DES LETTRES DE MADEMOISELLE AÏSSÉ
A 3IADAME DE CALANDRINI
(de Genève).
Ma vie est assez douce. Si je vous avais à Paris , le roi ne serait pas plus heureux que moi. Les étrennes m'affligent uu peu ; tout le monde m'en donne , et je ne puis en donner à personne. Je pi-ends mon parti sur les gouttières de cette maison ; il y a des temps où les choses ne font pas autant d'impression. C'est suivant l'état du cœur : quand il est satisfait, on glisse facilement sur les épines qui se rencontrent toujours dans la vie ; il n'y en a point d'exempte. On radote toujours ici ; on se plaint sans cesse : il y a quelques jours qu'elle s'adressa à Fontenaj , qui lui répondit très-fortement, et l'assura qu'elle ne persuaderait jamais le public, et qu'elle le révolterait contre elle-même ; qu'il était témoin que la veille j'avais été pressée extrêmement de rester i\ souper chez madame de Parabère avec le chevalier ; que j'avais refusé , et étais revenue à neuf heures à pied et par la
(1) Nous avons pensé que le public nous saurait gré de reproduire ici quatre lettres de mademoiselle Aïssé.
{Noie de l' EdiUair.)
pluie. Cette justification m'a affligée ; les raibons iie font que l'aigrir. J'ai lieu d'être très-conteute du chevalier; il a la même tendresse et les mêmes ciaintes de me perdre. Je ne mésuse point de son attachement. C'est un mouvement naturel chez les hommes de se prévaloir de la faiblesse des autres ; je ne saurais me servir de cette sorte d'art : je ne connais que celui de rendre la vie si douce à ce que j'aime , qu'il ne trouve rien de préférable ; je veux le retenir à moi par la seule douceur de vivre avec moi. Ce projet le rend aimable ; je le vois si content , que toute son ambition est de passer sa vie de même. Peut-être cela nous conduira à ce que nous désirons tant : la nature de son bien est un furieux obstacle. Dieu nous regardera peut-être en pitié : j'ai des mouvemens quelquefois bien durs à combattre. Ce qu'il y a de surprenant , c'est que je les ai eus toute ma vie : je me reproche Hélas ! que n'étiez-vous madame de Ferriol ?
Vous m'auriez appris à connaître la vertu. Mais passons sur cela; cependant je suis, en fait d'amour, la plus heureuse personne du monde. Matière à réflexions pour de jeunes cœurs ! Pardonnez toutes mes faiblesses à l'aveu sincère que je vous en fais, et permettez que je vous parle de la petite. Elle est charmante : tout ce qui m'en revient m'empêche de me repentir de sa naissance ; et je crains que la pauvre petite n'en pleure plus que moi : sa figure embellit tous les jours ; j'ai envoyé Sophie , sous prétexte d'aller voir sa tante ; elle y a été quinze jours ; elle en a été enchantée ; elle est adorée de tout le couvent; elle a de la raison , de la bonté et de la fermeté : on lui fit arracher quatre dents , elle ne jeta aucun cri ; on l'en loua. Elle répondit : A quoi m'aurait-il servi de crier ? Ne fallait-il pas les arracher ? Elle dit à Sophie qu'elle était bien fâchée que je n'allasse pas cette année la voir ; qu'elle me priait bien d'y venir l'autre ; qu'elle me remerciait de toutes mes bontés ; qu'elle savait que l'on m'impor-
tunait souvent pour elle , et qu'elle ferait tout ce qu'elle pourrait pour bien apprendre et être sage ; qu'elle ne voulait pas que je me rebutasse : elle est très-caressante. La pauvre petite sent déjà , je crois, le besoin qu'elle a de l'être. Son bon ami est au désespoir de ne pouvoir pas la voir ; il l'aime à la folie; il lui prend des envies d'aller la voir , que j'ai bien de la peine à combattre. Nous travaillons à lui faire une dot , en cas qu'elle ne voulût pas se faire religieuse : si Dieu nous prête vie , elle pourra avoir 40,000 liv. et 400 liv. de rente. Elle serait très-bien mariée en province avec cela; mais gare au pot au lait ! si elle avait le malbeur de nous perdre , elle serait bien à plaindre. Je la recommanderai à d'Argental. Le chevalier a déjà placé 2,000 écus pour elle seule. Adieu, madame; voilà une lettre assez longue pour être écrite de suite : mais je suis seule , et j'ai voulu en profiter pour causer long-temps avec vous. Je vous envoie une petite boîte d'écaillé , couleur de feu ; je n'ai pu me refuser la satisfaction d'y prendre du tabac un jour , pour que vous disiez , quand vous en prendrez dedans , qu'elle a servi à la personne qui vous aime le plus.
Je ne puis vous dire , madame , la douleur où je suis de vous avoir quittée. J'ai le cœur si gros et si serré, que j'ai cru étouffer. La crainte de vous trop attendrir m'a fait me contraindre , en me séparant de vous ; j'ai fait ce que j'ai pu , pour que vous ne vissiez pas couler mes larmes ; mais j'en ai gagne un mal de tête affreux. Si je n'avais pas la certitude de vous revoir , je ne sais pas , en vérité , de quoi je serais capable : les réflexions morales m'accablent. La vie me parait si courte . pour essuyer de si grandes peines , que je ne veux plus faire de connaissances , dans la crainte de m'ex.-
3if, MÉLANGES LITTÉRAIRES
poser à la peine où je suis ; mais tout cela se détruit à mesure que je le pense. Je me dis que je ne trouverai jamais d'amie qui mérite d'être aimée sur tous les points , comme vous ; je ne pense plus à la retraite ; mes idées là-dessus sont évanouies. Je me priverais par-là absolument de l'espérance de vous aller voir souvent ; et d'ailleurs , madame , je sens trop les conséquences de ce parti-là. Depuis que nous eu avons parlé ensemble , je puis me conduire aussi bien dans le monde , et même mieux. Plus ma tâche est diflicile, plus il y a de mérite à la remplir ; et je dois , par reconnaissance , rester auprès de madame de Ferriol , qui a besoin de moi. Hélas! madame , je me rappelle sans cesse notre conversation dans votre cabinet ; je fais des efforts qui me tuent. Tout ce que je puis vous promettre, c'est de ne rien épargner pour que l'une des choses arrive. Mais , madame , il m'en coûtera peut-être la vie ; car , pour les espérances , elles sont si éloignées, que je mourrai peut-être de vieillesse avant qu'elles arrivent. On m'a chargée de cent mille jolies choses pour vous ; il est j uste que je vous en fasse part. Voici deux articles de ses lettres.
« Mille respects à votre amie : assurez-la qu'il y a tant de << sympathie dans votre façon de penser et la mienne , qu'il .< ne me serait pas possible de ne pas partager les sentimens « que vous avez pour elle. »
Dans une précédente , que je reçus à Lyon.
« Je vous félicite du plaisir que vous avez eu de voir et « d'embrasser madame Calandrini. Je connais votre cœur, << et je ne suis pas surpris des larmes que la joie vous a fait •( répandre. J'en ai répandu aussi , ma chère j^ïssé , en lisant « votre lettre , et je n'ai pas été plus touché de la peinture « que vous faites de vos transports , que de l'empressement " avec lequel madame Calandrini vous a reçue. Dites-lui » bien , je vous prie , que j'ai une extrême reconnaissance
MADEMOISELLE AISSÉ. 347
« des marques de son souvenir : le goût que l'on a pour la « vertu doit êtie la mesure du respect que l'on a pour elle. «■ Je la crois trop juste , et je lui crois trop de sentimens , pour « condamner l'amitié que vous avez pour moi. Si vouspou- « viez lui peindre l'attachement que j'ai pour vous, ma << chère Silvie ! Dites- lui hien qu'il n'y a jamais eu , et « qu'il n'y aura jamais un moment de ma vie où je cesse de « vous aimer. Demeurez à Genève tout le temps que vous « pourrez; je regrette moins votre absence. J'imagine que « votre santé y est en sûreté. Je suis en peine des fatigues du « retour. Conservez-Vous , ma chère Aïssé. Aimez-moi: c'est « là le véritable fondement du bonheur de ma vie. »
Voilà , madame, bien des choses qui blessent ma modestie ; mais aussi je serai plus excusable à combattre si lentement. Hélas I que l'on est heureuse , quand on a assez de vertu pour surmonter de pareilles faiblesses ; car, enfin , il en faut infiniment pour résister à quelqu'un que l'on trouve aimable , et quand on a eu le malheur de n'y pouvoir résister. Couper au vif une passion violente , une amitié la plus tendre et la mieux fondée ! Joignez à tout cela de la reconnaissance ; c'est effroyable I La mort n'est pas pire. Cependant vous voulez que je fasse des efforts : je les ferai ; mais je doute de m'en tirer avec honneur , ou la vie sauve. Je crains de retourner à Paris. Je crains tout ce qui m'approche du chevalier, et je me trouve malheureuse d'en être éloignée. Je ne sais ce que je veux. Pourquoi ma passion n'est-elle pas permise? pour- (juoi n'est-elle pas innocente ?
