‹ Mélanges historiques et littéraires (volume 3)Chapitre 33 sur 36 · M. DCCC. XXXIV · texte numérisé non relu

M. DCCC. XXXIV

Il y a bientôt trente ans , lorsque j'étais auditeur au Conseil-d'État , je reçus la mission d'inspecter les prisons et les hôpitaux de plusieurs départemens. L'accomplissement de ce devoir m'avait amené dans la

ville de , pour y visiter l'établissement consacré aux

aliénés.

J'avais parcouru la portion du bâtiment où étaient enfermés les hommes. L'économe et le médecin m'avaient promené de loge en loge, me démontrant, avec tout le sang-froid de rhal)itude , ce spectacle de misère. Ces hommes excellens, dont la vie était patiem-

364 MÉF.AINGES LITTÉRAIRES.

ment consacrée à de si tristes soins , qui s'étaient dévoués avec zèle à cette œuvre d'Iumianité , send)laient nie faire voir les salles d'un nuisée , et ni'expliquer des objets d'histoire naturelle. Ils s'adressaient à ma curiosité , ils me racontaient les actes de démence dont je ne pouvais être témoin pour le moment ; ils me disaient les accès de fureur des malheureux que je voyais calmes et affaissés dans le coin de leur loge : ils provo(|uaient la conversation insensée des aliénés assez pacifiques pour qu'il leur fût permis d'errer dans les cours. Par une sorte de plaisanterie toute bienveillante , ils appelaient même en moi une impression de gaîté. Et moi , si loin d'avoir le mérite de leur dévouement : moi , qui ne ferai pas en ma vie entière autant de bien qu'ils en font dans une semaine , je ne pouvais vaincre mon émotion ; un sentiment à la fois de répugnance et de pitié me glaçait , et souvent dressait mes cheveux sur ma tête. Il me tardait de finir cette cruelle visite, de sortir de cette enceinte malheureuse.

Nous passâmes dans l'hospice des femmes "■ on me conduisit d'abord dans une salle où se trouvaient les sœurs de la Charité qui faisaient le service d'infirmières. Après quelques mots adressés à la supérieure, nous étions en marche pour commencer cette nouvelle tournée , (juand je vis une jeune sœur s'approcher du médecin cl lui demander timidement, mais d'un ton énui : — Commeul est-il aujourd'hui ' le la regardai avec plus d'attention. Elle était jeiuie et me parut belle, d'unc^ physionomie profondément triste.

soi: LU MAHGUErilTE. aeî>

Le médecin lui répondit : — Que voulez-vous ! ca ne peut pas changer. Puis se tournant vers moi : — Elle me demande , dit-il , des nouvelles d'un aliéné à qui elle s'intéresse beaucoup. Et l'économe ajouta : — (i'est celui du n" 17, au bout du corridor -, je vous l'ai fait remarquer. Je me rapjielai en efFet un honmie jeune, que j'avais vu attaché sur son lit, se débattant dans ses liens , en poussant d'horribles cris.

— Quel intérêt prend-elle à ce malheureux ? demandai-je. — C'est une fort triste histoire, monsieur, me répondit le médecin. ...

La sœur de Charité , entendant qu'il était question d'elle , s'éloigna aussitôt. L'expression d'un morne désespoir se peignit dans ses traits. ■' ■■■

La su|)érieure , m'adressant alors la parole , me dit: — Monsieur , si vous voulez connaître l'horrible malheur qui a amené ici ma sœur Marguerite , et qui a décidé sa vocation , je pourrai vous en faire lire le récit écrit par elle même. Quand elle entra chez nous , ou plutôt quand elle voulut se jeter dans les bras de Dieu, la pauvre fille n'eut pas la force de me dire son histoire. Elle l'avait écrite dans un long détail, et elle me l'a remise. - '• • • '

Je hâtai la fin de m;i visite : mon imaiiuiation était saisie par ce que j'avais vu , par ce qu'on m'avait dit. La physionomie si douloureuse de sœur Marguerite

était toujours devaut mes yeux. Je ne trouvais plus ni intérêt ni émotion pour les misères qu'on me montrait. J'achevai mécaniquement mon office d'inspection. Lorsque je sortis , la supérieure me remit un rouleau de papier. Je rentrai aussitôt chez moi, et je lus ce qui suit :

Je suis la fille unique d'un médecin fort connu

de la province de ; il avait la réputation d'un

homme savant, habile et fort honorable. Il s'était particulièrement consacré à l'étude et aux soins des maladies mentales. Après la mort de ma mère , il avait même fondé un établissement pour les aliénés , et s'en occupait avec autant de charité que d'anjour de son art. La maison était grande , le jardin assez vaste. Les malheureux malades n'étaient pas nombreux , et chacun pouvait être soigné avec une attention particulière.

