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M. LE BARON AUGUSTE DE STAËL

M. DCCC. XXIX

En voyant ainsi réunis les divers écrits que publia M. de Staël , les amis qui le regrettent , ceux même qui n'ont fait que le connaître , éprouvent un sentiment douloureux. Cette vie trop courte, cette carrière inachevée, ne furent point consacrées à des travaux littéraires. Ce n'était pas le succès et la gloire, et moins encore la gloire d'un écrivain, que recherchait I\l. de Staël. Parmi les pages qui composent ces volumes , pas une n'a été écrite pour obtenir les applaudissemens du public ; toutes ont été dictées par un sentiment de

devoir, ou par le désir d'atteindre un but utile. Elles entrent pour une faible part dans une vie qui fut consacrée au bien 5 de sorte qu'on s'afllige de ne pouvoir ])résenter qu'un indice insuffisant de ce qu'il était , de ce qu'il valait. Si M. de Staël n'avait eu que les vertus de l'homme privé , si la portée de son esprit ne se fût pas étendue au-delà du cercle domestique , ceux qu'unissaient à lui les liens de famille et d'amitié pleureraient sa perte , sans éprouver le besoin de s'adresser au public; mais la tâche qu'il s'imposa ne se rapporta point à lui seul. Son âme n'était pas seulement noble et morale ; elle était expansive. Il se savait des devoirs envers ses semblables, envers son pays. Il s'occupait, non pas seulement à faire du bien aux autres , mais à répandre , à propager les sentimens dont il était animé, les convictions qui l'inspiraient , les idées qui excitaient son activité. C'est à cette mission de l'homme de bien qu'il a été^enlevé prématurément , avant de s'être manifesté tout entier. Une vie qui eût été si vertueuse et si bienfaisante, qui eût manifesté le pouvoir de l'exemple , qui sans doute eût reçu plus de lustre encore en embrassant des devoirs publics , des occupations politiques , a fini tout à coup sans avoir porté ses fruits. Il appartient donc aux amis qui ont vu tout ce qu'elle promettait , de dire que ce n'est pas eux seulement qui doivent avoir des regrets 5 ils se sentent portés à apprendre à la société ce ([u'elle a perdu sans en avoir ]Hi connaître encore toute la valeur, à lui restituer le bienfait qu'elle eût recueilli des exemples d'un homme vertueux.

Ainsi , ce cpTil faut chercher dans ce recueil des œu-

vres de M. de Staël , c'est lui surtout , c'est son caractère moral, la direction de son esprit, le progrès successif de ses idées. Cette connaissance de ce qu'il fut , de ce qu'il était appelé à être , se trouve mieux encore dans la Notice qui précède cette édition. Une telle communauté d'affections , de souvenirs , de croyances , existe entre la personne qui a écrit cette notice et celui qui en est le sujet , que c'est comme une sorte de révélation intime. On y lit jusqu'au fond de l'âme, non pas seulement les senlimens personnels de M, de Staël, mais ceux qui servaient de lien à ses affections les plus chères ; on se trouve introduit dans un intérieur tout moral , religieux , pur, étranger aux influences de la vanité et du monde. Les illusions de la bonté , les préoccupations de la piété et de la vertu , s'y présentent avec toute leur noble simplicité , sans s'inquiéter en rien de ce qu'elles peuvent avoir de particulier, sans songer à leur différence avec le train vulgaire du monde. C'est un récit des circonstances qui , dès l'enfance , ont fait naître et ont développé le caractère de M. de Staël : on voit les effets de cette éducation sincère, confiante, à la fois libre et ferme , qu'il reçut de son illustre mère. Chaque famdle conserve et reproduit une sorte de physionomie morale , des ressemblances de caractère , des habitudes d'esprit qui la distinguent plus particulièrement encore que les ressemblances physiques. Il existe pour les âmes une sorte de transmission héréditaire, lien intime et respectable des pères et des enfans. Ici , nous avons sous les yeux trois générations successives qui n'ont point passé inconnues. S'ilfluit chercher leur Irait distinctif, leur air de famille, il semble qu'on y

