‹ Mélanges historiques et littéraires (volume 3)Chapitre 23 sur 36 · M. DCCC. XXIV · texte numérisé non relu

M. DCCC. XXIV

Fengon , ayaiiL gagné secrètement des hommes, se rua un jour en un banquet sur son frère Horwendille, lequel il occit traîtreusement, puis cauteleusemcnt se purgea devant ses sujets d'un aussi détestable massacre. Avant de mettre sa main sanguinolente et parricide sur son IVère, il avait incestueusement souillé la couche fraternelle , abusant de la femme de celui

dont il pourchassa riionneiir devant qu'il effectuât

sa ruine

Enhardi par telle impunité , Fengon osa encore s'accoupler en mariage à celle qu'il entretenait exécra-

blement durant la vie du bon Horvvendille

Et cette malheureuse, qui avait reçu l'honneur d'être l'épouse d'un des plus vaillans et sages princes du Septentrion, soutînt de s'abaisser jusqu'à telle vilenie que de lui fausser sa foi , et qui pis est épouser celui qui était le meurtrier tyran de son époux

légitime

Gérutlie s'étant ainsi oubliée, le prince Amleth , se voyant en danger de sa vie, abandonné de sa propre mère, pour tromper les ruses du tyran, contrefit le fol avec telle ruse et subtilité, que, feignant d'avoir tout perdu le sens , il couvrit ses desseins et défendit son salut et sa vie. Tous les jours il était au palais de la reine , qui avait plus de soin de plaire à son pailc lard que de soucy à venger son mari ou de remettre son fils en son liéritage ; il courait comme un maniaque , ne disant rien qui ne ressentît son transport des sens et pure frénésie , et toutes ses actions et gestes n'étaient que d'un homme qui est privé de toute raison et entendement : de sorte qu'il ne servait plus que de passe-temps aux pages et courtisans éventés qui étaient à la suite de son oncle et beaupère Et faisait pourtant des actes

pleins de grande signifiance , et répondait si à propos , qu'un sage homme eût jugé bientôt de quel esprit est-ce que sortait une invention si gentille....

« Amletli entendit par-là en quel pér il il se mettrait si , « en sorte aucune , il obéissait aux mignardes caresses « et mignotises de la damoiselle envoyée par son oncle. « Le prince , ému de la beauté de la fdle , fut par elle « assure encore de la trahison \ car elle l'aimait dès « son enfance , et eût été bien marrie de son dé-

« sastre Il faut , dit un des amis

« de Fengon , que le roi feigne s'en aller en quelque « voyage, et que cependant on enferme Amleth seul « avec sa mère dans une chambre , dans laquelle soit « caché quelqu'un pour ouïr leurs propos et les com-

« plots de ce fol sage et rusé compagnon

« Cetuy même s'offrit pour être l'espion, et témoin des

« propos du fils avec la mère Le roi prit très-

« grand plaisir à cette invention Cependant

« le conseiller entra secrètement en la chambre de la « reine, et se cacha sous quelque loudier (i) un peu (c auparavant que le fds y fût enclos avec sa mère 5 « comme il était fin et cauteleux, sitôt qu'il fut dedans « la chambre , se doutant de quelque trahison ou suret prise, il continua en ses façons de faire folles et « niaises , sauta sur ce loudier, où, sentant qu'il y avait « dessous quelque cas caché , ne faillit aussitôt de douce ner dedans avec son glaive

« Ayant ainsi découvert l'embûche et puni l'inventeur « d'icelle , il s'en revint trouver la reine , laquelle

(1) Couverture , courte-pointe; vieux mot qui se retrouve dans le patois de Picardie.