Pour moi , j'étais logée avec mon père dans un pavillon séparé. Il ne voulait point que j'eusse sous les yeux l'afFreux spectacle de la démence furieuse. Je n'approchais jamais du corps de bâtiment où l'on tenait renfermés les frénétiques soumis à un traitement de rigueur. Pourtant , j'entendais quelquefois leurs cris , et jamais sans me sentir glacée jusqu'au fond du cœur.

Mais ceux dont la folie était calme , on dont la convalescence était assurée, pouvaient se promener dans le jardin. On les y laissait presque en liberté ; souvent

même , ils approchaient de notre pavillon et^auraient pu ouvrir facilement la porte en treillage qui séparait du jardin la petite enceinte réservée pour nous. Cela ne leur était point permis 5 mais les gardiens n'étaient pas toujours là ; d'ailleurs mon père voulait'qu'on traitât ces pauvres gens avec une extrême douceur.

Un jour que j'allais m'asseoir sur un banc où j'avais coutume de venir travailler ou lire , j'y trouvai un jeune homme inconnu; je me retirai aussitôt, et même avec une sorte d'effroi. . ...■;< . : -v^i-,

— Ah ! mademoiselle , me dit-il , c'est une bien cruelle chose de causer un tel dégoût , qu'il étoutfeja pitié.

Ces paroles me firent une impression douloureuse. Je me serais reproché de faire de la peine à un être déjà si malheureux ^ l'idée de produire en lui une sensation qui pourrait accroître ou renouveler son mal , se présenta aussi à ma réflexion. J'avais ouï dire à mon père que souvent une impression de douleur, même passagère , pouvait ramener des crises d'aliénation et renouveler le désordre mental.

— Monsieur, dis-je, voudriez-vous parler à mon père?

Il comprit que je feignais de le prendre pour un étranger.

aC8 ME LANGES- LITTERAIRES.

— Je suis de la maison , mademoiselle, reprit-il : un de ces malheureux que votre père veut guérir: vous le savez bien. Je vous fais peur, mais soyez tranquille ^ je ne fais de mal à personne : on dit même que je suis plus raisonnable depuis quelque temps. Pour vous le prouver, je m'en vais ; je ne dois pas être ici : c'est défendu , n'est-ce pas? 11 s'était levé, et s'éloigna tranquillement , me laissant toute troublée.

Je parlai à mon père de cette rencontre. — Il est en effet très-doux , me dit-il , et le désordre de son esprit ne semble pas fort grand 5 j'ai même hésité un peu, si je le recevrais dans la maison. Aux yeux de tout autre que moi, il eût passé pour aussi raisonnable que bien des gens ([u'on rencontre en toute liberté 5 mais j'ai une tellehabiludc de ces tristes maladies , que , j'ensuis assuré, celle-ci augmentera. Ainsi, j'ai voulu le soumettre à un rc'gime salutaire , et surtout l'isoler des circonstances au milieu des(juelles sa raison s'est troublée.

— Mon père , demandai-je avec quelque curiosité, pouvez-vous me dire en quoi consiste sa folie?

— Elle vous semblera l)i/.arre , et cependant elle n'est pas sans exemple '■ il se croit fou ; il a une préoccupationfixe et |)rofoudément mélancoliquede l'état de sa propre raison. Il s'examine lui-même 5 il sedémontre qu'il est insensé, et s'en désespère. Rien ne peut le dissuader , ni le consoler. Aucun travail , aucune étude

ne réussit à le distraire. Il s'en croit incapable ^ il ne saurait suivre une lecture , et prétend qu'il ne peut comprendre ; que la suite des idées lui échappe ; réellement cela est ainsi. C'est lui-même qui est venu se présenter à moi et me demander de l'admettre parmi mes pensionnaires. « — C'est là que je dois être , me disaitil, c'est ma place. Je ne suis plus fait pour vivre avec les gens raisonnables. »

