DE LESSING
M. DCCC. XXllI.
La première idée de ce drame a élé empruntée d'une nouvelle duDécaméron de Boccace. II est inutile de la rapporter ici-, l'apologue des Trois Jnneaux, qui en forme la plus grande partie, a été littéralement transporté dans la pièce , et Lessing s'est borné à le traduire avec une exactitude facile et élégante. Dans Boccace, le juif Melcliisédech est représenté comme un avare et un usurier; mais Saladin , conformément aux traditions populaires des croisades, s'y montre
j^cnéreiix , maj^nilique et dislinj^nié par les vertus et les lumières. C'est aussi un embarras d'argent qui le force à s'adresser au juif 5 c'est aussi pour lui tendre un piège qu'il le consulte sur les trois religions : tout le reste est de l'invention de Lessing.
C'est un fait vraiment remarquable que de trouver dans un auteur du xw" siècle un semblable trait de tolérance, ou, pour parler plus exactement, d'indifférence religieuse. lîoccace montra, il est vrai, vers la fin de sa vie , quelque repentir d'avoir, dans plusieurs nouvelles du Décaméron, donné carrière aux pensées malveillantes qu'excitaient alors dans beaucoup d'esprits les vices de la cour de Rome et la conduite du clergé. Mais le conte des Trois y4nîieaiix n'a été inspiré par aucun sentiment d'indignation ni de révolte j il n'a rien d'amer ni d'injurieux contre l'ordre ecclésiastique : c'est l'expression calme et présomptueuse du scepticisme. Aussi quatre cents ans après se trouvait-il bien plus en harmonie avec les idées du temps 5 et le xvni" siècle pouvait dire en s'emparant de ce sujet : « Je prends mon bien où je le trouve. » Seulement lui auteur français ne se serait pas conteul(' de la tolérance morale de Nathan et de Saladin ; il lui aurait fallu plus d'hostilité contre le ])rincipe religieux ; peut-être aussi n'eût-il pas trouvé les 7Vo/s yJnncait.T exaclcmcnl pareils; et au lieu de leurallribuer à tous (pielque vertu mystérieuse et salulaire, il en est un , au luoius, à cpii il eùl imputé une influence malt'aisauto.
Lessing lui-même, tout Allemand qu'il est, a manifesté dans Nathan un esprit essentiellement irréligieux , et de plus une malveillance particulière contre la religion chrétienne. L'idée fondamentale de la pièce est évidente. Lessing a voulu montrer non-seulement qu'il existe un sentiment moral indépendant des religions positives et révélées, mais encore que l'intervention de leurs dogmes et de leurs préceptes fausse et dénature la raison et la morale : c est une des grandes et coupables erreurs , c'est une des frivolités de la philosophie du xviii" siècle. La préface d'une comédie n'est pas le lieu où de telles questions doivent être traitées ^ observons seulement que les Allemands , tout en y apportant leur caractère national , avaient adopté comme nous la philosophie matérialiste, et reçu toute l'influence d'une métaphysique où l'ame n'obéit à nulle autre action qu'à celle des objets extérieurs. Madame de Staël a semblé faire , à cet égard , une beaucoup trop belle part à l'Allemagne : elle a apporté plus de sérieux et de conscience dans le mouvement anti-religieux -, mais elle y a participé entièrement. C'est du doute , plus creusé et plus approfondi, qu'est sortie en Allemagne, comme en Angleterre, la pliilosophie nouvelle. Voilà ce qui la rend plus forte et plus salutaire. Elle n'a point peur des idées dont elle est émanée 5 c'est parce qu'elle les a trouvées, non pas dangereuses, mais insuliisantes, qu'elle a pu leur succéder et les détrôner. Les convictions qui seraient ébranlées par un ouvrage comme Nathan seraient bien peu intimes. Lors de la pre- III. 16
mi(^re traduction ([ui a paru en France , on n'en avait point pense ainsi, et l'on avait, à bonne intention, fait des retranchemens assez considérables. En lisant ces passages, on ne peut s'empêcber de sourire de la faiblesse des argumens ou de la petitesse des sarcasmes auxquels les censeurs de 1788 avaient fait riionneurde les supprimer.