« pleurait et se lamentait 5 puis ayant visité encore tous « les coins de la chambre , se voyant seul avec elle , lui « parla fort safijernent de cette manière :

« Quelle trahison est ceci , ô la plus infâme de toutes celles ([ui onc se sont prostituées au vouloir de quel- ( que paillard abominable , que , sous le fard d'un pleur dissimulé, vous couvriez l'acte le plus méchant et le :< crime le plus détestable ? Quelle fiance puis-je avoir ( en vous, qui, déréglée sur toute impudicité , allez ( courant les bras étendus après cetuy félon et traître tyran , qui est le meurtrier de mon père , et caressez ( incestueusement le voleur du lit légitime de votre loyal époux? . . .Ah! reine Géruthe , c'est la lu- ( bricité seule qui vous a effacé en famé la mémoire des vaillances et vertus du bon roi votre éj)oux et

mon père

( Ne vous ofl'ensez pas, je vous prie, madame, si, transportée de douleur, je vous parle si rigoureuse- ( ment et si je vous respecte moins que mon devoir; ( car, vous ayant mis à néant la mémoire de défunt i roi mon père, ne faut s'ébahir si aussi je sors des limites de toute reconnaissance

Quoi(pie la reine se sentît piquer de bien près, et que <■ Amleth la touchât vivement où plus elle se sentait ( intéressée , si est-ce qu'elle oublia tout le dépit qu'elle ( eût pu concevoir d'être aussi aigrement tancée et rei prise, pour la grande joye qui la saisit, connaissant la i gentillesse dV'sprit de son fils. D'un côté , elle n'osait ( lever les yeux j)our le regarder, se souvenant de sa

faute, et de l'autre elle eût volontiers embrassé sou ( fils pour les sages admonitions qu'il lui avait faites, i et lesquelles eurent tant d'elFicaces que sur l'heure

elles éteiirnirent les flammes de sa convoitise. . . .

Avec lui furent envoyés en Angleterre deux des fidèles ministres de Fengon , portant des lettres gravées dans du bois , qui portaient la mort d'Amleth et la commandaient à l'Anglais. Mais le rusé prince danois , tandis que ses compagnons dormaient , ayant visité le paquet et connu la trahison de son oncle et la méchanceté des courtisans qui le conduisaient à la boucherie, rasa les lettres mentionnant sa mort, et au lieu y grava et cisela un commandement à l'Anglais de faire pendre et étrangler ses compagnons. .

Vivant son père , Amleth avait été endoctriné en cette science avec laquelle le malin esprit abuse les hommes, et avertissait ce prince des choses déjà passées. Il y aurait fort à discourir si ce prince, par la violence de sa mélancolie, recevait telles impressions qu'il devinât ce que nul homme ne lui avait jamais déclaré. »

Ces passages sont tirés de la cent - huitième histoire tragique de Belleforest , intitulée : « Avec quelle « ruse Amleth , qui depuis fut roi de Danemark, ven~ « gea la mort de son père Horwendille, occis par « Fengon son frère , et autres occurrences de son his- « toire. .)

C'est à peu près à cela que se réduisent les indications données à l'auteur de la tragédie par ce vieux et naïf récit. Belleforest l'avait tiré des légendes qui remplissent les commencemens fabuleux des histoires de Danemark dans Saxon le grammairien. Il écrivait vers i56o, et accommoda à sa guise cette anecdote danoise, l'amplifiant de force réflexions morales, selon le goût du temps , y ajoutant des circonstances pour la rendre plus merveilleuse et plus intéressante , y encadrant de beaux et grands discours de rhétorique , que les personnages s'adressent les uns les autres 5 le tout, dans un langage qui , malgré l'espèce de charme que lui prête sa vieillesse , est, comme on peut voir, et comme le pensèrent les critiques contemporains, des plus vulgaires et destiné seulement aux gens du commun. Cela n'empêcha pas , et fut même peut-être cause que Belleforest et ses livres obtinrent une vogue rapide et générale.