Il a demandé à voir les chambres j il a choisi la sienne , y a fait porter ses meubles , a pris tous ses arrangemens , et il est venu s'y installer à jour marqué : il y a de cela trois semaines environ. Depuis lors je le trouve mieux. La régularité de ses journées lui fait du bien. Hors d'ici , la contradiction ou les railleries de ses amis l'exaltaient. Son idée fixe s'enracinait, parce qu'on voulait la lui contester. Ici personne ne lui en parle , et il n'en parle à personne. Je n'essaie point de lui démontrer qu'il est raisonnable. Mais , sans bienl'avouer encore , il se compare aux autres insensés 5 le désordre de leurs idées le frappe, et, par un retour sur lui-même, il commence à se persuader qu'au vrai il ne leur ressemble pas.

Ces détails m'intéressèrent. Dans les jours qui suivirent, je demandai quelquefois à mon père des nouvelles de cejeune homme. — Sa maladie a un peu changé de caractère , me dit-il une fois 5 il a eu des accès de démence furieuse; mais ce n'est pas un motif pour désespérer de sa guérison. Ce genre d'affection mentale est peut-être moins durable qu'une fixité calme, dans le lu. 24

dësordre des idées; seulement il ne faut pas que je Je laisse dans le voisinage des antres aliénés , dont les accès pourraient produire sur lui un effet contagieux. J'ai envie de lui donner une chambre dans notre pavillon. Si, d'ici à quelques jours , il n'a point de crise nouvelle, je prendrai ce parti-là. Ce jeune homme me touche, je veux absolument le guérir.

Une semaine environ après, j'étais assise sur mon banc, lorsque je l'aperçus qui ouvrait tranquillement la porte de notre enceinte. Comme il entrait , un des gardiens lui ordonna assez durement de retourner dans le jardin , et se disposait même à venir le prendre. Une sorte de tressaillement , un éclair passa dans les yeux du malade , que cette contrariété sembla révolter. Je me sentis effrayée : son regard s'était fixé sur moi; il comprit ce que j'avais éprouvé, et se calma sur-lechamp-, son expression devint soumise, humble et abattue-, il obéissait docilement au gardien, lorsque mon père, qui avait tout vu de sa fenêtre , cria : — Non, laissez-le ; il n'y a pas de mal.

Le jeune homme se retourna — Ah ! monsieur, ([ue vous êtes bon ! dit-il. — Le son de sa voix avait dissipé toute ma crainte. Il s'approcha de moi , et s'assit sur le banc.

— J'ai bien soulTert! dit -il. Depuis la dernière fois que j'entrai ici , le mal a fait de terribles progrès. Je le savais trop -, monsieur votre père n'avait pas voulu me

croire. C'est fini pour moi ; j'ai horreur de la vie , telle que le sort me l'a destinée. Il faut mourir plutôt que d'être un objet d'épouvante et de répugnance. Je ne sais comment j'ose paraître devant vous; je suis bien honteux de mon état. Imaginez, mademoiselle, il a fallu m'attacher ; je voulais les tuer. Ah ! ils ont été trop durs pour moi ! .... Ce corset de force mes bras retenus et puis les menaces, les paroles grossières!....

Votre père ne sait pas tout, '■'--'

Il s'animait à ses cruels souvenirs. Je le regardai, il s'apaisa. — Mon père vous trouve réellement beaucoup mieux , lui répondis-je ^ il dit que vous guérirez de ces accès, de cette fièvre.

— Appelez les choses par leur nom, s'écria-t-il 5 ne me ménagez pas. J'ai encore assez de raison pour comprendre vos précautions ; elles me blessent. Plaignez tout bonnement le pauvre fou.

— C'est vous , monsieur , qui vous faites tout ce mal. Si vous pouviez ne pas vous livrer à votre mélancolie , à vos idées exagérées , vous ne seriez pas malade comme vous êtes. Je suis sûre que vous n'avez eu que du chagrin, que vous avez été malheureux.