Nathan le Sage passe pour le chef-d'œuvre de Lessing. Moïse Mendelsolin, dans une lettrè adressée au frère de Lessing, s'exprime ainsi : « Fontenelle a dit <( de Copernic : Il publia son nouveau système, et « mourut. Le biograplie de votre frère pourra dire « tout aussi convenablement : Il écrivit JVafhan le « Sage , et mourut. Je ne me fais aucune idée d'une (V œuvre de l'esprit qui pût Tenq^orter sur cette pièce , (( autant qu'elle l'emporte sur tout ce ([u'il avait écrit « auparavant. 11 ne pouvait s'élever plus haut sans « arriver dans une région entièrement dérobée à nos « regards mortels. Et qu'est-ce que sa mort , si ce « n'est cela? Maintenant nous voilà comme les disci- « pies du propliète, les yeux fixés isur le lieu où il a « disparu dans le ciel... Il n'a pas dii s'étonner si une « foule de ses contemporains a pu méconnaître le mé- ('. rite de cet ouvrage. Cinquante ans après sa mort. u une postérité plus juste n'aura peut-être pas encore « sulUsamment ruminé cl digéré ce chef-d'œuvre : il a a devancé son siècle de plus qu'un fïge d'homme. )>
Pour s'expli((uer un tel cntliousiasme, peut-être faul-il supposer que Mendelsolin , tout éclairé et phi-
SUR NATHAN LE SACxE. 243
losophe qu'il était, avait, comme rsathau le Sage, conservé encore quelque chose de juif, et avait vu, avec une secrète joie , Lessing faire d'un jui( le héros de la tolérance et de hi raison.
Quoi qu'il en soit , ce drame est , certes , une des productions les plus célèbres et les plus remarquables de la littérature allemande.
M. Schlegel remarque ingénieusement que Lessing , qui était plutôt un critique qu'un poète, n'a jamais si bien réussi dans le drame , que lorsqu'il n'a pas eu l'intention de chercher des effets dramatiques. En eftet , Nathan a été composé dans une intention de controverse philosophique : cela est visible , et d'ailleurs Lessing lui-même , dans ses lettres, dit qu'il a été inspiré surtout par les querelles théologiques qu'on lui avait faites. Ne cherchant donc pour ainsi dire qu'un cadre où il pût mettre des dialogues en situation , la conception de son poème dramatique a été plus simple , moins tourmentée 5 les caractères et les sentimens moins déclamatoires et moins affectés , que lorsqu'il concertait des combinaisons théâtrales.
Une des principales causes du succès de Nathan, et qui fit de son apparition une époque dans l'histoire du théâtre allemand, c'est que Lessing y essaya l'iambe non rimé , qui, depuis lui, est devenu le vers tragique en Allemagne. Après avoir pendant toute sa vie fait de l'imitation, ou, pour mieux dire, de
la copie , le but et le principe des arts j après avoir eu consccjuence, en vrai disciple de Diderot, décrié la poésie et l'idéal ; après avoir été conduit par cette fausse roule à une prose tantôt vulgaire et tantôt emphatique, il se trouva ramené, par le seul pouvoir de la versification, à un style dramatique plus naturel, plus raisonnable , plus en harmonie avec l'imagination. Cette innovation eut une influence heureuse : peu d'années après , Schiller cpiitta aussi la prose pour adopter le mètre que Lessing avait employé dans Natha/i; ïon peut entrevoir dans Do/i Carlos quelques traces de cette imitation (i).
Malgré la supériorité de Nathaji sur les autres drames de Lessing , il garde pourtant son caractère et sa destination primitive de dialogue philosophique : c'est un ouvrage dont la lecture intéresse , mais qui ne comporte guère la représentation théâtrale. Les spectateurs allemands, malgré toute leur patience , et bien qu'ils ne soient point accoutumés à repousser une forme dramati([ue plutôt qu'une autre, ne supportent guère cette succession de conversations , pour lesquelles les événemens et l'action sont à peine un prétexte sullisant. On ne joue presque jamais Nathan; Ifiand cependant aimait à se montrer (juelquefois dans ce rôle, c[u'il jouait, dit-on, avec beaucoup de finesse.
(1) Voyez dans ce volume la fie rh SchiUrr.
En supposant, la pièce déi,'agëe de tout son bagage ' philosophique , le fond du sujet et les caractères ont un certain charme et agissent sur l'imagination : le langage est toujours un peu précieux et subtil : la couleur dîi temps et les mœurs locales ne sont nullement observées. C'est même chose plaisante que de voir Lessing , critique si amer de nos tragédies françaises , et qui leur avait tant reproché de manquer de vérité, mettre sur les bancs de l'école tous les personnages d'un drame dont l'action est au temps des croisades. Il ne faut pas tant se moquer des princesses de Racine, ni réclamer pour elles les paniers et la toilette de la cour de Louis XIV, quand on affuble du bonnet de docteur un Soudan, un templier et un marchand juif du XI* siècle. Mais de même que Fauteur et le lecteur éprouvent, dans nos tragédies , la séduction que les souvenirs et les noms de l'antiquité entraînent avec eux , quoi qu'on ne prétende pas en offrir une copie exacte , factice et inanimée ^ de même , dans Lessing, la croisade, la Palestine, les chevaliers du Temple, les magnificences orientales , le sultan Saladin , charment l'imagination, tout en se mêlant au ton scolastique de l'auteur.