Cette aventure à'Hamlet fut traduite presque aussitôt après en anglais. Il paraît que , vers l'an i58g, un auteur, nommé Thomas Kyd, y avait puisé le sujet d'une tragédie. Ce fut, à ce qu'on croit , en iôqS que Shakspearc composa la sienne : elle obtint dès l'abord un succès complet. On voit dans des écrits contemporains combien Hninlet était devenu populaire : des passages en sont cités, des allusions indiquées, et les personnages do ce drame semblent déjà avoir pris cette sorte d'existence réelle qui les livre aux discours du public, conniu^ gens de sa connaissance. Depuis,

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Hamlet n'a point cessé d'avoir la même popularité : les scènes en sont restées dans l'imagination de tout le monde : les comédiens aiment à exceller dans le rôle d Hamlet. Kn outre, cette foule de réflexions sur la vie humaine , sur toutes les situations et les diverses classes de la société, ces traits d'observation et de morale qui sont semés dans la pièce , en ont gravé une foule de passages dans la mémoire, et leur ont donné une vogue proverbiale.

En lisant Hamlet , on se rend facilement compte de la faveur dont a toujours joui cette tragédie. Plus qu'aucune autre peut-être, elle fait apercevoir comment Shakspeare a possédé l'art merveilleux de s'emparer du vulgaire, et de charmer en même temp les esprits éclairés et méditatifs : semblable en cela au spectacle môme de la nature , qui s'offre à tous de manière à ce que chacun en jouisse selon sa vue et sa portée. Et comme l'homme n'obéit point à une seule direction 5 comme, pour avoir cultivé son esprit et exercé sa réflexion , il n'a point dépouillé cette portion de lui-même qui se complaît aux impressions des sens et de l'imagination; comme il reste toujours en lui quelque chose d'enfant et de populaire , les doctes et les lettrés eux-mêmes ont quelque chose à regretter dans une représentation dramatique qui n'est que pour eux seuls; et l'on pourrait soutenir, jusqu'à un certain point, ([ue les vrais succès du théâtre exigent le suffrage universel.

La conception à' Hamlet prêtait singulièrement à ui. i-y

î.'.s MÉLANGES LITTE II Al RES.

cette ëtendiie , à cette variété , à celte universalité , qui sont le caractère deShakspeare : il semble en avoirluiinêine jugé ainsi, s'être complu dans ce sujet et y avoir donné carrière à son propre génie. Il est curieux de voir cette tragédie philosophique où l'auteur a pu renfermer dans un vaste cadre toutes sortes de réflexions, où il a pu nous montrer l'aspect sous lequel il envisageait le monde et la nature humaine : on est assuré que c'est surtout dans un tel ouvrage que nous apprendrons à le connaître lui-même. Ce doit être aussi un précieux téjnoignage de l'époque contemporaine ; elle y aura nécessairement imprimé toute sa couleur. Nous y pourrons apprendre beaucoup sur la tendance des esprits, sur le caractère de leur activité , sur l'effet que produisaient en eux l'observation et le savoir. La philosophie est la science des résumés généraux : ainsi une œuvre phdosophique doit, plus que nulle autre, être un symptôme révélateur du temps où elle a pris naissance.

Et combien ce genre d'investigation doit prendre plus d intérêt lorsqu'il s'agit d'une époque où l'esprit humain , long-temps arrêté et captifdans les liens d'une civilisation inqiarf'aite, commence à pi'cndre son essor, plein de mouvenumt , de curiosité et d'ardeur !

Aussi retrouve-t-on dans Hnnilct tous les effets de cette sorte de surprise et d'enivrement où l'érudition et la piiilosophie jetèrent les juemières générations qui s'y livrèrent avec tout l'attrait de la nouveauté. Le luxe

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des connaissances récemment acquises, racciumilation des raisonnemens , la ])rodigalité des réflexions, devaient former le caractère de ces siècles qui naissaient aux lettres et à la culture de l'esprit.