— Oui j'ai été malheureux I on m'a abandonné, on m'a trahi; je me suis trouvé seul au monde , personne pour me plaindre , personne pour me comprendre. Ma raison n'a pu y résister. C'est ici , c'est dans la maison

des fous que, pour la première fois , j'ai trouvé un peu de pitié et de sympathie. Merci à votre père! merci à vous qui me parlez si doucement, qui me regardez de façon à répandre un baume dans mon cœur, à me calmer, à me faire croire que je suis comme tout le monde.

Sans avoir peur, je me sentais inquiète^ dès qu'il parlait, je lui voyais un penchant à s'exalter. Sa parole devenait brève et saccadée ; le son de sa voix s'élevait; quelque chose de vague et de confus semblait se mettre dans ses pensées.

Mon père vint nous retrouver. Sa présence lui imposait ; il était devant lui presque comme un enfant devant un maître qu'il respecte.

— Je suis bien aise que vous nous ayez fait une visite 5 vous pouvez venir nous voir de temps en temps -, mais il faut être sage et tran([uille , entendez-vous ? autrement , je ne vous laisserais pas auprès de ma i\\\e.

Il revint de temps en temps; ses accès ne s'étaient pas renouvelés : peu à peu , il parlait moins de sa folie. Il retrouvait dans sa télé des souvenirs plus suivis de son enfance et de sa première jeunesse. Depuis longtemps, il avait perdu ses parens -, son père était mort insensé , et c'était surtout ce qui l'avait préoccupé , redoutant que cette maladie ne fût , ainsi qu'on le dit , héréditaire. Il me racontait sa vie solitaire à la campagne, son caractère triste , le temps passé au collège ,

où les railleries de ses camarades le rendaient malheureux ; le peu de goût qu'il avait eu pour les amusemens de la jeunesse et le train du grand monde 5 comment il lui semblait toujours qu'on le trouvait désagréable et ridicule ^ comment on conspirait contre lui 5 comment il tombait dans des chagrins profonds , en s' enivrant d'idées dont, parfois, il reconnaissait ensuite la fausseté 5 enfin, toute l'histoire d'une âme timide , méfiante , maladive, et pour ainsi dire prédestinée à perdre la raison.

Je lui faisais du bien ; je le sentais plus encore qu'il ne le disait, et c'était pour moi une jouissance fort douce. Je l'écoutais , sans jamais le contredire, prenant naturellement intérêt à tout ce qu'il me disait. J'avais soin de l'interrompre , sans aflectation, lorsque je voyais son discours montrer trop d'agitation , et jamais je ne laissais arriver ses idées à se brouiller et à se presser confusément. Souvent pour le distraire, pour rompre le cours de quelque exaltation mélancolique , je prenais une guitare et je chantais. C'étaitpour lui un grand plaisir, un calmant d'un effet certain. Alors , le pauvre jeune homme se comparait à Saiil furieux , apaisé par les chants de David • il pleurait à cette pensée, et moi aussi.

Mon père le trouva assez bien pour lui donner une chambre dans notre pavillon-, il s'était de jour en jour attaché à lui , et se flattait de lui procurer une guérison complète.

Dès-lors il vécut dans notre intérieur, et il était fort tranquille ^ son caractère était très-doux , ses manières , agrcalîles et réservées. Il passait plusieurs heures de la journée avec nous, et surtout avec moi , à cause des occupations de mon père 5 il n'aimait pas à être long-temps seul. En effet, cela lui était mauvais^ la solitude échauffait ses esprits , sa tête se montait. Il avait ])ien repris quelques études , mais il ne trouvait pas encore assez de calme et d'attention pour lire de suite; le mouvement toujours un peu confus de ses idées venait à la traverse et le plongeait dans une distraction plus ou moins agitée. Il me confiait tout ce qu'il éprouvait ; il aimait à parler de lui-même, de ses impressions -, l'activité de son esprit ne s'employait guère à un autre sujet. Il paraissait bon et aimant, et pourtant c'était toujours à lui qu'il songeait , non avec égoïsme j mais on eût dit que sa pensée n'avait pas assez de force pour se porter au-delà.

Même lorsqu'il n'y avait en lui aucune trace de désordre , ce n'était ni avec sang-froid , ni avec discernement , qu'il s'observait intérieurement. Il se complaisait à dire ses tristesses, ses méfiances, son découragement, ses blessures d'amour-propre , ses mécomptes sur la vie; mais je n'apercevais en lui aucune énergie pour vaincre cette disposition vague et chagrine.