Mandez-moi au plus tôt de vos nouvelles. Permettez que je vous embrasse mille fois , et de tout mon co'ur. Beaucoup d'amitiés à mesdames vos filles. Je les embrasse toutes ; souvenez-vous de votre Aïssé , et sovez persuadée de tout son attachement , et de tout son respect pour vous ; il est exlrénie.
J'ai reçu cet après-midi votre lettre , madame , qui m'a donné un vrai plaisir : ma santé est toujours de même ; et la saison est très-peu propre pour attendre des succès des remèdes. Vous me demandez si je suis changée : je le suis très-fort: mes yeux sont d'un gris brun jaune, le tour de ma bouche maigri et marqué , pâle et abattue. Pour le corps, je n'ai plus que la peau et les os ; si je mettais du rouge , cela me ranimerait. La physionomie est moins changée qu'elle ne devrait être ; mes lèvres ne sont pas pâles : en un mot , c'est une vilaine chose qu'un corps maigre. A l'égard de mon âme, j'espère que , dimanche prochain , elle sera délivrée de toutes ses impuretés. Je m'accuserai de toutes mes fautes. J'ai eu une scène bien touchante hier. Je vous envoie une copie d'une lettre que l'on m'a rendue en réponse d'une que j'avais écrite , remplie de sentimens d'amitié , de détachement et de ma résolution. Comme on me la rendit soi-même , je ne la lus pas sur-le-champ. Nous parlâmes sur cette matière ; vous auriez fondu en larmes aussi-bien que nous ; mais cette scène ne dérange point mes projets , et on ne cherche pas à les déranger. Vous serez étonnée , quand je vous dirai que mes confidentes et les instrumens de ma conversion sont mon amant, mesdames de Parabere et du Dejfant , et que celle dont je me cache le plus , c'est celle que je devrais regarder comme ma mère. Enfin, madame de Parabere l'emmène dimanche j et madame du DeJJant est celle qui m'a indiqué le P. Bourreaux , dont je ne doute pas que vous n'ayez entendu parler. Il a beaucoup d'esprit, bien de la connaissance du monde et du cœur humain; il est sage, et ne se pique point d'être un directeur à la mode. Vous êtes surprise , je le vois , du choix de mes confidentes ; elles sont mes gardes , et surtout madame de Parabere , qui ne me quitte presque point ,
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et a ]>our moi une amitié étonnante ; elle m'accable de soins , de bontés et de présens Elle, ses gens , tout ce qu'elle possède, j'en dispose comme elle, et plus qu'elle. Elle se renferme chez moi toute seule , et se prive de voir ses amis. Elle me sert sans ni'approuver ni me désapprouver, c'est-à-dire elle m'a écoutée avec amitié , m'a offert son carrosse pour envoyer chercher le P. Bourceaux , et, comme je vous l'ai dit, elle emmène madame de Fevriol, pour que je puisse être tranquille. Madame du Deffant , sans savoir ma façon de penser, m'a proposé elle-même son confesseur. Je ne doute point que ce qui se passe sous leurs yeux ne jette quelque étincelle de conversion dans leur âme. Dieu le veuille! Adieu , madame ; j'ai tant de plaisir à causer avec vous, que je ne puis vous quitter. Hélas I il le faudra bien.
Lettre du che^-aliev à mademoiselle AissÉ.
» Votre lettre, ma chère Aïssé , ine touche bien plus
•< qu'elle ne me fâche ; elle a un air de vérité , et une odeur
« de vertu à laquelle je ne puis résister. Je ne me plains de
» rien 5 puisque vous me promettez de m'aimer toujours.
« J'avoue que je ne suis pas dans les principes où vous êtes:
■< mais, Dieu merci, je suis encore plus éloigné de l'espiùt
« de prosélytisme , et je trouve très-juste que chacun se
« conduise suivant les lumières de sa conscience. Soyez tran-
« quille, soyez heureuse , ma chère Aïssé ; il ne m'importe
« des moyens ; ils me paraîtront tous supportables , pourvu
« qu'ils ne me chassent pas de votre cœur. Vous verrez par
« ma conduite que je mérite vos bontés. Eh I pourquoi ne
« m'aimeriez-vous plus, puisque c'est votre sincérité, c'est
« la pureté de votre âme , c'est la vertu qui m'attachent à
« vous ? Je vous l'ai dit mille fois , et vous verrez que je
« ne vous trompe pas; mais est-il juste que vous attendiez " que les effets vous aient prouvé ce que je dis, pour le croire? « Ne me connaissez-vous pas assez , pour avoir en moi cette « confiance qu'inspire toujours la vérité aux gens qui sont » capables de la sentir? Soyez, dès ce moment, persuadée M que je voxis aime, ma chère Aïssc , aussi tendrement qu'il « est possible, aussi purement que vous pouvez le désirer; «' croyez surtout c[ue je suis plus éloigné que vous-même , " de prendre jamais d'autre engagement. Je trouve qu'il ne « doit rien manquer à mon bonheur , tant que vous me « permettrez de vous voir , et de me flatter que vous me <t regarderez comme l'homme du monde qui vous est le plus « attaché. Je vous verrai demain , et ce sera moi-même qui ■< vous rendrai cette lettre. J'ai mieux aimé vous écrire que de « vous parler , parce que je sens que je ne pourrais traiter « avec vous la matière sans perdre contenance. Je suis en- « core trop sensible ; mais je ne veux être que ce que vous « voulez que je sois; et , dans le parti cjue vous avez pris, <> il suffit de vous assurer de ma somnission et de la con- '< stance de mon attachement, dans tous les termes où il vous « plaira de le réduii'e , sans vous laisser voir des larmes que " je ne poun'ois empêcher de couler, mais que je désavoue, <c puisque vous m'assurez que vous aurez toujours pour moi « de l'amitié. J'ose le croire, ma chère Aïssé , non-seule- « ment parce que je sais que vous êtes sincère , mais encore <i parce c{ue je suis persuadé qu'il est impossible qu'un atta- « chement aussi tendre , aussi fidèle , aussi délicat que le « mien , ne fasse pas l'impression qu'il doit faire sur un -< cœur comme le vôtre •>.
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Je ne puis causer long-temps avec vous aujourd'hui ; mais je vous dirai ce qui mettra le comble à vos souhaits : j'ai, Dieu merci, exécuté ce que je vous avais mandé, je suis comblée ; ma tranquillité n'est plus que trop grande ; car je ne me sens pas assez repentante de mes fautes ; mais je suis dans la ferme résolution de ne plus succomber , si Dieu ne me relire pas si tôt à lui. Je ne souhaite plus la vie que pour remplir mes devoirs, et me conduire d'une façon qui puisse mériter la miséricorde de ce bon père. Il y aura demain huit jours que le P. Bourceaux a reçu ma confession. La démaiche que j'ai faite a donné à m-on âme un calme que je n'aurais point , si j'étais restée dans mes égaremens; j'aurais, avec l'objet d'une mort présente, les remords qui m'auraient rendue bien malheureuse dans ces derniers instans: je suis dans un tel état de faiblesse, que je ne puis sortir de mon lit ; je m'enrhume à tous les momens. Mon médecin a pour moi des attentions étonnantes , il est mon ami ; je suis bien heureuse en tout : tout ce qui est autour de moi me sert avec affection : la pauvre Sophie a des soins étonnans de mon corps et de mon âme; elle m'a donné de si bons exemples , qu'elle m'a presque forcée à devenir plus sage ; elle ne m'a point prêchée : son exemple et son silence ont eu plus d'éloquence que tous les sermons du monde ; elle est affligée jusqu'au fond du cœur ; elle ne manquera jamais de rien, quand elle m'aura perdue (1). Tous mes amis l'aiment beaucoup , et en auront soin. J'espère qu'elle n'en aura pas besoin. J'ai la consolation de lui
{i) Sophie, à la mort de mademoiselle Aissd , s'est mise dansun couvent.
laisser du pain. Je ne vous pail<; point du chevalier; il est au désespoir de me voir aussi mal ; jamais on n'a vu dans une passion violente , plus de délicatesse , plus de sentimens , plus de noblesse et de générosité. Je ne suis point inquiète de la pauvre petite : elle a un ami et un protecteur qui l'aime tendrement. Adieu , ma chère madame ; je n'ai plus la force d'écrire. C'est encore pour moi une douceur infinie de penser à vous ; mais je ne puis m'occuper de cette joie , sans m'attendrir , ma chère amie. La vie que j'ai menée a été bien misérable: ai-je jamais joui d'un instant de joie? Je ne pouvais être avec moi-même ; je craignais de penser ; mes remords ne m'abandonnaioiit jamais depuis le moment où j'ai commencé à ouvrir les yeux sur mes égaremens. Pourquoi serais-je effrayée de la séparation de mon âme , puisque je suis persuadée que Dieu est tout bon , et que le moment où je jouirai du bonheur sera celui où je quitterai ce misérable corps (1)?
