‹ Mélanges historiques et littéraires (volume 2)Chapitre 4 sur 23 · III · texte numérisé non relu

III

« Saint-Cyran , passait parmi les solitaires tous les loisirs u que lui laissaient ses fonctions. Ayant été très-jeune « avocat , il avait acquis par son éloquence une telle ré- « putation , que le cardinal de Richelieu voulut signaler « au public cette belle espérance de la magistrature : il « lui donna , àl'age de vingt-huit ans, le brevet et la pen- « sion de conseiller d'État. Toutd'iincoupM.Lemaître « prend la résolution de vendre ses biens pour les distri- « buer aux pauvres , de se démettre de ses emplois pour « se précipiter dans la retraite , et Saint-Cyran se charge <( d'aller apprendre à Mole qu'il a perdu un de ses ému- « les : le procureur-général ne put recevoir cette nou- « velle sans émotion ; il s'écria : « Mais de quoi vivrait t-il! » L'abbé de Saint-Cyran, enfonçant fièrement « son chapeau, qu'il avait toujours sur sa tête, et le « fixant d'un œil sévère : « Et moi , lui répondit-il , de « quoi ai-je vécu depuis vingt ans que je suis à Paris ? »

Il n'y a rien là que d'admirable , et nous ne saurions regretter que M. Lemaître ait ainsi dédaigné la gloire et la fortune. L'humanité est bien plus honorée par un tel désintéressement que par l'éloquence d'un avocat et les succès d'un magistrat. Il en est de même de Racine, autre disciple de Port-Royal \ qui pourrait préférer deux ou trois tragédies de plus à l'exemple qu'il a donné ? D'ailleurs , obéir à des sentimens élevés ne détruit pas le talent 5 il ne saurait que gagner à un changement qui agrandit et purifie l'âme.

Les morceaux que nous avons cités ont dû donner

VIE DK MATHIEU MOLE. .,l

ridée de l'intérêt qu'excite cette Vie deMalhieuMolé. On éprouve un grand charme à voir une carrière aussi noble retracée par un auteur qui en sent si vivement toute la beauté : il nous montre successivement son aïeul résistant à la tyrannie du cardinal de Richelieu-, défendant contre lui ses amis dans la disgrâce , et s'opposant toujours, autant qu'il est en son pouvoir, à l'arbitraire et à l'injustice, qu'il blâme hautement, lorsqu'il ne peut les arrêter 5 puis , au milieu des troubles delà Fronde, où il joua un rôle si grand, évitant tous les excès, gardant un juste milieu entre l'esprit séditieux et l'esprit courtisan, ne composant point avec chacun d'eux par prudence et par mesure , mais les attaquant fortement et demeurant inébranlable à leurs attaques.

Nous voudrions citer une comparaison du caractère de Mathieu Mole et de sa conduite pendant la Fronde avec le caractère et la conduite de l'avocat-général Talon, qui mérita aussi beaucoup de gloire dans ce temps de faction. Nous croyons que le public lira avec plus d'intérêt un portrait du cardinal de Retz. Il n'est pas aussi détaillé que celui dont nous sommes redevables à M. de La Rochefoucauld : l'un est vu avec des yeux de contemporain ; l'autre est une expression forte du jugement de la postérité.

« Un chef parut , et la révolte éclata 5 un homme « singulier, et qui sembla imprimer aux événemens le « caractère et la mesure de son génie, en prit alors ou-

« vertement la conduite ; il avait en partage tous les « dons de la fortune, et réunissait mille qualités b ri I- « lantes , que bornait toujours un défaut absolu de « grandeur. Né dans un haut rang , il était doué en « aventurier ; il portait l'habit d'un prêtre , et montrait « l'audace d'un partisan^ galant auprès des femmes, dont « il était aimé, malgré son extrême laideur, et dévot « aux yeux du peuple, dont il était respecté, malgré « ses mœurs ; esprit qui ne manqua que d'élévation , « pour aller au grand ; ayant plus d'intrigue que de « génie, d entreprises que de vues, recherchant les « embarras , et même le péril , n'aimant de l'ambition « que le jeu; croyant faire par ambition tout ce que « lui inspiraient son besoin d'émotions et sa passion « pour le mouvement : tel était ce fameux coadjuteur « de Paris, depuis cardinal de Retz. »

Nous ne terminerons pas sans insérer aussi les dernières pages de cet écrit. On y voit briller une éloquence noble et touchante. Il est impossible de ne pas être profondément ému du passage où l'auteur remarque que son père lui fut enlevé par la Révolution , lorsqu'il était encore trop jeune pour le bien connaître. « Peut-être, hélas! t'ai-je plus connu, dit-il, en

« s'adressant à son illustre aïeul, que celui de tes en-

« fans auquel je dois le jour. »

« La mort vint le surprendre au milieu de ses trace vaux , ou plutôt elle ne le surprit point , mais il avait « soixante-douze ans, et il travaillait encore. Né avec

« une imagination vive et un esprit contemplatif, il « n'avait pas même consulté son naturel dans le choix « de ses vertus. Sa vie , toute dévouée au bien public , « ne présente pas le moindre retour vers ses premiers u penchans. Le magistrat avait remplacé l'homme , et « ses facultés s'étaient réglées sur ses devoirs. Au terme « de sa carrière , on ne vit point se réveiller en lui ces « regrets si ordinaires aux vieillards. Il n'éprouva pas « le besoin d'aller goûter dans la retraite le souvenir de « ses sacrifices ^ il ignora cette sorte de rêverie des der- « niers jours que produisent les illusions détruites , et « qui console de tout ce qui échappe par le plaisir d'en « être détrompé : exempt d'infirmités et de mélancolie , « comme un ouvrier robuste , vers la fin de sa tâche , « il s'endormit.