Le personnage principal est surtout imaginé selon les idées de ces temps encore naïfs. La folie du jeune prince est bien donnée comme une feinte 5 son trouble s'explique suffisamment par la terrible apparition dont il est témoin ^ et pourtant on sent que , dans ce trouble et cette aliénation, Hamiet se trouve comme en son élément. Déjà sa tête était remplie d'incertitude, de doute et de faiblesse. A force d'apprendre et de méditer, en exerçant toujours la réflexion plutôt que la volonté et l'action , il ne savait plus se résoudre ni se conduire.

Pevhnps

Out ofniy vveakiiess and iiij iiielancholy ( ^s he is very patent wilh sitch spirils ) , The dei'U abuses me to danin nie.

« Peut-être le démon , pour me conduire à la damnation , a-t-il abuse « de ma faiblesse et de ma mélancolie ( car il a beaucoup de pouvoir sur « de tels caractères ) . »

On entrevoit dans ce rôle quelque cbose de ces idées populaires, encore répandues dans les classes inférieures, sur les effets d'une trop grande application à l'étude, d'une méditation babituelle , et d'un examen

trop curieux des choses. « Il est devenu fou à force « (l'étudier, » dit le vulj^aire 5 se prenant à la fois d'une sorte d'admiration et de pitië pour ces hommes qui vivent dans une autre région que lui , dont il voit l'incapacité pour toutes les choses positives de la vie, et qui en même temps le surprennent en lui révélant ce qu'il ne conçoit pas qu'on sache.

Hamlet a étudié long-temps à Wittenberg , dans ces universités allemandes où déjà l'on creusait mëtaphysiquement les principes des choses, où déjà l'on vivait dans un monde idéal, où déjà la rêverie réduisait l'homme à la vie intérieure. Il revient , ainsi disposé, à une cour grossière ou frivole dans ses plaisirs ; il y est témoin de la mort de son père et du prompt oubli qu'on fait de ceux qui ne sont plus. L'indignation et le mépris que lui inspire ce spectacle ne le portent point à agir. On ne le voit point regretter la puissance, aspirer à la gloire, se prendre d'ardeur guerrière. Il tombe dans la mélancolie plutôt même que dans la douleur. Après qu'il a vu l'ombre de son père , après qu'il a résolu de contrefaire la folie , on ne retrouve plus guère la limite entre sa raison et son délire. Lorsqu'il cesse de débiter des extravagances, ses idées n'ont pas beaucoup de suite. Les senlimens, les projets, les persuasions , ont de plus en plus en lui (|uel([ue chose d'incomplet et de vague. Cette feinte aliénation d'esprit ne se justifie par aucun résultat, par aucun acte. Au lieu de prouver la force d'une détermination , elle ne révèle que la faiblesse et la misère

fie la volonté ; et Hamlet continue à se montrer avee justice, ]:>liis mécontent encore de lui-même que du sort.

Ce n'est point un défaut de la pièce ; c'en est au contraire l'idée première. Shakspeare n'a empreint aucun de ses ouvrages d'une unité d'intention et de couleur plus prononcée, plus continue, plus compacte. Tout y porte à la fois le caractère de l'examen et de la dissertation , de l'incertitude et du doute. Les personnages parlent tous cette langue. Chacun est caractérisé avec grande finesse, avec vérité. Chacun est bien vivant et paraît à nos yeux comme un réel individu. Mais tous dogmatisent sans agir -, tous se complaisent à parler sans conclure ; tous ont une teinte de pédanterie. Le roi fait sans cesse de grands discours, et son haljileté et sa prudence ne s'étalent qu'en paroles; il ne sait aviser à rien de ce qu'il prévoit. La niaiserie ministérielle et de courtisan se manifeste dans Polonius par un langage doctoral. Laërtes exprime une douleur véritable par la rhétorique la plus ampoulée. Le rustre (|ui creuse la fosse d'Ophélia est un savant de village. Enfin , il n'y a pas jusqu'au fantôme qui ne se coml^laise à nous expliquer savamment les propriétés pliarmaceuti([ues que , dans ces temps-là , on attribuait au suc de la juscpiiame. Les rôles de femmes sont seuls exempts de ce cachet. On s'apercevra sans cesse, eu lisant Shakspeare , avec quelle délicatesse il a toujours représenté les caractères de femmes. Nul auteur dramatique n'a si bien réussi à maripier la différence des