reconnaît surtout un désir d'amélioration , et une émulation vis-à-vis de soi-même. C'est un bel emploi de l'activité , une louable application de l'amour-propre, une salutaire occupation. Dans la Vie de M, Necker, écrite par son petit-fils , on retrouve sans cesse ce sentiment de sa propre dignité et des devoirs qu'elle impose. Il s'était, pour ainsi dire, formé un modèle de ce qu'il voulait être , et s'imposait en toute circonstance l'obligation de lui ressembler. Avec un caractère plus passionné , à travers tant d'agitation et d'éclat , avec une faculté dévorante de souffrir, madame de Staël suivit aussi une route non interrompue de perfectionnement : son amie, l'auteur de Y Education progressive (i), a raconté sa vie en suivant pas à pas cette marclie vers un but moral et pieux , ce travail continuel sur soi-même qui mit à profit toutes les épreuves du sort. Tel est encore l'héritage qu'a recueilli M. de Staël. De bonne heure , il a su que chaque créature humaine naît avec une tache laborieuse à remplir, que la vie a un but, que le sentiment du devoir n'est pas seulement une loi pénale qui réprime et prévient le mal, mais qu'il impose bien plutôt l'action et le progrès. D'année en année, en toute situation , en toute circonstance , il écouta assidûment cette voix intérieure , la plus sûre de toutes les règles morales , quand un esprit éclairé la consulte avec entière bonne foi. « Ren- « tre en toi-même, tu y trouveras les dieux, » disait un philosophe ancien. En effet, quand on ne les trouve pas là, on ne les trouve nulle part.

(1) Madame Necker de Saussure.

C'est ainsi qu'en s'interrogeant sans distraction , en se prenant lui-même au sérieux , M. de Staël passa du sentiment moral à la pratique active des actions vertueuses , d'une imagination religieuse à une croyance docile et positive. Car l'humble obéissance aux dogmes et aux lois d'une religion se puise dans l'ame humaine , et dans le libre exercice de la raison -, ce n'est pas du dehors qu'il la faut recevoir et attendre. Sans cela, on tombe dans une observance tout extérieure-, le lien de la morale et de la religion est rompu , et l'on peut se soumettre aux plus exactes formalités de la pratique sans travailler à son perfectionnement intérieur. La vie de M. de Staël offre , au contraire , le salutaire spectacle d'une action continue et réciproque de la morale et de la religion : double forme d'un même sentiment , elles se produisaient l'une l'autre dans son âme. L'indépendance de son caractère et la liberté philosophique de son jugement restaient les mêmes. Ce n'était pas un joug qu'il avait accepté pour aider sa faiblesse -, loin de là, il avait eu la force d'être conséquent, de pousser sesyjropres idées jusqu'au bout. Surtout il n'avait pas fait deux parts de sa vie , l'une pour l'imagination et Tintelligence , l'autre pour l'action et la conduite ; l'une pure et élevée , l'autre insouciante et épicurienne. Ce fat le travail qu'il s'imposa presque dès son enfance. Il voulut faire ce qu'il croyait ; il voulut être ce qu'il imaginait. Il lui était pénible de porter en lui-même son propre blâme, et il s'occupa sans relâche à établir cette harmonie intérieure, récompense si rare et si douce. C'est ainsi qu'au milieu d'une vie égale et régulière, parmi des affections nobles et heureuses, lorsque

tout pourrait sembler calme , lorsque le monde satisfait a déjà accordé son approbation et son estime, Tâme inspirée du désir de la perfection travaille sur elle-même , se traite avec sévérité , se fait une loi austère, et soutfre de n'y point obéir. La vertu et la piété ont leurs orages comme les passions , et remuent le cœur jusqu'au plus profond. Mais quand on ne se décourage point , quand on persiste au combat , arrivent parfois la victoire et la paix ; et l'on peut dire comme Schiller mourant : «Toujours plus tranquille. »

Les écrits de M. de Staël portent la trace de cette disposition d'esprit qui consiste à croire que toute vérité renferme une obligation , et que , lorscjue la raison a reconnu un principe, pour ne pas rester vain et stérile , il doit passer dans l'application. A chaque ligne on retrouve le besoin de rendre pratique ce qui est louable et bon. Jusque dans les moindres choses, un examen sincère, une sorte d'hésitation scrupuleuse, précède en lui la conviction. Il la présente ensuite avec tolérance , et surtout avec une rare modestie ^ puis il cherche les moyens de lui faire porter ses fruits ^ et il semble n'être plus occupé (lue d'une idée d'utilité. Telle est la marche de son esprit. Ainsi , tout est conforme dans une âme bien réglée 5 le même mobile se retrouve dans les œuvres de l'esprit et dans la conduite de la vie.