(1) Cette lettre fut écrite quelques jours avant la mort de mademoiselle Aïssé.
M. DCCC. XXIX
Le public n'a connu madame la duchesse de Duras que par deux ouvrages qui ont obtenu le plus grand succès. Oiirika et Edouard ont appris à beaucoup de milliers de lecteurs quelle délicatesse de sentimens, quelle élévation d'âme, quelle connaissance et quelle pitié des souffrances du cœur formaient le caractère distinctif du talent de madame de Duras. Si elle a excellé à retracer toutes les nuances sociales , et cette hiérarchie , à la fois réelle et indéfinie , qui règne dans le grand monde , ce n'est pas qu'elle ait voulu peindre
des ridicules , ni même faire un tableau de mœurs. Dans les différences de situation ou de rang, elle n'a semblé voir que leur effet sur les affections tendres. Sans amertume contre la société , elle a montré comment ses lois et ses distinctions pouvaient cruellement opprimer les plus naturelles et les plus pures émotions de l'âme. Elle s'est plu à représenter de telles barrières, nécessaires peut-être , ou qui du moins ne peuvent disparaître au gré de ceux qu'elles oppriment, comme une sorte de fatalité contre laquelle vieinient se briser les élans du cœur.
Telle est l'idée que madame Duras a donnée d'elle par deux bien petits volumes , qui désormais ont pris place pour toujours auprès des romans de madame de La Fayette et de madame Cottin 5 mais elle n'a laissé entrevoir aux lecteurs de ses livres qu'une faible portion de ce qu'elle valait. A ses amis elle a légué de bien autres souvenirs ^ c'est pour eux une triste consolation de dire qui ils ont perdu , et de se faire envier par ceux dont n'a pas été connue la noble personne qu'ils regrettent.
Les ])remières années de sa vie s'étaient écoulées au milieu de circonstances tristes et agitées. Née à Brest en 1778 , elle était fille de M. de Kersaint, officier de marine. Son père embrassa avec chaleur les opinions libérales du commencement de la Révolution ; il était député à la Convention et compté parmi ces girondins qui payèrent si cher leurs illusions et leur
imprévoyance ; mais M. de Rersaint ne les suivit pas jusqu'au bout: il ne vota point la mort de Louis XVI. Quand il eut, ainsi que ses amis, përi sur l'échafaud , sa veuve quitta la France et passa d'aljord aux Etats- Unis, puis à la Martinique, avec sa fille unique, alors âgée de quinze ans ^ la douleur et la maladie avaient affaibli ses facultés. Mademoiselle de Kersaint reçut ainsi la rude et forte éducation du malheur; elle eut, si jeune encore , la responsabilité d'elle-même. Au lieu de recevoir les soins d'une mère, de vivre sous sa tendre tutelle, c'était elle qui était condamnée à avoir jugement, prévoyance, décision^ elle gouvernait ce ménage pauvre et exilé ^ passant ainsi d'une façon triste et sévère les riantes années qui suivent Tenfance. Un parent établi aux colonies lui laissa une succession assez considérable ; elle venait de perdre sa mère : orpheline , et riche pour une émigrée, elle vint on Angleterre, où , en 1797, elle épousa le duc de Duras.
En rSoi, elle rentra en France. Les opinions de M. de Duras le tenaient éloigné du gouvernement impérial. Madame de Duras ne se sentait non plus aucun penchant aux séductions de cette cour nouvelle; elle vivait d'une façon calme et modeste , occupée de l'éducation de ses deux filles: souvent à la campagne , entourée d'une société aimable et spirituelle , mais fort intime , car alors l'opposition se faisait à petit bruit ; la sienne avait la liberté d'esprit , la franchise de langage, l'entière sincérité d'une opposition qui se fonde sur l'amour de la justice et non sur l'intérêt blessé , sur la
dignité et non sur la vanité. Rien ne semblait lui coûter dans sa situation personnelle 5 ses plaintes étaient pour la France opprimée plus que pour l'ancien régime perdu ^ elle voulait regretter la liberté, plutôt que les honneurs aristocratiques qui lui étaient ôtés.
La Restauration la remplit d'enthousiasme j nulle femme ne l'avait conçue d'une façon plus grande et plus généreuse : elle y voyait la gloire de la patrie, l'union du passé et du présent, le libre développement des esprits ^ elle parait cette révolution tant souhaitée de tous les rêves de son imagination. Aussi sa tolérance pour toutes les opinions était complète -, elle se les figurait toujours sincères et désintéressées, et leur savait gré, pour ainsi dire, de se manifester avec franchise. Elle eût volontiers pris les plus profonds dissentimens pour de simples malentendus entre gens qui , au fond , voulaient tous la même chose. Son salon, où elle se plaisait à réunir toutes les illustrations de la politique , des lettres , des sciences et des arts , où elle accueillait tous les succès , était comme une sorte de terrain neutre sur lequel elle maintenait la paix : on n'y connaissait qu'un seul parti , le parti des gens d'esprit. Ce n'était pas à ces seules jouissances de société que se bornait son caractère de concorde et de tolérance. S'agissait-il de rendre un bon olïice , de réparer une iniquité , d'arrêter une persécution , le zèle de madame de Duras devenait actif et passionné. C'était un besoin de son cœur; c'était aussi une sorte d'amour-propre pour la Restauration : elle n'eût pas voulu lui laisser encourir
le reproche d'avoir méconnu un droit ou lait verser une larme.
Quand on a peint un tel caractère , il est bien évident que ces écrits où l'on a trouvé du charme , que ce commerce du monde, ces relations aimables avecles indifférens , avec les amis d'un jour , ne furent pas la plus grande atlaire de la vie. L'âme ne trouve pas un mobile si actif dans les intérêts secondaires : les affections seules , la faculté de sentir vivement , peuvent lui donner ce vol élevé. Les sentimens de madame de Duras avaient quelque chose de passionné , de dévoué et de durable. Son esprit tendait sans cesse vers ce qui est placé dans les hautes régions 5 son caractère était généreux : jamais de malveillance contre personne; un goût vif pour tout ce qui était distingué et animé , pour tout ce qui remuait les idées ou faisait battre le cœur; l'émulation pour le bien -, la répugnance à croire le mal. Ce qu'elle avait d'inquiet , d'agité , d'orageux , animait et agrandissait son esprit , sans la rendre moins bienveillante et moins sympathique. Elle pouvait aimer le succès , elle aimait mieux encore l'affection : aussi en était-elle environnée.
Pendant les tristes années où l'on voyait sa santé se détruire successivement, elle fut contrainte à vivre plus solitaire , à se priver des amitiés de salon , de cette société animée dont elle était le centre : des sentimens plus intimes furent sa consolation au milieu des souffrances cruelles qui la dévoraient. Sa fdle, madame la duchesse de Rauzan , lui a prodigué les soins les
plus touchans -, ne l'a jamais quittée 5 l'a suivie dans la solitude, dans les voyages-, a adouci ses derniers momens par la piété filiale la plus tendre. Au mois de janvier 1 829 , elle était à Nice -, elle avait aussi auprès d'elle sa fille aînée , madame de La Rocliejaquelein. EUe supporta la plus douloureuse agonie avec une résignation forte et pieuse , dans la plénitude de sa raison. De longues souffrances l'avaient affaiblie sans l'abattre , et elle sentit cette consolation qu'éprouvent les mourans de se voir entourés jusqu'au dernier instant des plus chers objets de leur affection.
