‹ Mélanges historiques et littéraires (volume 3)Chapitre 34 sur 36 · III · texte numérisé non relu

III

de la résignation à l'espérance ^ je m'agitais vainement et avec douleur, quand je me livrais à moi-même ^ je me calmais quand la grâce divine était appelée dans mon cœur par la prière.

Un jour, j'étais sortie et je me promenais tristement hors de la ville, quand tout à couji j'aperçus notre ami , qu'on avait mené prendre l'air, pendant un intervalle de repos et déraison. Il était entre deux serviteurs qui veillaient sur lui: son aspect me fit une impression horriblement pénible. Ses cheveux étaient longs et en désordre ; ses yeux étaient largement ouverts et ternes ; sa bouche avait une expression qui eût semblé convulsive , si elle n'eût par marqué l'affaissement.

Son regard se porta sur moi : un sentiment déboute se laissa lire sur son visage. Il était humilié de paraître ainsi à mes yeux ; pourtant, il reprit courage et se ranima quand il entendit le son de ma voix. J'étais bien troublée 5 je ne savais quelles paroles lui adresser; je craignais plutôt de lui causer du chagrin que de lui faire du mal ; la pensée de la frénésie ne me venait même pas.

Après fiuelques phrases péniblement cherchées, il parut triompher do l'embarras et de la gêne où nous étions.

— Eh bien! dit-il, vous m'avez donc condamné? aussi, pourquoi avais-je une telle espérance, une telle

présomption ? Cela est trop vrai : il faut ([ue je ne sois pas f^ucri, puiscpie j'ai conçu un jirojet si étranji[ej épouser un fou I

Et il se mit à rire d'un rire affreux.

— Ai-je mérité que vous parliez ainsi? répondis-je^ n'avez-vous pas vu toute mon affection ?

— ;Oui , votre bonté , votre compassion , votre charité^ mais de l'affection ! Oh ! il ne |)eut y en avoir pour moi ; on prend soin de moi; on remplit un devoir d'humanité et de religion; mais voilà tout ; et encore on s'en lasse bien vite. J'ai été chassé, banni; vous, si bonne , si pieuse , vous avez fermé votre porte au malheureux : vous vous êtes rebutée de sa misère. Si je suis retombé dans cet affreux état , qui en est la cause, dites-moi ?

C'étaient de trop rudes paroles; je ne fus pas maîtresse de mon émotion ; je fondis en larmes, et je sanfçlotais. Pour lui, il s'était animé, il avait relevé la tête , son œil étincelait.

— Je suis injuste et cruel, continua-t-il. Non , vous ne m'avez pas refusé ; non , vous n'avez pas voulu ma mort; ce n'est pas vous (|ui m'avez rejeté dans l'horreur de ma situation : non, vous n'auriez pas été si dure. J'avais deviné en vous des sentimens (|ui m'assuraient que je pouvais implorer de vous mon salut; que

VOUS trouveriez quelque bonheur à faire tant de bien. C'est votre père qui me tue ; c'est Jui qui est sans pitié ^ c'est sa barbare prudence qui a fait tout le mal. Marguerite , je vous en conjure, dites-moi que vous auriez consenti-, dites que le refus ne vient pas de vous. Donnezmoi cette assurance : c'est l'unicjue moyen de me calmer. Cette pensée apaisera mes souffrances, préviendra mon égarement. Si je puis dire : Elle m'aime; ce sera assez de bonheur pour rendre toute ma vie douce et tran- (|uille. Dites-moi ces seules paroles : C'est mon père.

Un sentiment d'efl-roi me resserre encore le cœur, quand je pense à la réponse que j'aurais pu proférer. Oli ! mon Dieu! ([uc vous êtes bon de m'avoir sauvée d'un si épouvantable souvenir! quel péril j'ai couru! en quelle horreur je pourrais être à moi-même!

Je retrouvai un peu de force 5 je lui reprochai , mais avec douceur, son ingratitude envers mon père. Je cherchai à lui laisser entrevoir quelque espérance pour l'avenir. J'essayais de le ramener à lui-même ; ses gardiens me conjurèrent de m'éloigner. Ils voyaient venir quelque violente crise. La femme qui m'acconqiagnait m'emmena en toute hâte.

Il eut en effet un accès de démence plus furieuse que jamais. De ce jour, les intervalles lucides cessèrent presque complètement. Il n'av.iit pins, me disait-on, ni raison, ni connaissance.