Le premier volume renferme quelques écrits, publiés en 1819 et en 1820, sur la responsabilité ministérielle, sur le renouvellement intégral de la Chaml)rc des Députés, sur l'âge cl le nombre des députés. On agitait alors ces questions ^ on voulait assurer et

compléter l'œuvre de la Charte , donner à nos institutions constitutionnelles leur véritë et leur action. On était arrivé au point où il fallait accepter leurs conséquences. Les uns ne les voulaient pas , parce qu'ils n'avaient pas voulu des institutions elles-mêmes; les autres s'en effrayaient et reculaient timidement devant le libre jeu d'un gouvernement qu'ils reconnaissaient comme indispensable 5 d'autres, qui se croyaient l'organe de l'opinion générale, s'essayaient à prouver que le bon ordre, et même la force et faction du pouvoir, trouveraient leur garantie par les moyens mêmes r[ui devaient assurer la libertés : il leur semblait qu'il fallait appeler sincèrement le pays à s'occuper de ses affaires , plutôt que de lui conférer seulement la faculté de troubler ceux qui les font. Ces questions à résoudre, cette interprétation du vrai sens de la constitution , ce pas à franchir , trouvaient les esprits dans une heureuse disposition. Il y avait alors de l'ardeur, de l'espérance, un peu trop de présomption peut-être; mais la raison et la conviction n'étaient pas, comme à présent, amollies par une insouciance inerte. C'était le temps où la tribune était occupée par Camille Jordan , M. de Serres , le général Foy , nobles orateurs qu'est allé rejoindre M. de Staël , leur ami , qui défendait les mêmes idées , qui apportait dans cette polémique le tribut de ses réflexions et de ses connaissances. Elles étaient très-complètes en ce qui touchait l'Angleterre. Personne , en France , ne la connaissait aussi bien que lui : personne ne savait mieux y chercher des exemples et des analogies , ou y signaler des dissemblances. Il parlait la langue comme un An-

glais natif ^ il y avait fait plusieurs voyages, et avait étudie avec soin la vie politique de l'Angleterre , la partie pratique des institutions , les détails de Tadministration. Cet esprit positif et applicable qui y règne, et ce bon sens anglais qui si rarement remet les principes en question , lui étaient conformes ; après avoir vu les choses de haut et au large comme la philosophie française , il aimait à raconter comment le cours des affaires est simple et facile de l'autre côté du détroit.

Ce n'était pas seulement par les récits d'un voyageur, ou les conseils d'un écrivain, qu'il s'efforçait à introduire chez nous les habitudes d'un pays libre et sage : il prêchait d'exemple. Avant tout, sa vie était active, et il l'avait chargée de devoirs. Associations de charité et de religion , comité des Grecs , société de la morale chrétienne, réunions agricoles, telles étaient ses occupations. Il se plaisait, non-seulement à accomplir de bonnes œuvres , à tendre vers un but utile et moral , mais à mener les choses à fin , à les bien faire , à obtenir le succès à force de soins et de bonne entente. Ce genre d'association n'a été long-temps en France qu'une occasion de phrases, une sorte de philanthropie fade et théâtrale. Il se gardait de ce ridicule qui lui était antipathique : c'était pour lui des affaires et de l'administration. Repoussé des fonctions législatives par l'étrange prohibition qui n'admettait les députés qu'après l'âge de quarante ans, et ne voulant pas d'emploi dans des administrations qui lui convenaient peu ou point, il s'était fait lui-mémc fonctionnaire et homme de pratique. Il aimait à réj)andrc ainsi des idées d'indépendance légale, à montrer ce que peuvent faire de volontaires associa-

