‹ Mélanges historiques et littéraires (volume 3)Chapitre 11 sur 36 · SUR LES NATCHEZ · texte numérisé non relu

SUR LES NATCHEZ

mines, on reconnut aussitôt l'écrivain destiné à retracer les impressions de la génération présente.

Nous sommes bien changés depuis l'apparition (H' Atala, et cependant nous trouvons encore M. de Chateaubriand organe de la pensée publique, comprenant ses besoins et ses penchans. Nullement enchaîné à ses premiers succès , comme le sont les gens médiocres et les esprits étroits , il a bien su qu'une impression, vraie dans un temps , devient factice dans un autre -, que le secours accordé aux vaincus n'a plus ni courage, ni noblesse, quand ils sont devenus vainqueurs et quand on leur rend un hommage intéressé : d'autres dangers , d'autres combats l'ont appelé sous d'autres étendards, ont mis dans ses mains d'autres armes. Jadis il fut poète , quand la France calme et consolée se croyait , avec une confiance aveugle , arrivée au port. Aujourdhui que, douloureusement formée par l'expérience , la nation fuit les illusions , vit méfiante de tout vain prestige, et, dans son triste scepticisme , ne demande même aux arts que la nue et rude réalité, le chantre des églogues américaines est devenu publiciste et orateur.

Cependant , fallait-il perdre ce qu'avait produit cette brillante époque de sa vie , cette aurore de son talent qui vint tout à coup nous charmer?

Essayons un moment de reporter notre imagination sur nos souvenirs d'il y a vingt-cinq ans , pour y retrou-

ver ces impressions vives et douces que nous dûmes à la peinture des amours de Chactas ou de la profonde mélancolie de René ! Ces noms si poétiquement i^ravés dans notre mémoire , ces personnages qui ont dès long-temps acquis une existence réelle à nos yeux, pourraient-ils jamais nous trouver indilTérens? Qui de nous ne recliercherait avec empressement quelques aventures inconnues du frère d'Amélie ou de l'amant d'Atala?

Tel est, en effet, l'intérêt qui s'attache à ce poème desNatcheZj dont deux fragmens détachés jetèrent autrefois un si grand éclat : on ne le peut juger qu'avec un esprit déjà prévenu et séduit. Ce sont des Mémoires inédits sur gens de notre connaissance. Envisagé sous un autre aspect, cet ouvrage offre encore un curieux sujet d'étude-, on aime à voir le talent se développer dans son premier germe, à apprendre comment il a grandi pour s'élever jusqu'à la maturité ; on se plaît à retrouver dans une ébauche le secret de l'inspiration. La critique littéraire est un bien petit soin, en comparaison de l'observation des procédés de l'imagination , de ses mouvemens spontanés et des influences qu'elle reçoit de ce (pii l'environne.

Nous avons pu retrouver tlans V Essai sur les révnlntiofïs , (piel([U(' infoiiue que soit cet écrit, le secret des opinions politi(|nes de l\I. deCliàteaubriand : son besoin constant d'indépendance, son mépris pour la dominalion (l(^ la mc'diocrilé dégradée, son eulle pour le passe' et sa sympathie avec le présent, son respect ]iour

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le libre sentiment relij^ieux et son dégoût pour les règles extérieures et étroites qu'on en voudrait tirer. De même , dans les Naichez , nous voyons à quelles sources il avait puisé le sentiment poétique 5 nous voyons le contemporain et le devancier de lord Byron , ennuyé et lassé d'une vieille et factice civilisation, allant demander des impressions nouvelles aux forets de l'Amérique: méprisant sans mesure le ton convenu et les hypocrisies d'une société plus usée que corrompue ; se composant un idéal de la nature sauvage, comme satire de ce qu'il avait vu , encore plus que comme imitation de ce qu'il voyait \ alTadi par une littérature monotone où tout était tradition et imitation; cherchant des émotions plus vraies dans des peintures souvent neuves et réelles , parfois bizarres , grossières et cruelles, comme pour braver l'amollissement de notre goût et de nos mœurs. Écrits plus tard, les Naichez auraient présenté sans doute une composition plus achevée ^ mais qui sait si l'auteur, loin de tout ce qui l'animait lorsqu'il les avait conçus, porté maintenant dans une tout autre région de pensées, aurait retrouvé cette verve indocile de sa jeunesse, qu'on aime à observer dans tous ses écarts et toutes ses révoltes ? Qui sait si son imagination attristée aurait su créer cette figure si originale et si élégante de la jeune Mêla , dont la vivacité enfantine a tant de grâce j qui rappelle à la fois l'impétuosité de la vie sauvage et le caractère pittoresque des nymphes imaginées par l'antiquité; qui, dans l'espièglerie du jeune âge, devine , comme à son insu, les sentimens liahilcs d'une civilisalion jiliis

S(i MÉLANGES LITTÉRAIRES.

avancée ^ passionnée avec innocence , pudique avec abandon, dévouée sansetrorls; et qui semble, en un mot, comme Ariel dans la Tempête, l'aimable etcbarmant génie qui anime toute cette composition mélancoli([uc? Peut-être l'auteur, écrivant , non plus dans les solitudes du Nouveau-Monde , mais parmi nous autres f^ens civilisés , n'aurait-il pas assez gardé le souvenir de cet Outougamiz le simple, qui ne sait rien que donner sa vie pour son ami ou pour son pays, conduit machinalement à l'héroïsme par des sentimens qu'il ne démêle pas bien en lui-même , et qu'il exprime par des actions, faute , pour ainsi dire, d'un autre langage.

Il faut donc remercier M. de Chateaubriand de nous avoir donné cette production de sa jeunesse, ce premier-né de son talent; le temps était passé de refaire et de perfectionner cette œuvre de nature. Nous ne sommes plus à l'époque où un liomme distingué peut charmer les doux loisirs de ses contemporains par une épopée sauvage \ il a plus à faire que cela, et il le fera sans doute. Mais chacun n'estpas appelé au même honneur, et en attendant que nous lisions quelques discours prononcés ])arle noble pair pour la défense de nos libertés, nous avons à le remercier de nous avoir distraits, pour un instant, du spectacle honteux qui nous environne , en nous rej)ortant dans le monde poétique dont nous sonuues, certes, bien éloignés.

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