Au reste, j'avais grand soin de ne pas le laisser trop parler. Mon ))ère me l'avait fort recommandé , et je m'en serais avisée de moi-même. Il ne lui fallait ni

conversations animées , ni longs discours. Je tachais de ]e distraire ; je Jiii faisais de la musique -, je l'associais à mes occupations : nous prenions soin ensemble des Heurs du jardin. La fatigue qu'il prenait à bêcher ou arroser lui était salutaire. Quekpiefois , quand mon père en avait le temps , nous sortions dans la campagne et nous faisions d'assez longues promenades.

Cette façon de vivre éloignait de plus en plus tout signe de sa maladie. Son langage et son esprit devenaient chaque jour plus calmes. Sa physionomie prenait une expression heureuse et ouverte. Je jouissais en observant ses progrès. Sans m'en rendre compte , il était mon unique pensée; j'étais occupée de lui du matin au soir. Soit inquiétude, soit intérêt, j'étais tenue dans un état continuel d'émotion. Mes paroles, mes moindres actions , un geste, un regard, tout se rapportait au désir de ne pas lui faire du mal , au bonheur de lui faire du bien.

Je ne pouvais chercher en lui ce qu'une femme cherche dans celui qu'elle aime 5 il était loin de me donner une idée de protection, d'appui , de supériorité. C'était quelque chose de ce qu'on éprouve pour un être faible et souffrant , une sorte d'amour maternel : ma tendresse n'allait pas au-delà. .. ... ..

11 y avait près de deux mois que nous vivions ainsi , et le mieux avait toujours continué , lors({ue je m'aperçus d'tm cliangement dans ses manières, .famais il

37fi >1ELANGES LITTERAIRES.

n'y avait eu la moindre familiarité entre nous. Je suis naturellement sérieuse; d'ailleurs, entre lui et moi , subsistait toujours une pensée qui n'admettait guère l'intimité. Quelle que pût être mon alFection , il y restait un peu d'effroi. Quant à lui , il se craignait encore plus lui-même que je ne pouvais le craindre ; mais il ne pouvait se passer de moi. A peine était-il remonté de|)uis un quart d'heure dans sa chambre que je le voyais redescendre , comme en peine de se trouver un moment hors de ma présence.

Ensuite, il commença à m'éviter , autant que le comportait sa faible volonté. Parfois , je m'apercevais ([u'il se faisait violence pour me quitter-, il recherchait la solitude , et c'était moi qui souvent étais obligée d'aller le chercher.

Je fis remarquer ce changement à mon père; il parut n'en ])as être aussi frappé que moi , et au bout de «[uelques jours, il me dit : « — Décidément notre convalescent est fort bien : c'est une guérison complète ; elle ne peut l'être davantage. Il faut qu'il retourne chez lui. »

Ces paroles me troublèrent : la pensée qu'il nous ([uitterait ne m'était pas encore venue; mes journées s'écoulaient dans une préoccupation un peu troublée ; tout entière à l'instant présent, je n'avais songé à rien prévoir; je no m'étais rendu compte, ni de la durée du temps qui s'écoulait , ni de la situation qui ])ouvait venir après.

Dès le lendemain matin , mon père lui parla-, je n'étais pas présente , mais assurément ce dut être avec douceur et affection : car mon père l'aimait beaucoup. Après cette conversation , il demeura assez long-temps seul -, puis , lorsqu'il fut assuré de ne trouver que moi au salon , il descendit et vint s'asseoir auprès de moi. Je vis qu'il s'était efforcé d'avoir un grand empire sur lui-même, qu'il voulait absolument être calme : en apparence il l'était. — Vous savez , mademoiselle , me dit-il, la volonté de votre père ^ il dit que je peux, que je dois m'en aller, quitter cette maison où Ton m'a rendu plus que la vie, où je me trouve si bien , si heureux, si raisonnable ( Il prononça ce mot avec un accent qui me perça le cœur). Croyez-vous cela bien prudent? N'est-ce point exposer son malade à quelque horrible rechute ? Ici , près de vous , avec vos soins , il ne m'arrivera jamais rien de funeste. C'est vous qui m'avez guéri ^ vous êtes mon bon ange , l'ange gardien de ma faible raison. Loin de vous , il n'y a que trouble et douleur. Votre père est si bon ! comment a-t-il cliangé pour moi ? veut-il donc me perdre ? oh ! il me perdra , j'en suis sûr!