lions de citoyens, à pratiquer la bienfaisance et l'influence religieuse comme une libre industrie, à faire voir en combien de choses l'action directe du Gouvernement est inutile ou nuisible. Dans les rapports que lui donnaient ses occupations avec l'autorité publique, il apportait non point un caractère cassant et cette hauteur tribunitienne des courtisans de popularité , mais une fermeté polie et une entière bonne foi. Il voulait réussir, et non pas briller ; c'était le succès de la chose et non celui de sa personne qu'il cherchait. C'est ainsi qu'il a poursuivi avec une obstination consciencieuse la répression de la traite des noirs. Plus il ressentait d'indignation contre cet infâme trafic, plus il se sentait échauffé et animé, et plus il traitait cette affaire avec sang-froid et modération, s'appuyant de faits constatés , n'omettant pas une démarche , épuisant la hiérarchie des réclamations: il eût été ministre, qu'il n'y eût pas apporté plus de prudence et de ménagement.

Dans le recueil qu'on publie, l'écrit le plus remarquable est la Notice sur M. Necker : c'est un morceau d'histoire composé avec beaucoup de soin et de talent. Les ministères de M. Necker sont une époque de haute importance; curieux en eux-mêmes, ils expliquent une partie des grands événemens qui en ont été le terrible dénouement. A présent qu'on recherche , et non sans raison , les détails positifs et l'éclaircissement des faits , c'est chose précieuse qu'un exposé clair et impartial de ce qu'était l'administration lorsqu'on eut recours à M. Necker, de l'état où il trouva les finances , de ce qu'il fit pour les restaure!', des obstacles

qu'il rencontrait , des abus qu'il réformait de son mieux , des causes qui le renversèrent , de sa polémique avec M. de Calonne , de son impuissance , si bien prévue par lui, contre la Révolution dès qu'elle s'élève avec sa force gigantesque. M. de Staël a traité en historien habile toute cette époque 5 il a apporté autant de conscience dans le jugement des hommes que dans la recherche des faits. Rien n'est amer ni liostile ^ les ennemis que rencontra M. Necker semblent à son fils , comme ils l'étaient en effet , un résultat nécessaire de la situation générale. Il luttait non contre des individus , mais contre de vieilles habitudes de désordre , contre la dissolution d'un pouvoir absolu, flétri et dégradé. On est saisi de mépris et de pitié en voyant cet héritage de Louis XV crouler de toutes parts. Mais tel n'est pas même le langage de M. de Staël. Il eût manqué à son caractère en parlant sans gravité , sans respect , sans affection , de cette monarchie que M. Necker avait servie avec sincérité et dévouement. Cette vie de M. Necker est plus remplie d'administration que de politique ; ce qui, au premier coup d'œil , peut sembler étonnant. Sans doute il nous est présenté comme un homme d'esprit très-élevé , ami d'une sage liberté , bon et courageux citoyen -, et son petit-fds ne pouvait omettre de le peindre sous cet aspect. Ce ne sont pourtant pas ces grandes qualités qui forment le caractère de son ministère ; c'est l'ordre , l'esprit de ressource et d'économie , l'habileté administrative. Ce ministre , <pie la haine de l'esprit de parti a poursuivi de sottes calomnies, n'a rien tenté de téméraire ni de décisif. On n'entrevoit pas en lui de projets d'innovation :

ses réformes n'ont rien de profond ni de hasardeux ; il ne touchait qu'avec précaution à cette vieille machine vermoulue. Une conscience éclairée lui défendait de risquer davantage. Améliorer ce qui est , telle est la seule tâche permise aux âmes consciencieuses , qui ne cherchent le bien que par le bien , et ne connaissent aucun but où l'on doive arriver par le mal ou la transgression du devoir. Aussi M. Necker se reconnut - il hors de sa sphère , dès que furent arrivées les luttes de la force , et il acheva sa vie dans les vertus privées , ainsi qu'il l'avait commencée.

On ne s'étonnera point que cette Notice , écrite sous l'inspiration de la piété filiale , se trouve si bien en harmonie avec l'homme illustre dont elle raconte la vie. Touchant héritage, respectable substitution, qui continue dans une même famille l'amour du bien , le mouvement et l'étendue de l'esprit , la rectitude du jugement , et le pieux respect pour tout ce qui a droit aux respects des hommes!

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