SOEUPx MARGUI^RITE
M. DCCC. XXXIV
Il y a bientôt trente ans , lorsque j'étais auditeur au Conseil-d'État , je reçus la mission d'inspecter les prisons et les hôpitaux de plusieurs départemens. L'accomplissement de ce devoir m'avait amené dans la ville de...., pour y visiter l'établissement consacré aux aliénés.
J'avais parcouru la portion du bâtiment où étaient enfermés les hommes. L'économe et le médecin m'avaient promené de loge en loge, me démontrant , avec tout le sang-froid de l'habitude , ce spectacle de misère. Ces hommes excellens , dont la vie était patiem-
ment consacrée à de si tristes soins , qui s'étaient tlévoués avec zèle à cette œuvre d'humanité , semblaient me faire voir les salles d'un musée , et m'expliquer des objets d'histoire naturelle. Us s'adressaient à ma curiosité , ils me racontaient les actes de démence dont je ne pouvais être témoin pour le moment 5 ils me disaient les accès de fureur des malheureux que je voyais calmes et affaissés dans le coin de leur loge : ils provoquaient la conversation insensée des aliénés assez pacifiques pour qu'il leur fût permis d'errer dans les cours. Par une sorte de plaisanterie toute bienveillante , ils appelaient même en moi une impression de gaîté. Et moi , si loin d'avoir le mérite de leur dévouement ; moi , qui ne ferai pas en ma vie entière autant de bien qu'ils en font dans une semaine , je ne pouvais vaincre mon émotion ; un sentiment à la fois de répugnance et de pitié me glaçait , et souvent dressait mes cheveux sur ma tête. Il me tardait de finir cette cruelle visite, de sortir de cette enceinte malheureuse.
Nous passâmes dans l'hospice des femmes : on me conduisit d'abord dans une salle où se trouvaient les sœurs de la Charité qui faisaient le service d'infirmières. Après quelques mots adressés à la supérieure, nous étions en marche pour commencer cette nouvelle tournée , quand je vis une jeune sœur s'approcher du médecin et lui demander timidement, mais d'un ton ému : — Comment est-il aujourd'hui ? Je la regardai avec plus d'attention. Elle était jeune et me parut belle, d'une physionomie profondément triste.
Le médecin lui répondit : — Que voulez-vous ! ça ne peut pas changer. Puis se tournant vers moi : — Elle me demande , dit-il , des nouvelles d'un aliéné à qui elle s'intéresse beaucoup. Et l'économe ajouta : — C'est celui du n" 17, au bout du corridor -, je vous l'ai fait remarquer. Je me rappelai en effet un homme jeune, que j'avais vu attaché sur son lit, se débattant dans ses liens , en poussant d'horribles cris.
— Quel intérêt prend-elle à ce malheureux ? demandai-je. — C'est une fort triste histoire, monsieur, me répondit le médecin.
La sœur de Charité , entendant qu'il était question d'elle , s'éloigna aussitôt. L'expression d'un morne désespoir se peignit dans ses traits.
La supérieure , m'adressant alors la parole , me dit: — Monsieur , si vous voulez connaître l'horrible malheur qui a amené ici ma sœur Marguerite , et qui a décidé sa vocation , je pourrai vous en faire lire le récit écrit par elle-même. Quand elle entra chez nous , ou plutôt quand elle voulut se jeter dans les bras de Dieu, la pauvre fdle n'eut pas la force de me dire son histoire. Elle l'avait écrite dans un long détail, et elle me Ta remise.
Je hâtai la hn de ma visite : mon imagination était saisie par ce que j'avais vu , par ce qu'on m'avait dit. La physionomie si douloureuse de sœur Marguerite
3ti6 MÉLANGES LITTÉRAIRES.
était toujours devant mes yeux. Je ne trouvais plus ni intérêt ni émotion pour les misères qu'on me montrait. J'achevai mécaniquement mon office d'inspection. Lorsque je sortis , la supérieure me remit un rouleau de papier. Je rentrai aussitôt chez moi , et je lus ce qui suit :
Je suis la fille unique d'un médecin fort connu
de la province de ; il avait la réputation d'un
homme savant, habile et fort honorable. Il s'était particulièrement consacré à l'étude et aux soins des maladies mentales. Après la mort de ma mère , il avait même fondé un établissement pour les aliénés , et s'en occupait avec autant de charité que d'amour de son art. La maison était grande , le jardin assez vaste. Les malheureux malades n'étaient pas nombreux , et chacun pouvait être soigné avec une attention particulière.
Pour moi , j'étais logée avec mon père dans un pavillon séparé. Il ne voulait point que j'eusse sous les yeux l'affreux spectacle de la démence furieuse. Je n'approchais jamais du corps de bâtiment où l'on tenait renfermés les frénétiques soumis à un traitement de rigueur. Pourtant, j'entendais quelquefois leurs cris , et jamais sans me sentir glacée jusqu'au fond du cœur.
Mais ceux dont la folie était calme , ou dont la convalescence était assurée , pouvaient se promener dans le jardin. On les y laissait presque en liberté 5 souvent
même , ils approchaient de notre pavillon et auraient pu ouvrir facilement la porte en treillage qui séparait du jardin la petite enceinte réservée pour nous. Cela ne leur était point permis ; mais les gardiens n'étaient pas toujours là ] d'ailleurs mon père voulait'qu'on traitât ces pauvres gens avec une extrême douceur.
Un jour que j'allais m'asseoir sur un banc où j'avais coutume de venir travailler ou lire , j'y trouvai un jeune homme inconnu-, je me retirai aussitôt, et même avec une sorte d'effroi.
— Ah ! mademoiselle , me dit-il , c'est une bien cmelle chose de causer un tel dégoût , qu'il étouffe la pitié.
Ces paroles me firent une impression douloureuse. Je me serais reproclié de faire de la peine à un être déjà si malheureux -, l'idée de produire en lui une sensation qui pourrait accroître ou renouveler son mal , se présenta aussi à ma réflexion. J'avais ouï dire à mon père que souvent une impression de douleur, même passagère , pouvait ramener des crises d'aliénation et renouveler le désordre mental.
— Monsieur, dis-je, voudriez-vous parler à mon père ?
Il comprit que je feignais de le prendre pour un étranger.
— Je suis de la maison , mademoiselle , reprit-il : un de ces malheureux que votre père veut guérir ; vous le savez bien. Je vous fais peur, mais soyez tranquille ; je ne fais de mal à personne : on dit même que je suis plus raisonnable depuis quelque temps. Pour vous le prouver, je m'en vais ; je ne dois pas être ici : c'est défendu , n'est-ce pas ? Il s'était levé , et s'éloigna tranquillement , me laissant toute troublée.
Je parlai à mon père de cette rencontre. — Il est en effet très-doux , me dit-il , et le désordre de son esprit ne semble pas fort grand 5 j'ai même hésite un peu , si je le recevrais dans la maison. Aux yeux de tout autre que moi, il eût passé pour aussi raisonnable que bien des gens qu'on rencontre en toute liberté 5 mais j'ai une telle habitude de ces tristes maladies , que , j'ensuis assuré , celle-ci augmentera. Ainsi , j'ai voulu le soumettre à un régime salutaire , et surtout l'isoler des circonstances au milieu desquelles sa raison s'est troublée.
— Mon père , demandai-je avec quelque curiosité , pouvez-vous me dire en quoi consiste sa folie ?
— Elle vous semblera bizarre , et cependant elle n'est pas sans exemple : il se croit fou ; il a une préoccupation fixe et profondément mélancolique de l'état de sa propre raison. Il s'examine lui-même ; il se démontre qu'il est insensé, et s'en désespère. Rien ne peut le dissuader , ni le consoler. Aucun travail , aucune étude
SOEUR :\JARGUERITE. 3G!)
ne réussit à le distraire. Il s'en croit incapabh; ; il ne saurait suivre une lecture , et prétend qu'il ne peut comprendre 5 que la suite des idées lui échaj)pe : réellement cela est ainsi. C'est lui-même qui est venu se présenter à moi et me demander de l'admettre parmi mes pensionnaires. « — C'est là que je dois être , me disaitil , c'est ma place. Je ne suis plus fait pour vivre avec les gens raisonnables, w
Il a demandé à voir les chambres -, il a choisi la sienne , y a fait ])orter ses meubles , a pris tous ses an angemens , et il est venu s'y installer à jour marqué : il y a de cela trois semaines environ. Depuis lors je le trouve mieux. La régularité de ses journées lui fait du bien. Hors d'ici , la contradiction ou les railleries de ses amis l'exaltaient. Son idée fixe s'enracinait, parce qu'on voulait la lui contester. Ici personne ne lui en parle , et il n'en parle à personne. Je n'essaie point de lui démontrer qu'il est raisonnable. Mais , sans bienl'avouer encore , il se compare aux autres insensés 5 le désordre de leurs idées le frappe, et, par un retour sur lui-même, il commence à se persuader qu'au vrai il ne leur ressemble pas.