sexes. Ce sont deux natures morales que jamais il n'a pu confondre. La reine et Opliélia sont, cliacune dans sa situation , les rôles les plus touchans; elles ne raisonnent ni ne dissertent, mais sont livrées sans contrainte et sans réflexion à leurs impressions, au mouvement de leur cœur. Il y a surtout dans Gertrude un mélange vrai et naturel de sentimens opposés. Elle a consenti au crime et à la honte par faiblesse féminine ; et elle est ensuite sans défense contre le remords, comme elle l'a été contre la faute. Elle a pour son fils une tendresse toute maternelle, et une sorte de respect comme pour le vrai chef de la famille.

Celte affection, l'amour d'Ophélia et la respectueuse amitié d'Horatio servent à relever le rôle d'Hamlet , à faire apercevoir ([ue cette faiblesse d'âme, ce désordre d'esprit, ))roviennent plutôt des misères de la nature humaine tpie de la pauvreté et des vices de son caractère individuel. Sliakspeare a parfaitement réussi à le présenter comme un être noble et grand , au milieu de tant de circonstances qui pourraient le rapetisser et le dégrader. Le spectateur se sent porté à dire comme Ophélia :

O wlitit II noble iiiiiiil (i hi ic o\>cilhro\\'n'.

<i Ali 1 quiino .Imr si uoble soit ainsi bouleversée! »

D'ailleurs, ainsi (jue nous venons de le remarcpier, tous les autres personnages, dont la méditation n'a ni tionbh' ni allaihli les facidiés et ipii jouissent de

loiil leur buii sens, ne réussissent pas mieux (|u'Hamlet dans ce qu'ils se proposent -, leur savoir-faire ne les place pas au-dessus de lui , et les hommes pratiques ne sont pas plus avancés que celui qui vit dans le monde théorique.

C'est que telle est l'intention générale de la pièce. Chaque scène, encore plus (jue chaque personnage, est destinée à faire ressortir le vide et le néant des choses humaines ; la marche de l'action elle-même semble conçue dans une idée de scepticisme. Ce ne sont point des événemens préparés et amenés par les volontés, les prévoyances, ou même les passions humaines. Ce n'est pas le (il conducteur de la fatalité, conduisant les actions des hommes à un but contraire à leur volonté , comme dans la tragédie antique. Ce n'est pas non plus le libre arbitre humain, agissant dans toute sa force, et condamné cependant à accomplir une route tracée par la destinée , comme on le verra dans Macbeth. Le hasard, et non pas la Providence, paraît amener un événement après l'autre, sans nous montrer aucune direction, aucun but moral. Les coupables sont punis , il est vrai , mais fortuitement , sans qu'aucune nécessité, aucun enchaînement du crime avec la peine, décèle la main divine. L'innocence est enveloppée dans la môme ruine; et aie bien prendre, sauf la douce et pure Ophélia, l'idée d'ujie innocence méritant la protection céleste ne se présente point durant la pièce : Hamlet , au milieu de ses doutes rêveurs, a perdu le sentiment (\u bien et du mal -, il a été

laible, dur, cruel et déloyal. On le plaint de ce qu'il a fait , mais la punition ne semble point injuste, et l'on s'étonne peu de la voir arriver par hasard, comme la faute ëtait arrivée elle-même. C'est ce que Shakspeare résume en peu de mots, lorsqu'à la fin Horatio dit au prince de Norwége :

So shalljrou liear Ofcarnal, bloodjr, and unnatural acts ; Of accidentai judgments , casual slaughters ; OJ deaths put on by cunning , and fore' d cause ; And, in this upsfiot , puiposes miilook Fall'n on ihe inventors' heads.