— Taisez-vous donc , lui dis-je, ne vous l'ai-je pas répété souvent? vous n'avez pas été malade i mon père n'a pas eu à vous guérir ^ nous avons dissipé vos idées absurdes ; vous vous êtes trouvé avec de bonnes gens qui vous aiment, et alors vous avez renoncé à vos méfiances, à vos exagérations. C'est votre caractère et votre esprit (|u'il faut tenir au régime. IN'est-ce pas ?

vous ne vous rendrez pas malheureux à plaisir? Vous me le promettez , à moi , à votre garde-malade, à votre bonne amie? Vous viendrez nous voir souvent, et je vous gronderai si vous n'êtes pas tranquille et content.

— Oui , je viendrai souvent , tous les jours ^ mais ce n'est pas la même chose ([ue de vivre sous le même toit, que de se voir à toutes les heures de la journée. Une pensée triste me venait , je me sentais pris d'un accès de mélancolie, aussitck je venais près devons. Votre aspect, votre regard, le son de votre voix, répandaient en moi le soulagement et le calme. Maintenant je m'enfoncerai dans mes sombres réflexions. Elles me dévoreront le cœur comme autrefois • elles seront plus fortes que ma volonté et ma raison. C'en est fait de toute sécurité; je tremblerai toujours de moi-même, et cette crainte suffit à elle seule pour me rejeter dans mon premier état.

— Mais vous ne devez point passer votre vie dans cette maison. Il faut que vous soyez, non plus notre malade, mais notre ami : un ami honorable qui aura une carrière à parcourir avec distinction , des occupations suivies , un esprit solide et sérieux. Ce (|ui vous a été funeste, c'est votre oisiveté, votre solitude paresseuse. Prenez cœur à vous-même; ne vous laissez plus ronger par des pensées creuses et par un chagrin qui n'est peut-être que de l'ennui.

— Toujours (h* la raison I toujours de la bonté ! lou-

jours ce qu'il faut pour me ranimer et me guérir !

Oui , dit-il en se levant, je ne sais digue de rien-, je ne mérite que le dédain des indifférens , la pitié de ceux qui sont bons -, je suis un être méprisable -, le monde ne me connaît que comme un malheureux insensé A qui puis-je demander de l'estime et une

véritable affection ? Je veux sortir de cette honte, je veux mériter le bonheur. Maintenant qui pourrait vouloir de moi ? qui associerait son sort à un misérable aliéné? Oui, j'ai encore assez de raison pour savoir

que je ne puis prétendre qu'à la compassion Adieu ,

je pars. Vous le voulez comme votre père, et il n'y a rien de plus raisonnable 111e faut.

Je lui pris la main ; je le fis rasseoir près de moi. Il s'apaisa, et lorsqu'il fut mieux , je le laissai partir, sans dire une parole. ,, . , i

J'avais compris depuis long-temps ce qui se passait en lui : ma pensée ne voulait pas s'y arrêter. Moi-méniLsavais-je , pouvais-je savoir ce que j'éprouvais? Tous mes sentimens étaient confus 5 la réflexion n'aurait pu les éclaircir, je m'y livrais sans examen.

Le lendemain il n'était plus avec nous : la maison me paraissait déserte, et la journée bien longue. L'intérêt de toutes mes heures avait disparu. A cette émotion de chaque instant succédait un vide ennuyeux. Ce n'était peut-être pas un bonheur ({ue je regrettais, mais mon âme se trouvait oisive. Je ne savais que faire de mon temps et de ma pensée.

11 vint nous faire des visites. Mon père avait indiqué une heure de la journée où, étant ordinairement plus libre , il pouvait être avec nous. Sa présence ne me gênait point 5 je n'avais rien dans la pensée qu'il lût besoin de cacher 5 j'aurais pu tout dire devant mon père, et cependant je me sentais contrainte.

Notre ami l'était bien davantage : je le voyais embarrassé , luttant contre un grand trouble intérieur, agité par une pensée quil voulait taire et dompter. Nous ne pouvions soutenir la conversation. Sa physionomie avait repris cette expression mélancolique et alarmante -, je ne savais plus le distraire, ni détendre les ressorts de son imagination malade.