Ces détails m'intéressèrent. Dans les jours qui suivirent, je demandai quelquefois à mon père des nouvelles de ce jeune homme. — Sa maladie a un peu changé de caractère , me dit-il une fois 5 il a eu des accès de démence furieuse; mais ce n'est pas un motif pour désespérer de sa guérison. Ce genre d'alîection mentale est j)cnt-être moins durable qu'une fixité calme, dans le m. ^24
désordre des idées ^ seulement il ne faut pas que je le laisse dans le voisinage des antres aliénés , dont les accès pourraient produire sur lui un effet contagieux. J'ai envie de lui donner une chambre dans notre pavillon. Si, d'ici à quelques jours , il n'a point de crise nouvelle, je prendrai ce parti-là. Ce jeune homme me touche , je veux absolument le guérir.
Une semaine environ après, j'étais assise sur mon banc, lorsque je l'aperçus qui ouvrait tranquillement la porte de notre enceinte. Comme il entrait , un des eardiens lui ordonna assez durement de retourner dans le jardin , et se disposait même à venir le prendre. Une sorte de tressaillement , un éclair passa dans les yeux du malade , que cette contrariété sembla révolter. Je me sentis effrayée : son regard s'était fixé sur moi ; il comprit ce que j'avais éprouvé, et se calma sur-lechamp ^ son expression devint soumise , humble et abattue -, il obéissait docilement au gardien , lorsque mon père, qui avait tout vu de sa fenêtre , cria : — Non, laissez-le ] il n'y a pas de mal.
Le jeune homme se retourna — Ah ! monsieur , que vous êtes bon ! dit-il. — Le son de sa voix avait dissipé toute ma crainte. Il s'approcha de moi , et s'assit sur le banc.
— J'ai bien souffert! dit-il. Depuis la dernière fois que j'entrai ici , le mal a fait de terribles progrès. Je le savais trop ; monsieur votre père n'avait pas voulu me
croire. C'est fini pour moi ; j'ai horreur de la vie , telle que le sort me l'a destinée. Il faut mourir plutôt que d'être un objet d'épouvante et de répugnance. Je ne sais comment j'ose paraître devant vous ^ je suis bien honteux de mon état. Imaginez , mademoiselle , il a fallu m'attacher ; je voulais les tuer. Ah ! ils ont été trop durs pour moi ! .... Ce corset de force mes bras retenus et puis les menaces , les paroles grossières ! . . . .
Votre père ne sait pas tout.
Il s'animait à ses cruels souvenirs. Je le regardai, il s'apaisa. — Mon père vous trouve réellement beaucoup mieux , lui répondis-je ^ il dit que vous guérirez de ces accès, de cette fièvre.
— Appelez les choses par leur nom, s'écria-t-il ; ne me ménagez pas. J'ai encore assez de raison pour comprendre vos précautions ; elles me blessent. Plaignez tout bonnement le pauvre fou.
— C'est vous , monsieur , qui vous faites tout ce mal. Si vous pouviez ne pas vous livrer à votre mélancolie , à vos idées exagérées , vous ne seriez pas malade comme vous êtes. Je suis sûre que vous n'avez eu que du chagrin, que vous avez été malheureux.
— Oui j'ai été malheureux I on m'a abandonné, on m'a trahi • je me suis trouvé seul au monde , personne pour me plaindre , personne pour me comprendre. Ma raison n'a pu y résister. C'est ici , c'est dans la maison
des fous que, pour la première fois , j'ai trouvé un peu de pitié et de sympathie. Merci à votre père ! merci à vous qui me parlez si doucement, qui me regardez de façon à répandre un baume dans mon cœur, à me calmer, à me faire croire que je suis comme tout le monde.
Sans avoir peur, je me sentais inquiète^ dès qu'il parlait, je lui voyais un penchant à s'exalter. Sa parole devenait brève et saccadée 5 le son de sa voix s'élevait ; quelque chose de vague et de confus semblait se mettre dans ses pensées.
Mon père vint nous retrouver. Sa présence lui imposait 5 il était devant lui presque comme un enfant devant un maître qu'il respecte.
— Je suis bien aise que vous nous ayez fait une visite 5 vous pouvez venir nous voir de temps en temps -, mais il faut être sage et tranquille , entendez-vous ? autrement , je ne vous laisserais pas auprès de ma fille.
Il revint de temps en temps ; ses accès ne s'étaient pas renouvelés : peu à peu , il parlait moins de sa folie. Il retrouvait dans sa tête des souvenirs plus suivis de son enfance et de sa première jeunesse. Depuis longtemps , il avait perdu ses parens ; son père était mort insensé , et c'était surtout ce qui l'avait préoccupé , redoutant que cette maladie ne fût , ainsi qu'on le dit , héréditaire. Il me racontait sa vie solitaire à la campagne, son caractère triste , le temps passé au collège ,
OÙ les railleries de ses camarades le rendaient malheureux -, le peu de goût qu'il avait eu pour les amusemens de la jeunesse et le train du grand monde 5 comment il lui semblait toujours qu'on le trouvait désagréable et ridicule j comment on conspirait contre lui ; comment il tombait dans des chagrins profonds , en s'enivrant d'idées dont, parfois, il reconnaissait ensuite la fausseté 5 enfin, toute l'histoire d'une âme timide , méfiante , maladive, et pour ainsi dire prédestinée à perdre la raison.
Je lui faisais du bien 5 je le sentais plus encore qu'il ne le disait, et c'était pour moi une jouissance fort douce. Je l'écoutais , sans jamais le contredire , prenant naturellement intérêt à tout ce qu'il me disait. J'avais soin de l'interrompre , sans affectation, lorsque je voyais son discours montrer trop d'agitation , et jamais je ne laissais arriver ses idées à se brouiller et à se presser confusément. Souvent pour le distraire , pour rompre le cours de quelque exaltation mélancolique, jeprenais une guitare et je chantais. C'était pour lui un grand plaisir, un calmant d'un effet certain. Alors , le pauvre jeune homme se comparait à Saiil furieux , apaisé par les chants de David • il pleurait à cette pensée, et moi aussi.
Mon père le trouva assez bien pour lui donner une chambre dans notre pavillon; il s'était de jour en jour attaché à lui , et se flattait de lui procurer une guéri-; son complète.
Dès-lors il vécut dans notre intérieur, et il était fort tranquille; son caractère était très-doux, ses manières , agréables et réservées. Il passait plusieurs heures de la journée avec nous, et surtout avec moi , à cause des occupations de mon père; il n'aimait pas à être long-temps seul. En effet, cela lui était mauvais; la solitude échauffait ses esprits , sa tête se montait. Il avait bien repri s quelques études , mais il ne trouvait pas encore assez de calme et d'attention pour lire de suite; le mouvement toujours un peu confus de ses idées venait à la traverse et le plongeait dans une distraction plus ou moins agitée. Il me confiait tout ce qu'il éprouvait ; il aimait à parler de lui-même , de ses impressions ; l'activité de son esprit ne s'employait guère à un autre sujet. Il paraissait bon et aimant, et pourtant c'était toujours à lui qu'il songeait , non avec égoïsme ; mais on eût dit que sa pensée n'avait pas assez de force pour se porter au-delà.
Même lorsqu'il n'y avait en lui aucune trace de désordre , ce n'était ni avec sang-froid , ni avec discernement , qu'il s'observait intérieurement. Il se complaisait à dire ses tristesses, ses méfiances, son découragement, ses blessures d'amour-propre , ses mécomptes sur la vie; mais je n'apercevais en lui aucune énergie pour vaincre cette disposition vague et chagrine.