« Vous apprendrez des actions impudiques, sanguinaires et de'na- « turees, des justices accidentelles, des meurtres fortuits, des morts « accomplies par la fourbe ou par la violence ; et , en résultat, des pro- « jets qui , par mc'prisc , retombent sur la tète do leurs auteurs. »

L'imité de pensée et de conception portant ainsi sui le doute et l'incertitude des événemens de ce monde , permettait ou plutôt prescrivait cette variété étonnante des scènes qui se succèdent sans s'enchaîner, toujours ])roduisant par des moyens différens une impression inii([ue. « Qu'est-ce que de nous ? » telle est la moralité ramenée à la fin de chaque scène. Shakspeare a pu tle la sorte passer eu revue et soumettre à ce Iriste |)oinl de vue presque toute la vie humaine. Tout pouvait \eiur se placer dans ce drame qui appelait, d'ini eùlé, la diversité des iucidens , et , de l'autre, la profusion des réflexions et des discours \ de sorte

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que même des dissertations littéraires , même des allusions h toutes les circonstances du théâtre de Shakspeare et des théâtres rivaux , même des querelles de coulisse et de parterre, semblent à peine une digression.

Cette suite de scènes destinées à frapper l'imagination dans le même sens , mais par des ressorts différens , exerce une action puissante sur les spectateurs, et les préoccupe peut-être plus encore que ne ferait le développement progressif d'une même situation.

Dès l'abord , les esprits sont saisis par l'apparition du fantôme. 11 y a long-temps qu'on a remarqué avec quelle habileté, ou pour mieux dire avec quel sentiment de la vérité, Shakspeare avait préparé l'impression de terreur que produit cette vision. Dans un des morceaux les plus cités et les plus spirituels de sa dramaturgie, Lessing montre avec combien demalatlresse Voltaire a essayé de transporter dans la tragédie toute pompeuse de Sémiramis cet effet d'épouvante qui, dans Hamlet, tient à la simple et fidèle observation de toutes les croyances popidaires sur les revenans , et aux circonstances naturelles et naïves au milieu des- ([uelles Shakspeare a fait apparaître le prodige. Jl n'est personne qui ne se souvienne de ce chapitre de To/n Jones où le bon Parlridge ne sait pas trop si c'est effectivement ou en imaginalion (juc le spectre lui fait peur, et confond d'une manière si plaisante la repré-

sentation théâtrale avec la réalité. Fielding a voulu surtout faire Téloge le plus flatteur de son ami Garrick ; la louange s'adresse encore plus au génie de Shakspeare.

Les scènes de Polonius et les railleries qu'Hamlet, s'autorisant de sa prétendue folie, se divertit à adresser à ce vieux courtisan -, les divagations malicieuses à l'aide desquelles il échappe aux deux jeunes seigneurs chargés de l'espionner , sont remarquables par la connaissance spirituelle du cœur humain.

La représentation dramatique qu'Hamlet destine à éprouver le roi et sa mère est encore du plus grand effet. Les commentateurs ont beaucoup disserté pour savoir si, dans les vers déclamatoires de ce fragment tragique, Shakspeare avait eu quekjue intention de parodie. Pour établir que c'était une représentation , et la distinguer entièrement de l'action principale, il fallait lui donner un tout autre ton. C'est ce qui explique l'emploi des vers rimes et la pompe outrée du langage.

L'entrevue d'Hamiet et de sa mère , les paroles sévères et cependant affectueuses qu'il lui adresse , l'effet ([u'il produit sur elle, sont du plus haut pathétique. Le drame prend ainsi un aspect de plus en plus sombre , et suit la progression tragique t(Mit en consen%Tnt sa marche douteuse et fortuite. Le meurtre de Polonius était une donnée du sujet ; il sert à la fois h développer

le trouble d'âme d'Hamlet , et à motiver l'égarement réel et touchant d'Ophélia. Le récit de sa mort, par la reine , excite un doux attendrissement.