Comment terminer mon récit ! comment en venir à cette horrible extrémité ! • ;

Mon père continuait à lui donner des soins. Presque tous les jours , il allait à sa maison s'en([uérir des symptômes du mal et faire des recommandations aux serviteurs; mais il prenait garde de ne jamais être aperçu de lui. !.,;

Une fois, à travers la grille de sa fenêtre , il entrevit mon père qui venait faire sa visite ordinaire. On avait oublié de fermer la porte delà chambre. Il s'élança en criant: « — C'est lui, c'est lui 5 mon ennemi! mon assassin ! » 11 franchit, en se précipitant, les marches de l'escalier , avant que personne eût le temps d'accourir. Le malheureux avait saisi un couteau ; il se jeta sur mon père et l'étendit à ses pieds.

On rapporta mon père baigné dans son sang. Le fer avait pénétré jusqu'au cœur. A peine lui restait-il (juelques momensà vivre. Il ne parlait qu'avec peine. « — Ma chère enfant, ma pauvre Marguerite ! « disaitil. Et je lisais dans ses yeux que sa dernière pensée était une sorte de satisfaction de ne m'avoir pas exposée au coup dont il périssait.

Il n'y a point de langage pour la douleur que j'éprouvai; pour la douleur qui, depuis cet instant, est ma seule existence. — Dieu l'a voulu ; il m'a envoyé cette épreuve : puisse-t-il bientôt vouloir aussi me réu-

nir à mon père ! — Eu répétant de telles paroles , en me pénétrant de ces pensées , en faisant abnégation de moi-même, j'ai pu endurcir mon cœur contre le désespoir et sécher, par momeus, mes larmes. Je trouve ainsi une force, un calme, qui viennent d'en haut , et que je ne me reproche pas. Je me rejette dans une fatalité qui n'est point du hasard, mais de la Providence^ j)aifois, j'arrive à une sorte d'apathie qui me ferait croire insensible. j

A un tel état de l'âme , les œuvres sont nécessaires ; ]

je veux me consacrer au service des pauvres et des ma- I

ladcs. Dieu ne peut trouver mauvais (juece soit plutôt '•

aux soins de cette funeste infirmité, seule imaj^e qui ])uisse jamais subsister dans ma pensée et devant mes yeux.

Je m'informai de l'infortuné instrument aveugle t

d'un si affreux malheur^ il n'avait pas eu un éclair de raison, ni d'inlellij^ence : dès-lors, il n'avait reconnu ])ersonne. Il me semblait que je devais en louer Dieu : quelquefois, je me reproche une telle pensée.

On l'avait transporté dans l'hospice où mon père avait voulu l'envoyer, tardant par bonté à l'y faire conduire.

C'est là que je voudrais être employée par les Supérieures de l'ordre où j'implore la ^râce d'être reçue 5 je leur obéirai sans murmure. Aurai-je tort de me sen-

lir des devoirs envers celui dont mon père s'occupait avec tant d'afl'ection? Je sais que je ne pourrai ni le soigner, ni même le voir-, mais je serai près do lui; je m'informerai de ses soulTrances ; je veillerai à ce que ce vivant , dont l'ame est déjà absente, reçoive les secours qui peuvent adoucir les douleurs physiques. S'il venait à guérir , je supplie qu'on m'envoie loin des lieux où il sera.

Je rendis à la Supérieure le récit de sœur Marguerite-, elle me dit que nulle de ses pieuses compagnes n'était plus dévouée , plus soigneuse , plus sereine dans sa piété et son zèle. — Mais, ajouta-t-elle , ses efforts sont au-dessus de ses forces • elle veut étouffer sa douleur 5 intérieurement elle est dévorée ; il n'y a pas une minute du jour où elle puisse avoir une autre pensée ; mais elle n'en parle jamais.

Six mois après je reçus la lettre suivante :

« Monsieur, vous avez pris tant d'intérêt à notre sœur Marguerite, que je crois devoir vous annoncer qu'elle a trouvé le terme de sa malheureuse existence ; Dieu l'a appelée à lui.

'( Le pauvre jeune homme qui était enfermé dans l'hospice, a toujours été de plus en plus livré à des accès de frénésie. Il y a quinze jours la fièvre cérébrale se déclara : il fallut le dire à Marguerite. Elle me pria de la dispenser de son service ; elle ne te sentait pas la

force de le continuer. Elle se rendit à la chapelle, et resta en prières tout le jour et pres([ue toute la nuit.

« Le jeune homme mourut dans la journée du lendemain. Le corps fut porté à Téj^lise. Lorsque nous vînmes toutes pour y jeter l'eau bénite, Marguerite voulut être à son rang. En passant devant la bière , elle tomba en faiblesse. Deux jours après, elle est morte entre mes bras , comme une vraie sainte. »

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