M. DE CHATEAUBRIAND
M. DCCC. XXVII
Il ne faut pas moins que le nom et le talent de M. de Chateaubriand pour détourner un instant l'attention du public des graves et déplorables sujets qui nous tiennent préoccupés. Lorsqu'il y a vingtdeux ans il revenait de l'exil sur cette terre natale qu'il devait tant honorer , la France était le théâtre de choses bien plus grandes que ceUes dont nous sommes aujourd'hui témoins j cependant , parmi toute la gloire de cette époque, parmi le fracas de nosvic- III. 6
toires , une simple nouvelle écrite par un jeune homme encore inconnu sut obtenir le plus brillant succès ; .^^rt/<^ï trou va place au milieu de tout ce qui enorgueillissait et charmait notre nation victorieuse de l'Europe. Alors un sentiment de sécurité et d'espérance remplissait tous les cœurs 5 chacun oubliait avec imprévoyance que ce bien-être était dû à la dictature et au pouvoir absolu; chacun s'applaudissait de la France sauvée , de l'ordre rétabli ; chacun était fier d'appartenir à cette société renouvelée. La confiance et la concorde régnaient , passagèrement peut-être , entre les opprimés de toutes nuances , qui se voyaient affranchis des tyrannies révolutionnaires. Soit lassitude , soit illusion , les factions gardaient le silence ^ la nation se sentait honorée d'elle-même , et le despotisme qui s'apprêtait à la garrotter , loin de l'outrager et de la menacer , l'enivrait de gloire et de louanges.
Dans de telles dispositions , les âmes étaient ouvertes aux impressions douces et poétiques. Les œuvres littéraires de la Révolution avaient généralement été empreintes d'un caractère forcé et déclamatoire -, le vrai n'avait pu se faire jour à travers l'exagération de l'esprit de parti; la tradition du passé avait été rejetée, la communication avec le reste de l'univers avait été fermée. Lors donc qu'on entendit une voix pure et nouvelle , inspirée des souvenirs qu'on avait vainement voulu effacer et de la Religion qu'on avait persécutée , opposer la vie idéale du sauvage et la nature vierge de l'Amérique à cette vieille Europe qui allait tomber en
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ruines, on reconnut aussitôt l'écrivain destine; à retracer les impressions de la génération présente.
Nous sommes bien changés depuis l'apparition ô^Atala, et cependant nous trouvons encore M. de Chateaubriand organe de la pensée publique, comprenant ses besoins et ses penchans. jNidlement enchaîné à ses premiers succès , comme le sont les gens médiocres et les esprits étroits , il a bien su qu'une impression, vraie dans un temps, devient factice dans un autre \ que le secours accordé aux vaincus n'a plus ni courage , ni noblesse , quand ils sont devenus vainqueurs et quand on leur rend un hommage intéressé: d'autres dangers , d'autres combats l'ont appelé sous d'autres étendards, ont mis dans ses mains d'autres armes. Jadis il fut poète , quand la France calme et consolée se croyait , avec une confiance aveugle , arrivée au port. Aujourd'hui que, douloureusement formée par l'expérience , la nation fuit les illusions , vit méfiante de tout vain prestige, et, dans son triste scepticisme , ne demande même aux arts que la nue et rude réalité, le chantre des églogues américaines est devenu publiciste et orateur.
Cependant , fallait-il perdre ce qu'avait produit cette brillante époque de sa vie , cette aurore de son talent qui vint tout à coup nous charmer.^
Essayons un moment de reporter notre imagination sur nos souvenirs d'il y a vingt-cinq ans , pour y retrou-
ver ces impressions vives et douces que nous dûmes à la peinture des amours de Chactas ou de la profonde mélancolie de René 1 Ces noms si poétiquement gravés dans notre mémoire , ces personnages qui ont dès long-temps acquis une existence réelle à nos yeux , pourraient-ils jamais nous trouver indifférens? Qui de nous ne rechercherait avec empressement quelques aventures inconnues du frère d'Amélie ou de l'amant d'Atala?