La rencontre d'Hamlet avec cette armée qui va verser son sang pour la possession de quelques arpens de terre, la scène fameuse des fossoyeurs, entrent d'une manière trop évidente dans le plan général de la pièce -, elles sont dans une trop grande harmonie avec l'unité d'impression que Shaksjieare a cherchée, pour qu'il soit nécessaire d'y insister et de faire voir que ce ne sont pas là des bizarreries et des barbaries , mais les conséquences de tout un système dramatique.

Enfin, les funérailles d'Ophélia achèvent, par une scène terrible et déchirante , cette succession d'incidens tragiques qui n'ont pas laissé un instant l'attention et la curiosité oisives, et qui ont dirigé l'intérêt sur l'énigmatique misère de la destinée humaine plus que sur un personnage donné.

Comme effet dramatique, cette scène est le vrai dénouement j car l'assaut, l'échange des fleurets, le poison , et tous ces morts qui s'en vont tombant coup sur coup l'un après l'autre , semblent plutôt tenir à la nécessité d'en finir ([u'à une conception tragique. C'était recueil du sujet. H était dillicile de le dénouer, puisqu'il n'avait pas de nœud , et que l'action marchait comme au hasard. La disposition morale où nous laisse cette tragédie a de même quelque chose d'indécis et

2ùi> MELANGES LITTERAIRES.

de fatigant; Je doute a ]Hësidë h tout son ensemble, et pèse encore sur le dénouement.

Ducis fit représenter, en 1769, une tragédie d'Hamlet , qu'il a depuis fort retouchée, et qui jouit encore de la faveur du public. Il est assez curieux de voir ce qu'est devenue une tragédie de Shakspeare entre les mains d'un de nos poètes les plus distingués. A l'exception du rôle d'Mandet, où Ducis a répanilu les nobles et tendres sentimens qu'il savait exprimer en si beaux vers , et qui coulaient de son âme comme de source , la pièce et les personnages sont venus se renfermer dans une sorte de moule uniforme et convenu , où ont disparu toute couleur locale , toute originalité , toute grandeur de conception , toute vérité vivante. Cette succession de scènes qui embrassent la nature humaine, qui se passent entre des individus doués de l'existence parle poète, entre des hommes faits de chair et d'os tout comme nous , a été remplacée par un Lyian, une conspiration, des confidens, et une jeune ))rincesse , qu'il semble qu'on ait vus partout , et qu'on ait tirés des magasins du théâtre.

A dire le vrai , le génie de Ducis était peu dramalitjue; son imagination et sa poésie se sont henreusemeul insjiirées de Sliakspeare , mais il n'a jamais su thins aucune de ses pièces en reproduire lintenliou ni le caractère. T.a vie manque toujours aux personnages, hi suili'cl le (léNcloppeiucnl à l'action. Il n'y a devrai que le carat tèrc si |)ur du poète, (pii répand sur tous.

SUR IIAMLET.

ses vers un charme irrésistible. A la représentation, Hamlet et les autres tragédies imitées parDucis avaient un moyen de succès plus etlicace encore. C'est par l'étude et l'inspiration de Shakspeare que s'était formé Talma ^ c'est à cette source qu'il avait puisé cette vérité d'imitation , si variée et cependant si noble 5 cette vérité encore plus nécessaire peut-être au langage soutenu de notre théâtre , qui par-là se montre vivant et réel.

M. DCCC. XXIIL

Les contemporains de Thomas Otway ont laissé peu de détails sur lui ^ ceux qui ont été conservés sont tristes à raconter.

Il naquit le 3 mars i65i, à Trotting, dans le comté de Sussex-, son père , Humphrey Otway, était recteur de Woolbeding. Après avoir reçu sa première éducation à l'école de Winchester, il passa comme boursier au collège du Christ, à Oxford; il en sortit sans avoir pris ses degrés. On ne sait si c'est le manque d'argent ou bien Timpatience du joug et le désir prématuré

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