Mon père me dit un jour : — Ces visites lui font plus de mal que de bien. Si nous n'y prenons garde , il aura quelque rechute. Je lui dirai de ne plus venir, du moins d'ici à quelque temps.

— Je crois, répondis-je , que vous lui ferez un profond chagrin. Ne craignez-vous pas que cette émotion ne lui soit fort dangereuse ?

— Aussi , faudra-t-il chercher quelque prétexte ; vous irez passer plusieurs semaines chez ma sœur, à la campagne ^ à votre retour nous verrons.

Mon père alla le soir chez lui pour lui porter cette friste nouvelle.

SOEUR MARGUERITE. 38i

Le lendemain, on me remit une lettre j l'adresse était de son écriture : je l'ouvris et je lus :

'( La résolution que vous avez prise , cette résolution si cruelle et si inattendue , renverse tous mes projets de sagesse et me précipite dans une démarche où je suis sûr qu'il y va de ma vie. Je rassemble avec effort tout ce que je puis avoir de réflexion, pour vous ouvrir un cœur qui devrait rester fermé à tout être vivant ; fermé à vous-même , je le vois trop. Je ne veux dire que ce qu'il faut dire. 11 faut que mes paroles soient mesurées, soient prudentes. Ah ! si j'allais ne pas faire preuve de calme et de raison, si je ne paraissais pas tel que tout autre , ce serait fait de moi !

u Marguerite, je vous dois tout, et je n'ose vous le rappeler ; vos bienfaits , vos soins , sont peut-être liés dans votre esprit avec des idées d'effroi et de dégoût. Ce moment où je vous vis pour la première fois, ce temps que j'ai passé près de vous , ces instans de bonheur si nouveaux, si peu vraisemblaliles pour moi ; il faut que je les éloigne de votre pensée. Ce que j'étais ne doit jamais revenir se placer entre nous -, oubliez le passé , il m'épouvante 5 j'ai horreur d'y songer.

« Ne sachons donc jamais comment je vous ai connue , et pourquoi je vous aime plus que personne en ce monde ne pourrait aimer. Cependant, vous me l'avez dit souvent , je n'étais que malheureux; oui! vous m'avez seulement consolé. Et pourquoi aurait-on de l'éloignement pour celui dont on a séché les lar-

mes, pour celui qu'on a sauvé du désespoir? N'est-ce pas au contraire un lien entre deux âmes qui ont su s'entendre et se communiquer ? Pour moi, je le sens , il n'y a plus à vivre sans vous ^ sans vous, ni bonheur, ni repos 5 j'allais dire ni raison, mais une telle parole dite par moi a un sens trop affreux. Non, Marguerite, je suis raisonnable , maître de moi : je le serai toujours. Je suis assez fort pour supporter les émotions de la vie. Il en est une pourtant qu'il ne faut pas risquer. Je vous en conjure , ne me faites pas plus de mal que vous ne m'avez fait de bien. Il est impossible que vous n'ayez pas pour moi quelque affection ; la pitié seule ne rend pas si douce et si charmante. On soigne les malheureux , mais on ne les guérit point , si on ne les aime. C'est votre sympathie qui m'a sauvé , qui m'a tiré de l'abîme : ne m'y replongez pas. Aimez-moi ; après le bien que vous m'avez fait, vous n'avez pas le droit de m'abandonner : ce serait un radinement de cruauté dont vous êtes incapable.

« Je finis, ma tête s'échautfe ! — Non, Marguerite , je me trompe 5 je suis tranquille , de sang-froid. C'est avec jugement , c'est avec tout le calcul de la prudence , avec la connaissance du présent et l'examen de Tavenir, que je demande à vous consacrer ma vie et à me charger de votre bonheur. C'est une proposition toute raisonnable que je fais , une proposition telle que la ferait quiconque vous aurait vue , et aurait lu dans vos veux, et dans vos traits si ravissans , ce que votre âme a de tendre et d'angélique.

