PAR M. ARNAULT
M. DCCC. XXXIII
Voici des Mémoires qui ne sont point apocryphes ; c'est déjà quelque chose par Je temps qui court. En outre, ils sont sincères; l'auteur n'a rien à cacher : sa vie , livrée dès long-temps à la publicité par sa renommée littéraire , s'est écoulée honorablement. Le nom de l'auteur de Marins et des Vénitiens ne se trouve mêlé à nulle faction , à nulle intrigue j il n'a exercé ni recherché aucun emploi politique. Le malheur seul , et un malheur injuste, a semblé lui donner une couleur
de parti. Au vu et au su de tous , il a été un homme de talent et un honnête homme. Les événemens de sa destinée, les variations de sa fortune, sont un témoignage de ce que les révolutions peuvent faire d'une existence privée: c'est un exemple, entre mille, des naufrages où elles précipitent celui qui ne demandait au sort que des succès littéraires et la jouissance de la vie sociale.
C'est sous ce rapport qu'il faut lire les Souvenirs de M. Arnault. On ne saurait parler de soi d'une manière plus vraie, plus naturelle et plus modeste ; nulle prétention , nulle ambition. Son récit et son langage sont d'un homme qui s'est laissé vivre au fd des circonstances , sans les exploiter et sans essayer de lutter contre elles.
« C'est moins l'histoire des événemens que celle de
<i l'influence qu'ils ont exercée sur la société , que celle
« des modifications si singulières et si contradictoires
« qu'ont éprouvées les habitudes françaises. Homme
« de lettres par goût , homme politique par circon-
(c stance , mais homme du monde plus que toute autre
« chose , c'est moins l'histoire des lois que celle des
(c mœurs , moins l'histoire de l'État que celle de la so-
« ciété, que j'écris. »
Ce n'est point comme observateur froid et abstrait que se présente M. Arnault; c'est lui surtout, ce sont les changemens de sa situation , de sa façon de vivre ,
SOUVENIRS D'UIV SEXAGÉNAIRE. '.)t
lie ses impressions , de ses relations de société, qui servent comme d'épreuve et d'indice aux variations des mœurs françaises.
Ainsi on le voit au sortir du collège entrer, presque à la veille de la Révolution , dans ce monde heureux et insouciant où la vie se menait d'une façon si douce et si facile. Placé par la fortune de sa famille entre le loisir et l'occupation, il opta pour le loisir 5 car les lettres en ce moment donnaient plutôt une position sociale qu'elles n'imposaient le travail et l'étude. Attaché à la maison de Monsieur , depuis Louis X\ III , par une de ces charges achetées qui commençaient déjà à choquer la vanité plutôt qu'à la flatter , rien ne lui manquait pour avoir une jeunesse agréable. Des plaisirs sans licence , des succès de société, des vers, des plans de tragédie , des prix d'académie , l'amitié de ses égaux , la bienveillance de ses supérieurs alors facilement acquise , même lorsqu'elle était peu recherchée : tout cela composait un présent fort commode , et promettait' un avenir tracé d'avance. L'intérêt des choses littéraires, l'apparition d'un livre , une première représentation , le mouvement des opinions politiques déjà si libres^, mais encore si peu menaçantes , si semblables à la littérature : il y avait là de quoi ne pas laisser un moment de vide ni d'ennui à un homme de vingt ans.
Sur ce , arrive la Révolution. Ts 'attendez pas que de si grands événemens, ([ui nous apparaissent aujourd'hui
rehaussés de leurs immenses conséquences, aient pu avoir pour le jeune homme , étranger à la vie politique, une importance telle que nous l'imaginerions. Il fallut du temps et des malheurs pour comprendre où en étaient la France et l'ordre social. La jeunesse put rester avide de plaisirs et de distractions , la société n'y voir qu'un intérêt plus vif et des brouilleries de salon , la littérature suivre son cours d'amour-propre et de succès. M. Arnault , témoin des scènes de 1789, se représente comme ne jugeant guère leur portée et n'en recevant encore que les émotions d'un spectacle agité -, bon , généreux , doux de caractère et de mœurs, les violences et les crimes le trouvent invariablement animé de pitié et d'horreur. Encore aujourd'hui , il se retrace avec vivacité ces premiers excès de la Révolution , que les hommes politiques d'alors furent coupables et imprévoyans d'envisager avec indulgence et mollesse. M. Arnault, parent de l'infortuné M. de Flesselles , attaché à la maison d'un prince , vivant au milieu d'une société qui perdait son frivole repos, peint naïvement la disposition de son esprit.
'< Quelles étaient alors mes opinions politiques , je se-
« rais assez embarrassé de le dire au juste. Au collège ,
u le mot de liberté avait noblement résonné à mon
« oreille ; mais j'étais trop familiarisé, tlès l'enfance ,
« avec l'ordre établi pour y voir un esclavage. Comme
« le roi était bon , je ne concevais guère qu on eût rien
« à redouter de son pouvoir. Ce n'est pas d'ailleurs
a dans la ville , où l'on vivait d'abus , que les incon-