‹ Mélanges historiques et littéraires (volume 2)Chapitre 5 sur 23 · ET SES OUVRAGES · texte numérisé non relu

ET SES OUVRAGES

SUR BOULANGER

ET SES OUVBAGES.

M. DCCC. X

Boulanger était né à Paris 5 son père était marchand -, il avait fait ses études au collège de Beauvais , où il n'obtint aucun succès et acquit fort peu d'instruction. Il montra plus d'aptitude pour l'étude des mathématiques, et, jeune encore, fut emmené à l'armée par M. le baron de Thiers , qui l'employa comme ingénieur j il entra ensuite dans les ponts -et- chaussées. Pour être admis dans ce corps , il ne fallait alors que quelques connaissances de géométrie pratique et de

dessin ^ il se conduisit fort bien , et remplit en honnête homme et en homme assez capable les devoirs de son état j mais il ne se distingua pas assez pour que son nom fût connu, et ce n'est pas à ses travaux d'ingénieur qu'il doit sa réputation.

On raconte qu'ayant remarqué, dans les fouilles qu'il était chargé de diriger, des fragmens d'animaux et de plantes fossiles , ayant été frappé de la disposition des couches du sol , il conçut l'idée d'étudier les révolutions du globe. A en juger par ses écrits , il ne paraît pas qu'il se soit attaché beaucoup à ce genre de phénomènes 5 on ne voit pas qu'il ait eu aucune connaissance de la minéralogie , ou qu'il se soit appliqué à la science géologique -, la distinction des diverses formations des roches , les différences qui existent entre les dépôts marins et les dépôts fluviatiles, les divers ordres de montagnes , tout cela lui a été inconnu , bien que ces notions se rapportassent directement aux sujets qu'il a traités.

Quoi qu'il en soit, il est certain que son imagination fut vivement frappée des grandes catastrophes de la nature-, il lui sembla que le monde moral surtout , que l'esprit des hommes conservait la trace d'un boul eversement qui avait menacé l'existence de la race humaine , et qui avait changé la face de la terre. Il crut voir que les souvenirs de ce grand événement s'étaient perpétués de génération en génération , en se mêlant avec une attente vague et solennelle d'un événement semblable. Son

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esprit se complut singulièrement à s'occuper sans cesse du déluge et des peintures qu'en ont faites l'Écriture et les mytliologies. Les idées de la fin du monde , les prédictions apocalyptiques , les terreurs religieuses des peuples , tel est le cercle oîi Boidanger s'est renfermé sans en jamais sortir.

Il y a montré parfois du talent ; mais ce fut bien vainement qu'il chercha à former un système lié. Il est impossible d'être plus faible de preuves et de logique que ne l'est Boulanger, dès qu'il essaie des explications ou propose des hypothèses. Il était sorti du collège fort ignorant, et quand il voidut appeler l'érudition à son secours pour démontrer les opinions qu'il avait conçues , il lui fallut tout apprendre. Lorsqu'on étudie ainsi les langues après la première jeunesse , il est lare qu'on y devienne fort habile ; on n'en prend point l'habitude. On étudie pour faire des recherches, et non pour savoir les langues en elles-mêmes; de sorte que cette érudition acquise de la veille a quelque chose de frivole et de peu réfléchi.

Boulanger devint un de ces érudits qui ne sauraient point expliquer une inscription ou discuter un texte , mais qui s'imaginent avoir sur les choses un coupd'reil plus philosophique et plus dégagé de prévention, parce qu'ils les ont vues vite et superficiellement. Il apprit donc le latin, le grec, l'hébreu, le syriaque, comme peut les savoir un homme d'esprit après avoir parcouru des grammaires et des dictionnaires, et il

sut trouver des étymologies et des dérivations autant que cela lui était nécessaire.

Au reste , il ne serait point juste de juger Boulanger par les ouvrages qui portent son nom. Il mourut à trentesept ans , sans avoir rien publié. Pendant les derniers temps de sa vie , il avait eu des liaisons avec les écrivains qui faisaient profession d'être ennemis de la religion et qui s'échaufFaient de l'idée de la détruire ^ Boulanger, dans cette société , dont il partageait les opinions , contribuait pour sa part à l'entreprise commune , par les argumens qu'il puisait dans ses études habituelles et les hypothèses qu'il avait conçues.