« Voici la lettre que j'écris à votre père. C'est vous que je charge de la remettre. )>

Je la remis en effet. Elle était conçue en ces termes :

(( J espère , monsieur, que vous ne serez point surpris de la demande que j'ose vous faire. Je vous dois beaucoup. Si vous mécoutez , je vous devrai mille fois davantage. J'aime mademoiselle votre fille; je n'ai pu vivre si long-temps dans votre intérieur, sans que mon cœur fût pénétré du sentiment le plus vif. Elle a ignoré jusqu'à ce jour ce que j'éprouve ; je ne devais le lui dire qu'en même temps qu'à vous.

u Ma fortune est considérable 5 j'appartiens à une famille honorée , vous le savez 5 quant à mon caractère et mes sentimens , vous les connaissez 5 j'ai été chez vous l'enfant de la maison : voulez-vous que je le sois à jamais ? »

Après avoir lu cette lettre et la mienne, que je lui avais donnée aussi, mon père garda un instant le silence; puis il me regarda fixement avec douceur et bonté. — Comment ferons-nous , dit-il , pour le ménager? Voilà ce que je craignais.

Je ne répondais pas. — Comment! mon enfant , conlinua-t-il , pourrait-il y avoir une hésitation ? Je ne sais ce que peut vous inspirer la bonté de votre cœur ; mais pour moi , mon devoir de père ne permet pas le

doute. Livrer la vie de ma chère enfant, de ma bienaimée Marguerite , à ce pauvre malheureux , que je n'ai pu réussir , malgré tant de soins , à tirer de son funeste état ; qui est à la veille de retomber dans une aliénation complète ! Cest une pensée qui fait horreur : je serais plus insensé que lui , si cette idée avait pu me traverser un instant.

Je restais muette et abattue. Rien n'aurait pn me faire dire une parole 5 je ne sais quel instinct, quelle conviction intérieure me donnait une sorte de certitude , que je n'aurais couru aucun danger en m'unissant à lui ^ que notre vie se serait écoulée heureuse et calme-, que j'avais en moi de quoi faire vivre à jamais sa pauvre âme dans la douceur et la raison ^ qu'on le perdait , en lui refusant la chance unique de son bonheur. Mais comment dire tout cela , contre la vraisemblance , contre le bon sens , contre l'évidence apparente ? Comment le dire à mon père, si prudent, si sage , si bon pour moi ? 11 avait raison , je le savais ; je ne pouvais le nier : au fond du cœur une voix intime me disait tout le contraire. J'aurais dû avoir le courage de lui résister. Maintenant j'ai d'horribles remords de n'avoir pas pressé, conjuré mon père; de ne pas avoir arraché de lui un consentement cjui n'avait de péril que pour moi ; et même je n'y voyais pas de péril.

Il alla le voir et tâcha de lui dire que déjîi d'autres engagemens avaient été contractés^ que sa parole était donnée dès long-temps à une antre famille. Ces pré-

cautions n'adoucirent nullement son refus. La scène fut vive ; mon père nie l'avoua , mais sans entrer dans aucun détail. 11 était très-malheureux, très-préoccupé de cette fatalité ^ selon son caractère , il ne m'en parlait pas. Je vivais dans une angoisse toujours croissante.

Bientôt , j'appris que de nouveaux accès de démence furieuse avaient reparu. Je demandai à mon père ce qu'il en savait : — C'est malheureusement trop vrai , dit-il , et je m'y attendais. J'ai une si longue habitude de ces maladies , que je n'avais pas un doute. Je ne veux pas le voir; ma présence l'agiterait. Je ne puis penser non plus à le reprendre avec mes autres malades; tout ce qu'il verrait ici lui rappellerait des impressions dont l'effet serait fâcheux. Mais je m'informe avec soin de son état. Ses domestiques viennent me rendre compte de tout ; je prescris ce qu'il faut faire ; et je vais m'occuper, si par malheur son égarement se prolonge, comme je le crains, de le faire transférer à vingt lieues d'ici , dans un hospice ; je connais beaucoup le médecin en chef; il sera fort bien là.

Cette prudence, qui n'était pas de la dureté, cette bonté froide, m'intimidaient, me réduisaient au silence. Je n'osais me livrer à mes sentimens; d'ailleurs quels étaient-ils, mes sentimens? Qu'aurais-jepu dire:' Qu'aurais-je pu demander? La plus simple réflexion m'enseignait qu'il n'y avait pas à se débattre contre la volonté de la Providence. Je priais Dieu , j'implorais un miracle, je rêvais qu'il m'était accordé; je passais

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