« Ici donc, ô grand homme ! je termine ton éloge « avec ta vie. Il ne m'est permis de te louer qu'en raconte tant tes actions. Dès l'âge le plus tendre , je m'appli- (' quai à te connaître , et je portai le poids de tes exem- « pies ^ aujourd'hui je mets ma gloire à consacrer par « cet écrit ma vénération pour tes vertus. Avec quel « pieux empressement n'ai -je pas recueilli les moin- »( dres particularités de ton histoire ! Peut-être , hélas ! (( t'ai-je plus connu que celui de tes enfans auquel je « dois le jour \ car ne crains pas, ô mon père, que je « t'oublie , lorsque ma faible main tente d'élever l'ex- « cellence ignorée de ta vie. Tu fus juste parmi les « justes -, et le crime , en te prenant pour victime , s'est « montré éc[uitable envers toi. Si du séjour que tu ha-

« bites, tes regards s'abaissent encore sur la terre , puis-r

« ses-tu les reposer sur un fils que tu trouves digne de

« toi î puissent tes regards le soutenir dans sa carrière ,

« et quand il en atteindra le terme, lai voir rendre

« avec honneur le nom que tu lui as transmis ! »

Nous ferons une dernière remarque j il nous a paru que l'auteur n'avait pas apprécié assez haut la conduite politique de son aïeul , et cette fermeté avec laquelle il s'opposa sans cesse à tous les abus , sans avoir plus de complaisance pour les entreprises illégales de l'autorité que pour les exigences séditieuses du peuple. On lit avec quelque surprise qu'un descendant de Mathieu Mole parle ainsi qu'il suit :

« Aussitôt les exilés revinrent , et les prisons s'ou-

« vrirent ; Richelieu avait rendu désormais impossibles

« les désordres que le règne de Henri IV avait seule-

<( ment fait oublier. Le don de ce génie était la force ,

« et c'est toujours l'ordre que la force produit. Aussi ,

« dans la monarchie française , avait-il mis chaque

« chose à sa place , comme dans l'Europe il avait re-

« placé chaque état à son rang. »

Comment! Richelieu aura régné avec plus de gloire que Henri IV ? Comment ! les exilés revinrent , les prisons s'ouvrirent , et auparavant tout était à sa place ? Comment ! Henri et Sully seront blâmés d'avoir obtenu par la justice ce que leur cruel successeur obtient

parla violence et les supplices ? Croit-on que la France n'eût pas été replacée à son rang et que rAiitriche n'eût pas été humiliée par Henri ? On serait arrivé à ce résultat, en répandant moins le sang et prodiguant moins de ruses, si Ton avait suivi les projets et imité le caractère généreux et habile du Béarnais. L'auteur a-t-il donc oublié que Richelieu a renversé toutes les lois de la France ? qu'il a enlevé aux magistrats le droit de juger les accusés? que son règne a été celui des commissions et des tribunaux révolutionnaires ? L'auteur ne se souvient-il pas de l'inique Laubarderaont ?

Quelques pages plus haut , il rapporte que Mathieu Mole fit conseiller à l'abbé de Saint-Cyran , dont on allait faire le procès, de parapher avec soin tous ses papiers : « car, ajouta-t-il, il a affaire à d'étranges gens. » L'auteur ne diffère point de son aïeul, au point d'approuver un ministre qui use de pareils moyens ; non : ses principes ne peuvent s'éloigner en rien de ceux du grand magistrat qu'il loue avec un si noble enthousiasme. Seulement, on sent quelquefois dans son ouvrage une suite des impressions qu'il a dû recevoir dès sa première jeunesse. Il a vu le mot de liberté servir de prétexte à raille désordres, et il s'éloigne avec une précaution craintive de toutes les opinions qui pourraient le conduire à un amour orgueilleux et séditieux de l'indépendance. Mais son esprit est trop ferme et trop élevé , pour qu'il ait rien à craindre de son amour pour la justice et de son respect pour les droits que les lois accordent aux citoyens.

Voilà quel est l'avantage des livres écrits avec inspiration vraie et personnelle 5 ils ramènent toujours à parler de l'écrivain. Il y a laissé la trace de son caractère et de tout lui-même. « Je ne m'attendais qu'à trouver un auteur, dit Pascal , et je trouve un homme. »

SUR BOULANGER

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