Ce fut après sa mort, arrivée en 1 709 , qu'on songea à publier ses ouvrages 5 par une pratique assez habituelle aux hommes qui s'appelaient alors philosophes, on lui attribua plusieurs écrits irréligieux qui n'étaient nullement de lui , et il n'est pas bien assuré que ceux dont il est réellement l'auteur n'aient pas été altérés. La collection de ses œuvres comprend : i" l'Antiquité dévoilée. C'est là le principal ouvrage de Boulanger , et celui qui paraît avoir été le plus travaillé ; il manque cependant d'ensemble, de liaison et de résultats. Boulanger s'y occupe de retrouver dans tous les usages de l'antiquité, et surtout dans les pratiques religieuses, les souvenirs du déluge , les impressions de terreur que ce cataclysme a laissées dans l'esprit des hommes, les idées mystiques qui s'y sont rapportées dans tous les temps , les liaisons qui se sont établies entre ce phénomène

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solennel , les périodes astronomiques , les apparences des astres et les divisions cycliques du temps. Ces recherches curieuses n'ont pas été faites avec beaucoup de réflexion , ni de critique j elles ne portent point un caractère de gravité et de philosophie, mais on y remarque souvent une imagination forte et sombre qui ne laisse pas que d'avoir du charme 5 plusieurs passages , et surtout une analyse des livres Sybillins , s'élèvent à une éloquence peu commune. On regrette que l'auteur, qui a dû toute sa verve à des pensées grandes , terribles , solennelles et mystérieuses , se soit détourné de la vraie route de son talent en participant à l'esprit aride d'irréligion , qui était pour lors à la mode. Cependant Vj^ntiqidté dévoilée est un livre assez modéré ^ il n'y a point d'attaques directes contre la religion chrétienne. Boulanger y garde des ménagemens et ne procède que par insinuation et allusion 5 il ne s'y livre pas entièrement à la manie qu'il avait de ne voir dans l'Écriture sainte , dans les dogmes et dans les objets de culte , que des symboles, des phénomènes astronomiques : supposition qu'on a voulu développer depuis , et que l'abbé Pluche avait ingénieusement employée pour l'explication de l'idolâtrie égyptienne, n'* Le Despotisme oriental : ce traité se rattache au livre précédent. Il a pour but de montrer comment les gouvernemens de l'Orient , qui ont de tout temps été despotiques , doivent leur origine à la terreur dont le déluge a pénétré les hommes 5 comment ils se soumirent d'abord au joug théocratique , puis à des souverains absolus , et les regardèrent comme des re-

présentans de la divinité. On retrouve dans cet ouvrage toutes les idées de V Antiquité dévoilée ,VL\2i\?, beaucoup plus mal employées , sans talent et sans bonne foi. On y voit un esprit peu habitué aux spéculations de la politique et aux considérations sur l'histoire. L'irréligion se montre là à front découvert, et même avec âcreté. 11 paraît probable que Touvrage a été falsifié : Boulanger en avait sans doute laissé seulement l'ébauche, et on travailla sur ce texte. On y cite des livres publiés depuis sa mort. 3° Une Dissertation sur Élie et sur Enoch ; Boulanger veut voir en eux des personnages symboliques d'une période astronomique. 4" Une Dissertation sur saint Pierre, faite dans le même esprit. Suivant lui , saint Pierre est la même chose que Janus, un emblème du commencement de l'année. 5° Une Dissertation sur Ésope. Cette fois , les opinions irréligieuses deBoulanger n'ont pasinflué sur ses recherches , et l'on peut voir tout à plein dans ce sujet, où il était sans prévention , le peu d'étendue de son érudition. De vrais savans ont fait des recherches sur le fabuliste , et leur travail fait juger que Boulanger ne savait pas même les sources qui auraient pu lui donner quelques lumières sur Ésope. 6° Il avait fait pour l'Encyclopédie les articles Coivée , Guèbres , Déluge , Langue Hébraïque et Economie politique. Ses réflexions sur la Corvée sont fort sensées et pleines de modération. Ce n'est point une vaine déclamation contre cet impôt; il montre par les faits comment il est lourd pour le peuple et peu profitable pour l'administration. — Dans l'article Déluge , on retrouve les idées habi-

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tuelles de l'auteur ; son niorrcau surla J.angue Hébraïque est curieux et détaillé 5 il se termine par de fort belles réflexions sur le langage et la poésie de la Bible. 7" Une Histoire d'Alexandre , qui n'a ni mérite, ni intérêt.

Les livres tout-à-fait apocryphes mis sous le nom de Boulanger sont le Cliristianisme dévoilé^ diatribe infâme et inepte d'un nommé Damdaville , correspondant de Voltaire , et une Dissertation sur saint Paul , cjui est aussi un tissu de grossiers blasphèmes.

Les divers ouvrages de Boulanger furent publiés successivement d'une manière furtive; depuis la Révolution on les a réunis en huit vol. in-B". Cette édition est précédée d'une Notice sur Boulanger, dont l'emphase philosophique est risible. On parle assez souvent de ses ouvrages , et ils sont fort peu lus.

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