Au reste, j'avais grand soin de ne pas le laisser trop parler. Mon père me l'avait fort recommandé, et je m'en serais avisée de moi-même. Il ne lui fallait ni
conversations animées , ni longs discours. Je tâchais de le distraire 5 je lui faisais de la musique 5 je l'associais à mes occupations : nous prenions soin ensemble des fleurs du jardin. La fatigue qu'il prenait à bêcher ou arroser lui était salutaire. Quelquefois, quand mon père en avait le temps , nous sortions dans la campagne et nous faisions d'assez longues promenades.
Cette façon de vivre éloignait de plus en plus tout signe de sa maLadie. Son langage et son esprit devenaient chaque jour plus calmes. Sa physionomie prenait une expression heureuse et ouverte. Je jouissais en observant ses progrès. Sans m'en rendre compte , il était mon unique pensée; j'étais occupée de lui du matin au soir. Soit inquiétude, soit intérêt, j'étais tenue dans un état continuel d'émotion. Mes paroles, mes moindres actions , un geste, un regard, tout se rapportait au désir de ne pas lui faire du mal , au bonheur de lui faire du bien.
Je ne pouvais chercher en lui ce qu'une femme cherche dans celui qu'elle aime; il était loin de me donner une idée de protection , d'appui , de supériorité. C'était quelque chose de ce qu'on éprouve pour un être faible et souffrant , une sorte d'amour maternel : ma tendresse n'allait pas au-delà.
11 y avait près de deux mois que nous vivions ainsi , et le mieux avait toujours continué , lorsque je m'aperçus cVwn changement dans ses manières. Jamais il
37fi MÉLANGES LITTÉRAIRES.
n'y avait eu la moindre familiarité entre nous. Je suis naturellement sérieuse ^ d'ailleurs , entre lui et moi , subsistait toujours une pensée qui n'admettait guère l'intimité. Quelle que pût être mon affection , il y restait un peu d'effroi. Quant à lui , il se craignait encore plus lui-même que je ne pouvais le craindre \ mais il ne pouvait se passer de moi. A peine était-il remonté depuis un quart d'heure dans sa chambre que je le voyais redescendre , comme en peine de se trouver un moment hors de ma présence.
Ensuite, il commença à m'éviter , autant que le comportait sa faible volonté. Parfois , je m'apercevais qu'il se faisait violence pour me quitter ^ il recherchait la solitude , et c'était moi qui souvent étais obligée d'aller le chercher.
Je fis remarquer ce changement à mon père ^ il parut n'en pas être aussi frappé que moi , et au bout de quelques jours, il me dit : « — Décidément notre convalescent est fort bien : c'est une guérison complète ; elle ne peut l'être davantage. Il faut qu'il retourne chez lui. ))
Ces paroles me troublèrent : la pensée qu'il nous quitterait ne m'était pas encore venue ^ mes journées s'écoulaient dans une préoccupation un peu troublée ; tout entière à l'instant présent, je n'avais songé à rien prévoir-, je ne m'étais rendu compte, ni de la durée du temps qui s'écoulait , ni de la situation qui ]>ouvait venir après.
Dès le lendemain matin , mon père lui parla -, je n'étais pas présente , mais assurément ce dut être avec douceur et affection : car mon père l'aimait beaucoup. Après cette conversation , il demeura assez long-temps seul 5 puis , lorsqu'il fut assuré de ne trouver que moi au salon , il descendit et vint s'asseoir auprès de moi. Je vis qu'il s'était efforcé d'avoir un grand empire sur lui-même, qu'il voulait absolument être calme : en apparence il l'était, — Vous savez , mademoiselle , me dit-il, la volonté de votre père; il dit que je peux, que je dois m'en aller, quitter cette maison où Ton m'a rendu plus que la vie, où je me trouve si bien , si heureux , si raisonnable ( Il prononça ce mot avec un accent qui me perça le cœur). Croyez-vous cela bien prudent ? N'est-ce point exposer son malade à quelque horrible rechute ? Ici , près de vous , avec vos soins , il ne m'arrivera jamais rien de funeste. C'est vous qui m'avez guéri j vous êtes mon bon ange , l'ange gardien de ma faible raison. Loin de vous , il n'y a que trouble et douleur. Votre père est si bon ! comment a-t-il changé pour moi ? veut-il donc me perdre .^ oh ! il me perdra , j'en suis sûr!
— Taisez-vous donc , lui dis-je, ne vous l'ai-je pas répété souvent? vous n'avez pas été malade; mon père n'a pas eu à vous guérir 5 nous avons dissipé vos idées absurdes ; vous vous êtes trouvé avec de bonnes gens qui vous aiment, et alors vous avez renoncé à vos méfiances, à vos exagérations. C'est votre caractère et votre esprit qu'il faut tenir au régime. JN'est-ce pas ?
vous ne vous rendrez pas malheureux à plaisir? Vous me le promettez , à moi , à votre garde-malade , à votre bonne amie? Vous viendrez nous voir souvent, et je vous gronderai si vous n'êtes pas tranquille et content.
— Oui , je viendrai souvent , tous les jours -, mais ce n'est pas la même chose que de vivre sous le même toit, que de se voir à toutes les heures de la journée. Une pensée triste me venait , je me sentais pris d'un accès de mélancolie , aussitôt je venais près de vous. Votre aspect , votre regard , le son de votre voix , répandaient en moi le soulagement et le calme. Maintenant je m'enfoncerai dans mes sombres réflexions. Elles me dévoreront le cœur comme autrefois ; elles seront plus fortes que ma volonté et ma raison. C'en est fait de toute sécurité; je tremblerai toujours de moi-même, et cette crainte suffit à elle seule pour me rejeter dans mon premier état.
— Mais vous ne devez point passer votre vie dans cette maison. Il faut que vous soyez , non plus notre malade , mais notre ami : un ami lionorable qui aura une carrière à parcourir avec distinction , des occupations suivies , un esprit solide et sérieux. Ce qui vous a été funeste , c'est votre oisiveté , votre solitude paresseuse. Prenez cœur à vous-même -, ne vous laissez plus ronger par des pensées creuses et par un chagrin qui n'est peut-être que de l'ennui.
— Toujours de la raison ! toujours de la bonté ! tou-
jours ce qu'il faut pour me ranimer et me guërir !
Oui , dit-il en se levant , je ne suis digne de rien 5 je ne mérite que le dédain des indifférens , la pitié de ceux ({ui sont bons ; je suis un être méprisable 5 le monde ne me connaît que comme un malheureux insensé A qui puis^je demander de l'estime et une
véritable affection ? Je veux sortir de cette honte, je veux mériter le bonheur. Maintenant qui pourrait vouloir de moi ? qui associerait son sort à un misérable aliéné? Oui, j'ai encore assez de raison pour savoir
que je ne puis prétendre qu'à la compassion Adieu ,
je pars. Vous le voulez comme votre père, et il n'y a rien de plus raisonnable Il le faut.
Je lui pris la main-, je le fis rasseoir près de moi. Il s'apaisa, et lorsqu'il fut mieux , je le laissai partir, sans dire une parole.
J'avais compris depuis long-temps ce qui se passait en lui : ma pensée ne voulait pas s'y arrêter. Moi-même savais-je , pouvais-je savoir ce que j'éprouvais? Tous mes sentimens étaient confus 5 la réflexion n'aurait pu les éclaircir, je m'y livrais sans examen.
Le lendemain il n'était plus avec nous : la maison me paraissait déserte, et la journée bien longue. L'intérêt de toutes mes heures avait disparu. A cette émotion de chaque instant succédait un vide ennuyeux. Ce n'était peut-être pas un bonheur que je regrettais, mais mon âme se trouvait oisive. Je ne savais ([ue fane de mon temps et de ma pensée.
Il vint nous faire des visites. Mon père avait indiqué une heure de la journée où, étant ordinairement plus libre , il pouvait être avec nous. Sa présence ne me gênait point 5 je n'avais rien dans la pensée qu'il fût besoin de cacher; j'aurais pu tout dire devant mon père, et cependant je me sentais contrainte.
Notre ami l'était bien davantage : je le voyais embarrassé , luttant contre un grand trouble intérieur, agité par une pensée qu'il voulait taire et dompter. Nous ne pouvions soutenir la conversation. Sa physionomie avait repris cette expression mélancolique et alarmante ; je ne savais plus le distraire , ni détendre les ressorts de son imagination malade.
Mon père me dit un jour : — Ces visites lui font plus de mal que de bien. Si nous n'y prenons garde , il aura quelque rechute. Je lui dirai de ne plus venir, du moins d'ici à quelque temps.