Les personnages sont- ils plutôt conçus et observés d'une manière ingénieuse et vraie que représentés d'une manière vivante. Lessing les connaît bien, et les fait bien connaître 5 mais il ne sait pas les faire parler, car il manquait du génie dramatique. Madame de Staël lésa vus, dans sa pensée, avec cette vie qui
leur manque un peu 5 et ellea fait, à propos Aq Nathan, une analyse animée de ses propres impressions.
« Le caractère de Nathan est d'une admirable sim-
c{ plicitë. L'on s'étonne de l'attendrissement qu'il
<( cause, quoiqu'il ne soit agité ni par des passions
<( vives , ni par des circonstances fortes. Une fois , ce-
« pendant, on veut enlever à Nathan la jeune fille à
« laquelle il a servi de père. La douleur de s'en sépa-
« rer serait amère L'attendrissement de Nathan
« émeut d'autant plus , qu'il cherche à se contenir , cl
»( que la pudeur de la vieillesse lui fait désirer de ca-
u cher ce qu'il éprouve. Sa sublime patience ne se dé-
« ment point quoiqu'on le blesse dans sa croyance et
« dans sa fierté La défaveur dans laquelle le
« nom de juif l'a fait vivre au milieu de la société
« mêle une sorte de dédain pour la nature humaine à
« l'expression de sa bonté. . . . Le jeune Templier a
(( dans le caractère toute la sévérité de l'état religieux
» qu'il professe. ... Il a dans l'âme quelque chose
« de farouche qui vient de la crainte d'être sensible. .
Lessing a peut-être mieux réussi encore à répandre un grand charme sur le rôle de Recha : il \ a en elh une tendresse , une élévation et une pureté de cœui qui la rendent le premier personnage de la pièce. Les alfections de tous sont tournées vers elle •• la raison . dont Nathan a voulu faire sa seule religion, n'a pasélc la plus forle; elle n'a pu vaincre les ponchans tendres
et mystiques de la jeune fille. Cette éducation pliilosopliifjue a adouci son caractère , élevé son âme , mais n'a chassé que les penchans vulgaires , en respectant les impressions religieuses. C'est un hommage que Lessing a rendu , peut-être involontairement , à la vérité ; et il y a plus de bonne observation du cœur humain dans la tendance superstitieuse de Recha , que dans la morale de Nathan , uniquement fondée sur les calculs de la raison.
Le caractère de Saladin semble peu digne de ce grand nom. Au lieu de cette magnanimité toute chevaleresque et de ces conformités que les Européens lui trouvèrent avec eux , on est fâché des mignardises continuelles dont son rôle et celui de sa sœur sont remplis. On voit bien que Lessing a eu envie de donner de la grâce et de la courtoisie à la grandeur et à la vaillance : il n'a réussi qu'à imprimer au redoutable soudan une afféterie assez niaise.
La servante chrétienne et frère Bonnefoi sont des rôles dont l'intention est toute satirique. Voltaire a inventé beaucoup de ces personnages - là dans ses contes , ses dialogues et ses romans. On peut être plaisant , mais on n'est jamais vrai quand on façonne un caractère uniquement pour le but qu'on se propose.
Le patriarche de Jérusalem est peint de couleurs plus grossières encore : il n'a pas plus de nuances ni de nature que tous les tyrans et les scélérats de nos mé-
lodrames. Lessing aurait dû avoir une philosophie assez tolérante pour ne pas amener sur la scène un personnage dont il fait le représentant de la religion positive , uniquement pour ordonner des crimes et comploter des assassinats.
Chénier a imité Nathan le Sage en l'abrégeant beaucoup : sa versification est élégante et facile; mais la pièce entre ses mains a pris , comme on peut le croire , un caractère encore plus marqué d'épigramme contre la religion chrétienne. Cette imitation ne semble pas avoir été destinée à la scène : c'est un essai ou une étude plutôt qu'un ouvrage achevé.
SUR L'HAiAILET
DE
SHARSPEARE
DE
SHARSPEARE