles sont adressées à madame Calandrini, qui, pendant qu'elle habitait Paris, où son mari était résident de la république de Genève, s'était liée d'une tendre amitié avec mademoiselle Aïssé. Il paraît que cette dame , dont les principes étaient plus sévères que ceux des femmes i\iù entouraient sa jeune amie , contribua , par ses conseils et ses exemples, à lui donner assez de force pour ne plus s'écarter de ses devoirs. A l'époque où commença cette correspondance , mademoiselle Aïssé , quoique le clievalierd'Aydie lui fût plus cher que jamais, quoique luimême l'aimât toujours davantage , avait rendu cette passion plus pure. Ce combat continuel contre un amour qui acquérait tous les jours plus de force, le manque absolu d'espérance , le repentir de sa faiblesse, le chagrin de ne pouvoir se livrer, sans rougir, à la tendresse maternelle, donnent à ses lettres un caractère de mélancolie tout-à-fait touchant. Ce triste sentiment, auquel venait peut-être se mêler le souvenir de fautes plus anciennes et plus humiliantes , prend plus de force à mesure que la santé de mademoiselle Aïssé
MADEMOISELLE AISSE. .34i
s'alfaiblit : les consolations de la religion , refuge des âmes tendres et malheureuses , donnent sur la fin un caractère plus résigné et moins amer à sa douleur, et la rendent plus intéressante encore. Mademoiselle Aïssé mourut en lySi. Sa mort, qui termina une vie malheureuse, le désespoir où fut d'abord plongé le chevalier d'Aydie , la tristesse profonde où il vécut encore pendant quinze ans , donnent à ceux qui lisent leur histoire la tentation de reprocher à mademoiselle Aïssé une délicatesse scrupuleuse qui priva son amant et elle d'un bonheur dont ils étaient dignes de jouir.
C'est cependant ce scrupule désintéressé, ces combats contre un véritable penchant, ce sacrifice de soimême, la douleur des remords préférée à une conduite plus régulière, mais plus utile, qui élèvent mademoiselle Aïssé au-dessus du vulgaire des femmes et lui donnent tout son charme.
Le chevalier d'Aydie eut toujours pour sa fille une tendresse et des soins auxquels ses regrets donnaient plus de force encore ; il la maria à un gentilhomme de sa province, et lui laissa sa fortune. Il existe des lettres qu'il écrivit à M. de Pont-de-Veyle , relativement à ce mariage. Elles sont pleines de la douleur la plus vive , quoique l'époque de la mort de mademoiselle Aïssé fût déjà assez éloignée.
Les lettres de mademoiselle x\ïssé à madame Calandrini, ont été recueillies et publiées par mademoi-
selle Rieu, petite-fille de madame Calandrini ; elle les avait communiquées à Voltaire, qui y avait mis quelques notes de sa main. La notice que mademoiselle Rieu a mise à la tête de son édition était déjà écrite quand le manuscrit des lettres fut montré à Voltaire 5 il atteste , dans une note placée au bas de cette notice , que le chevalier d'Aydie avait plusieurs fois olfert à mademoiselle Aissé de l'épouser. Les détails que j'ai ajoutés m'ont été racontés par M. Suard , qui avait connu les amis de mademoiselle Aïssé et du chevalier d'Aydie.