— Je crois, répondis-je , que vous lui ferez un profond chagrin. Ne craignez-vous pas que cette émotion ne lui soit fort dangereuse ?
— Aussi , faudra-t-il chercher quelque prétexte ; vous irez passer plusieurs semaines chez ma sœur, à la campagne; à votre retour nous verrons.
Mon père alla le soir chez lui pour lui porter cette triste nouvelle.
Le lendemain , on me remit une lettre ; l'adresse était de son écriture : je l'ouvris et je lus :
< La résolution que vous avez prise , cette résolution si cruelle et si inattendue , renverse tous mes projets de sagesse et me précipite dans une démarche où je suis sûr qu'il y va de ma vie. Je rassemble avec effort tout ce que je puis avoir de réflexion, pour vous ouvrir un cœur qui devrait rester fermé à tout être vivant ; fermé à vous-même , je le vois trop. Je ne veux dire que ce qu'il faut dire. 11 faut que mes paroles soient mesurées, soient prudentes. Ah ! si j'allais ne pas faire preuve de calme et de raison, si je ne paraissais pas tel que tout autre , ce serait fait de moi !
»( Marguerite, je vous dois tout, et je n'ose vous le rappeler 5 vos bienfaits , vos soins , sont peut-être liés dans votre esprit avec des idées d'effroi et de dégoût. Ce moment où je vous vis pour la première fois, ce temps que j'ai passé près de vous , ces instans de bonheur si nouveaux, si peu vraisemblables pour moi-, il faut que je les éloigne de votre pensée. Ce que j'étais ne doit jamais revenir se placer entre nous ^ oubliez le passé , il m'épouvante ^ j'ai horreur d'y songer.
« Ne sachons donc jamais comment je vous ai connue , et pourquoi je vous aime plus que personne en ce monde ne pourrait aimer. Cependant , vous me l'avez dit souvent , je n'étais que malheureux ; oui ! vous m'avez seulement consolé. Et pourquoi aurait-on de l'éloignement pour celui dont on a séché les lar-
mes, pour celui qu'on a sauvé du désespoir? N'est-ce pas au contraire un lien entre deux âmes qui ont su s'entendre et se communiquer ? Pour moi , je le sens , il n'y a plus à vivre sans vous ^ sans vous, ni bonheur, ni repos : j'allais dire ni raison, mais une telle parole dite par moi a un sens trop affreux. Non , Marguerite, je suis raisonnable , maître de moi : je le serai toujours. Je suis assez fort pour supporter les émotions de la vie. Il en est une pourtant qu'il ne faut pas risquer. Je vous en conjure , ne me faites pas plus de mal que vous ne m'avez fait de bien. Il est impossible que vous n'ayez pas pour moi quelque affection -, la pitié seule ne rend pas si douce et si charmante. On soigne les malheureux , mais on ne les guérit point , si on ne les aime. C'est votre sympathie qui m'a sauvé , qui m'a tiré de l'abîme : ne m'y replongez pas. Aimez-moi ; après le bien que vous m'avez fait, vous n'avez pas le droit de m'abandonner : ce serait un raftinement de cruauté dont vous êtes incapable.
« Je finis, ma tête s'échauffe !.... Non , Marguerite , je me trompe ; je suis tranquille , de sang-froid. C'est avec jugement , c'est avec tout le calcul de la prudence , avec la connaissance du présent etl'examen de l'avenir, que je demande à vous consacrer ma vie et à me charger de votre bonheur. C'est une proposition toute raisonnable que je fais , une proposition telle que la ferait quiconque vous aurait vue , et aurait lu dans vos yeux, et dans vos traits si ravissans, ce que votre âme a de tendre et d'angélique.
« Voici la lettre que j'écris à votre père. C'est vous que je charge de la remettre. »
Je ia remis en effet. Elle était conçue en ces termes :
« J espère , monsieur , que vous ne serez point surpris de la demande que j'ose vous faire. Je vous dois beaucoup. Si vous rii'écoutez , je vous devrai mille fois davantage. J'aime mademoiselle votre fille ^ je n'ai pu vivre si long-temps dans votre intérieur, sans que mon cœur fût pénétré du sentiment le plus vif. Elle a ignoré jusqu'à ce jour ce que j'éprouve 5 je ne devais le lui dire qu'en même temps qu'à vous.
ft Ma fortune est considérable; j'appartiens à une làmille honorée , vous le savez ; quant à mon caractère et mes sentimens , vous les connaissez; j'ai été chez vous l'enfant de la maison : voulez -vous cpie je le sois à jamais ? »
Après avoir lu cette lettre et la mienne, que je lui avais donnée aussi, mon père garda un instant le silence; puis il me regarda fixement avec douceur et bonté. — Comment ferons-nous, dit-il, pour le ménager? Voilà ce que je craignais.
Je ne répondais pas. — Comment! mon enfant , continua-t-il , pourrait-il y avoir une hésitation ? Je ne sais ce que peut vous inspirer la bonté de votre cœur ^ mais pour moi , mon devoir de père ne permet pas le
doute. Livrer la vie de ma chère enfant , de ma bienaimée Marguerite, à ce pauvre malheureux, que je n'ai pu réussir , malgré tant de soins , à tirer de son funeste état -, qui est à la veille de retomber dans une aliénation complète ! C'est une pensée qui fait horreur : je serais plus insensé que lui , si cette idée avait pu me traverser un instant.
Je restais muette et abattue. Rien n'aurait pu me faire dire une parole 5 je ne sais quel instinct, quelle conviction intérieure me donnait une sorte de certitude , que je n'aurais couru aucun danger en m' unissant à lui ; que notre vie se serait écoulée heureuse et calme-, que j'avais en moi de quoi faire vivre à jamais sa pauvre âme dans la douceur et la raison; qu'on le perdait , en lui refusant la chance unique de son bonheur. Mais comment dire tout cela , contre la vraisemblance , contre le bon sens , contre l'évidence apparente ? Comment le dire à mon père , si prudent, si sage , si bon pour moi ? Il avait raison , je le savais ; je ne pouvais le nier : au fond du cœur une voix intime me disait tout le contraire. J'aurais dû avoir le courage de lui résister. Maintenant j'ai d'horribles remords de n'avoir pas pressé, conjuré mon père -, de ne pas avoir arraché de lui un consentement qui n'avait de péril que pour moi ^ et même je n'y voyais pas de péril.
Il alla le voir et tâcha de lui dire que déjà d'autres engagemens avaient été contractés^ que sa parole était donnée dès long-temps à une autre famille. Ces pré-
cautions n'adoucirent nullement son refus. La scène fut vive 5 mon père me l'avoua, mais sans entrer clans aucun détail. Il était très-malheureux, très-préoccupé de cette fatalité-, selon son caractère, il ne m'en parlait pas. Je vivais dans une angoisse toujours croissante.
Bientôt , j'appris que de nouveaux accès de démence furieuse avaient reparu. Je demandai à mon père ce qu'il en savait : — C'est malheureusement trop vrai , dit-il , et je m'y attendais. J'ai une si longue habitude de ces maladies , que je n'avais pas un doute. Je ne veux pas le voir; ma présence l'agiterait. Je ne puis penser non plus à le reprendre avec mes autres malades ; tout ce qu'il verrait ici lui rappellerait des impressions dont l'effet serait fâcheux. Mais je m'informe avec soin de son état. Ses domestiques viennent me rendre compte de tout ; je prescris ce qu'il faut faire -, et je vais m'occuper, si par malheur son égarement se prolonge, comme je le crains, de le faire transférer à vingt lieues d'ici, dans un hospice ; je connais beaucoup le médecin en chef; il sera fort bien là.
Cette prudence, qui n'était pas de la dureté , cette bonté froide, m'intimidaient, me réduisaient au silence. Je n'osais me livrer à mes sentimens; d'ailleurs quels étaient-ils, mes sentimens? Qu'aurais-je pu dire? Qu'aurais-je pu demander? La plus simple réflexion m'enseignait qu'il n'y avait pas à se débattre contre la volonté delà Providence. Je priais Dieu, j'implorais un miracle, je rêvais qu'il m'était accordé; je passais
de la résignation à l'espérance; je m'agitais vainement et avec douleur, quand je me livrais à moi-même ; je me calmais quand la grâce divine était appelée dans mon cœur par la prière.