Tel est, en effet, l'intérêt qui s'attache à ce poème des Natchez, dont deux fragmens détachés jetèrent autrefois un si grand éclat : on ne le peut juger qu'avec un esprit déjà prévenu et séduit. Ce sont des Mémoires inédits sur gens de notre connaissance. Envisagé sous un autre aspect, cet ouvrage offre encore un curieux sujet d'étude^ on aime à voir le talent se développer dans son premier germe, à apprendre comment il a grandi pour s'élever jusqu'à la maturité ; on se plaît à retrouver dans une ébauche le secret de l'inspiration. La critique littéraire est un bien petit soin, en comparaison de l'observation des procédés de l'imagination, de ses mouvemens spontanés et des influences qu'elle reçoit de ce qui l'environne.
Nous avons pu retrouver dans ï Essai sur les révolutions, ([uelque informe que soit cet écrit, le secret des opinions politiques de M. deChâteaubriand : son besoin constant d'indépendance, son mépris pour la domination de la médiocrité dégradée , son cidte pour le passé et sa sympathie avec le présent, son respect pour
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le libre sentiment religieux et son dégoût pour les règles extérieures et étroites qu'on en voudrait lirer. De même , dans les Natchez , nous voyons à quelles sources il avait puisé le sentiment poétique^ nous voyons le contemporain et le devancier de lord Byron , ennuyé et lassé d'une vieille et factice civilisation, allant demander des impressions nouvelles aux forêts de l'Amérique 5 méprisant sans mesure le ton convenu et les hypocrisies d'une société plus usée que corrompue; se composant un idéal de la nature sauvage, comme satire de ce tpi'il avait vu , encore plus que comme imitation de ce qu'il voyait; afFadi par une littérature monotone où tout était tradition et imitation-, cherchant des émotions plus vraies dans des peintures souvent neuves et réelles , parfois bizarres , grossières et cruelles, comme pour braver l'amollissement de notre goût et de nos mœurs. Écrits plus lard, les N aidiez auraient présenté sans doute une composition plus achevée ; mais qui sait si l'auteur, loin de tout ce qui l'animait lorsqu'il les avait conçus, porté maintenant dans une tout autre région de pensées, aurait retrouvé cette verve indocile de sa jeunesse, qu'on aime à observer dans tous ses écarts et toutes ses révoltes ? Qui sait si son imagination attristée aurait su créer cette figure si originale et si élégante de la jeune Mêla, dont la vivacité enfantine a tant de grâce; qui rappelle à la fois l'impétuosité de la vie sauvage et le caractère pittoresque des nymphes imaginées par l'antiquité; qui, dans l'espièglerie du jeune âge, devine , comme à son insu, les sentimens habiles d'une civilisation plus
avancée ^ passionnée avec innocence , pudique avec abandon , dévouée sans efforts 5 et qui semble , en un mot, comme Ariel dans la Tempête, l'aimable et charmant génie qui anime toute cette composition mélancolique? Peut-être l'auteur, écrivant , non plus dans les solitudes du Nouveau-Monde , mais parmi nous autres gens civilisés , n'aurait-il pas assez gardé le souvenir de cet Outougamiz le simple, qui ne sait rien que donner sa vie pour son ami ou pour son pays , conduit machinalement à l'héroïsme par des sentimens qu'il ne démêle pas bien en lui-même , et qu'il exprime par des actions , faute , pour ainsi dire , d'un autre langage.
Il faut donc remercier M. de Chateaubriand de nous avoir donné cette production de sa jeunesse , ce premier-né de son talent ; le temps était passé de refaire et de perfectionner cette œuvre de nature. Nous ne sommes plus à l'époque où un homme distingué peut charmer les doux loisirs de ses contemporains par une épopée sauvage -, il a plus à faire que cela, et il le fera sans doute. Mais chacun n'est pas appelé au même honneur, et en attendant que nous lisions quelques discours prononcés par le noble pair pour la défense de nos libertés , nous avons à le remercier de nous avoir distraits , pour un instant , du spectacle honteux qui nous environne , en nous reportant dans le monde poé-r tique dont nous sommes, certes, bien éloignés.