Un jour, j'étais sortie et je me promenais tristement hors de la ville , quand tout à coup j'aperçus notre ami , qu'on avait mené prendre l'air, pendant un intervalle de repos et de raison. Il était entre deux serviteurs qui veillaient sur lui 5 son aspect me fit une impression horriblement pénible. Ses cheveux étaient longs et en désordre 5 ses yeux étaient largement ouverts et ternes ; sa bouche avait une expression qui eût semblé convulsive , si elle n'eût par marqué l'affaissement.
Son regard se porta sur moi : un sentiment de honte se laissa lire sur son visage. Il était humilié de paraître ainsi à mes yeux ; pourtant, il reprit courage et se ranima quand il entendit le son de ma voix. J'étais bien troublée \ je ne savais quelles paroles lui adresser ; je craignais plutôt de lui causer du chagrin que de lui faire du mal -, la pensée de la frénésie ne me venait même pas.
Après quelques phrases péniblement cherchées , il parut triompher de l'embarras et de la gêne où nous étions.
— Eh bien ! dit-il , vous m'avez donc condamné ? aussi, pourquoi avais-je une telle espérance, une telle
présomption ? Cela est trop vrai : il faut ([iie je ne sois pas guéri, puisque j'ai conçu un projet si étrange; épouser un fou !
Et il se mit à rire d'un rire affreux.
— Ai-je mérité que vous parliez ainsi? répondis-je ; n'avez-vous pas vu toute mon affection?
— Oui, votre bonté , votre compassion , votre charité-, mais de l'affection ! Oh ! il ne peut y en avoir pour moi ; on prend soin de moi ; on remplit un devoir d'humanité et de religion ; mais voilà tout -, et encore on s'en lasse bien vite. J'ai été chassé, banni; vous, si bonne , si pieuse , vous avez fermé votre porte au malheureux : vous vous êtes rebutée de sa misère. Si je suis retombé dans cet affreux état , qui en est la cause , dites-moi ?
C'étaient de trop rudes paroles; je ne fus pas maîtresse de mon émotion ; je fondis en larmes, et je sanglotais. Pour lui, il s'était animé, il avait relevé la tête , son œil étincelait.
— Je suis injuste et cruel, continua-t-il. Non , vous ne m'avez pas refusé ; non , vous n'avez pas voulu ma mort; ce n'est pas vous qui m'avez rejeté dans l'horreur de ma situation : non, vous n'auriez pas été si dure. J'avais deviné en vous des sentimens qui m'assuraient que je pouvais implorer de vous mon salut; que
vous trouveriez quelque bonheur à faire tant de bien. C'est votre père qui me tue 5 c'est lui qui est sans pitié ; c'est sa barbare prudence qui a fait tout le mal. Marguerite , je vous en conjure, dites-moi que vous auriez consenti^ dites que le refus ne vient pas de vous. Donnezmoi cette assurance : c'est l'unique moyen de me calmer. Cette pensée apaisera mes souffrances , préviendra mon égarement. Si je puis dire : Elle m'aime; ce sera assez de bonheur pour rendre toute ma vie douce et tranquille. Dites-moi ces seules paroles : C'est mon père.
Un sentiment d'effroi me resserre encore le cœur, quand je pense à la réponse que j aurais pu proférer. Oh ! mon Dieu! que vous êtes bon de m'avoir sauvée d'un si épouvantable souvenir! quel péril j'ai couru! en quelle horreur je pourrais être à moi-même!
Je retrouvai un peu de force 5 je lui reprochai , mais avec douceur, son ingratitude envers mon père. Je cherchai à lui laisser entrevoir quelque espérance pour l'avenir. J'essayais de le ramener à lui-même ; ses gardiens me conjurèrent de m'éloigner. Ils voyaient venir quelque violente crise. La femme qui m'accompagnait m'emmena en toute hâte.
Il eut en effet un accès de démence plus furieuse que jamais. De ce jour, les intervalles lucides cessèrent presque complètement. U n'avait plus, me disait-on^ ni raison, ni connaissance.
Comment terminer mon récit ! comment en venir à cette horrible extrémité !
.Mon père continuait à lui donner des soins. Presque tous les jours , il allait à sa maison s'enquérir des symptômes du mal et faire des recommandations aux serviteurs^ mais il prenait garde de ne jamais être aperçu de lui.
Une fois , à travers la grille de sa fenêtre , il entrevit mon |i(Me(|ui venait faire sa visite ordinaire. On avait oublié de fermer la j)orte de la chambre. Il s'élança en criant: « — C'est lui, c'est lui 5 mon ennemi! mon assassin! » 11 franchit, en se précipitant, les marches de l'escalier, avant que personne eût le temps d'accourir. Le malheureux avait saisi un couteau^ il se jeta sur mon père et l'étendit à ses pieds.
On rapporta mon père baigné dans son sang. Le fer avait pénétré jusqu'au cœur. A peine lui restait-il ([uelques momensà vivre. Il ne parlait qu'avec peine. H — Ma chère enfant , ma pauvre Marguerite ! » disaitil. Et je lisais dans ses yeux que sa dernière pensée était une sorte de satisfaction de ne m'avoir pas exposée au coup dont il périssait.
Il n'y a point de langage pour la douleur que j'éprouvai ; pour la douleur qui, depuis cet instant, est ma seule existence. — Dieu l'a voulu : il m'a envoyé cette épreuve : puisse-l-il bientôt vouloir aussi me rëu-
nir à mon père ! — En répétant de telles paroles , en me pénétrant de ces pensées , en faisant abnégation de moi-même , j'ai pu endurcir mon cœur contre le désespoir et sécher, par momens, mes larmes. Je trouve ainsi une force , un calme , qui viennent d'en haut , et que je ne me reproche pas. Je me rejette dans une fatalité qui n'est point du hasard , mais de la Providence 5 parfois, j'arrive à une sorte d'apathie qui me ferait croire insensible.
A un tel état de l'âme , les œuvres sont nécessaires ; je veux me consacrer au semce des pauvres et des malades. Dieu ne peut trouver mauvais que ce soit plutôt aux soins de cette funeste infirmité , seule image qui puisse jamais subsister dans ma pensée et devant mes yeux.
Je m'informai de l'infortuné instrument aveugle d'un si affreux malheur 5 il n'avait pas eu un éclair de raison, ni d'intelligence : dès-lors, il n'avait reconnu personne. Il me semblait que je devais en louer Dieu : quelquefois, je me reproche une telle pensée.
On l'avait transporté dans l'hospice où mon père avait voulu l'envoyer, tardant par bonté à l'y faire conduire.
C'est là que je voudrais être employée par les Supérieures de l'ordre où j'implore la grâce d'être reçue; je leur obéirai sans murmure. Aurai-je tort de me sen-
tir des devoirs envers celui dont mon père s'occupait avec tant d'affection ? Je sais que je ne pourrai ni le soigner, ni même le voir 5 mais je serai près de lui; je m'informerai de ses soulFrances ; je veillerai à ce que ce vivant , dont l'âme est déjà absente, reçoive les secours qui peuvent adoucir les douleurs physiques. S'il venait à guérir , je supplie qu'on m'envoie loin des lieux où il sera.
Je rendis à la Supérieure le récit de sœur Marguerite-, elle me dit que nulle de ses pieuses compagnes n'était plus dévouée , plus soigneuse , plus sereine dans sa piété et son zèle. — Mais, ajouta-t-elle , ses efforts sont au-dessus de ses forces ; elle veut étouffer sa douleur ; intérieurement elle est dévorée ; il n'y a pas une minute du jour où elle puisse avoir une autre pensée ; mais elle n'en parle jamais.
Six mois après je reçus la lettre suivante :
« Monsieur , vous avez pris tant d'intérêt à notre sœur Marguerite, que je crois devoir vous annoncer qu'elle a trouvé le terme de sa malheureuse existence ; Dieu l'a appelée à lui.
<( Le pauvre jeune homme qui était enfermé dans l'hospice, a toujours été de plus en plus livré à des accès de frénésie. Il y a quinze jours la fièvre cérébrale se déclara : il fallut le dire à Marguerite. Elle me pria de la dispenser de son service ; elle ne ze sentait pas la
force de le continuer. Elle se rendit à la chapelle, et resta en prières tout le jour et presque toute la nuit.
a Le jeune homme mourut dans la journée du lendemain. Le corps fut porté à l'église. Lorsque nous vînmes toutes pour y jeter l'eau bénite, Marguerite voulut être à son rang. En passant devant la bière , elle tomba en faiblesse. Deux jours après, elle est morte entre mes bras , comme une vraie sainte. »