‹ Mélanges historiques et littérairesChapitre 22 sur 25 · SUR UN ÉLOGE DE LA BRUYERE · texte numérisé non relu

SUR UN ÉLOGE DE LA BRUYERE

Le calme elle peu de variété de son sort , cette obscurité de sa vie , sont le résultat de son caractère j c'est là son histoire : il a vécu, d'une vie toute intérieure, comme devraient peut-être vivre les philosophes et les écrivains ; dégagé des intérêts du monde qu'il savait observer en froid spectateur, et animé seulement du droit de comprendre et de juger. Une telle existence donne de la pureté , de l'élévation , de l'impartialité aux opinions.

Beaucoup d'hommes de lettres ont su secouer les chaînes de l'ambition , de l'avidité et des soins grossiers qui occupent tout le vulgaire ^ ils n'en sont pas beaucoup plus avancés vers la philosophie , quand ils demeurent soumis à la vanité personnelle ou même à l'orgueil de la raison humaine -, c'est là leur écueil ordinaire. Pour s'élever un peu haut dans la région de la pensée , il faut commencer par planer au-dessus de soi-même, par se bien juger 5 ce n'est qu'ainsi qu'on peut juger les autres. La vie contemplative est toute propre à former ce genre de caractère : vivre au milieu des hommes , avoir contact avec eux , et en même temps ne pas leur donner prise sur soi , c'est là le vrai moyen d'acquérir une expérience utile. Communément les écrivains font le contraire -, leur amour-propre les fait vivre dans l'illusion, et leur irritabilité les place en infériorité avec le vulgaire. Souvent le talent ne leur sert ni à connaître, ni à guider les hommes.

Pour La Bruyère, il me semble que je le vois : silencieux au milieu du monde ; recevant de tout des impressions vives qu'il renfermait en lui-même ; doux à vivre , parce que rien ne l'offensait personnellement ;

regardant passer devant lui les vices et les ridicules, attentivement et avec intérêt, sans être tenté de les interrompre, comme on voit sur un théâtre des acteurs jouer leurs rôles; peu sensible à la critique , moins encore à la louange ; placé au milieu d'une société où il se trouvait inférieur de rang et de fortune , et la jugeant sans un seul mouvement de jalousie , sans aigreur comme sans complaisance, avec la conscience calme de sa supériorité ; ennemi de cette dévotion qui s'applaudit d'avoir donné à ses défauts une écorce de sécheresse et d'orgueil; pourtant, plein d'une profonde et réelle vénération pour la religion , et voyant au-dessous de lui les petites attaques de l'incrédulité frivole ou de la philosophie. Enfin , il se peut qu'on ignore les événemens de la vie de La Biujère ; mais on converse avec lui dès qu'on ouvre son livre.

Aucun écrivain, peut-être, n'a laissé plus la trace de son caractère dans son langage; ne cherchant point à donner une marche suivie à son livre , il a pu ne se pas assujétir aux règles de composition qui auraient modifié ses impressions. En n'enchaînant point ses pensées , en les montrant isolées , il leur a laissé leur caractère primitif: la sensation qu'il a reçue, il la trace telle qu'il en a été frappé ; on assiste à l'effet que produisaient sur lui les objets ; ses expressions sont vivantes ; il semble ((u'elles frap|)ent les yeux plutôt que l'esprit. Cette variété de couleurs , cette manière d'offrir toujours l'image au lieu de la description , et l'impression au lieu du jugement; ces pensées ((ui vont jusqu'au vif, qui alteignenljuste le point caractéristique et qui prennent pied dans l'esprit du lecteur : voilà ce qui fait vivre en

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société avec La Brujère et le lait « connaître jusque dans rame. »

C'est , chose singulière , dans l'ouvrage d'un tel homme que quelques critiques ont entrepris de montrer les traces d'une industrie qui calcule des effets de style concertés. On a presque dit que La Bruyère avait ingénieusement arrangé des idées communes de manière à les faire paraître piquantes, et l'on a prétendu démêler les moyens qu'il a employés, les artifices de composition qui l'ont conduit au succès. Voudrait-on dire que l'on découvrira des recettes et des règles pour faire du La Bruyère ? Au lieu de se délecter à la force de la pensée, à la vivacité de l'imagination, à l'élévation de la morale, on s'est pris d'admiration pour l'art de l'ouvrier : car c'est le nom qu'on donne au noble talent d'un de nos plus grands écrivains.

L'art, si on le fait consister dans des règles qui puissent être enseignées et pratiquées, ne s'élève guère audessus de la correction grammaticale 5 on peut apprendre encore , par précepte et par pratique , à disposer ses pensées dans un ordre convenable, de manière à ce qu'elles s'éclairent l'une l'autre par leur enchaînement ^ il y a aussi une certaine critique qui enseigne le bon goiit, qui repousse l'affecté et le bizarre , qui s'inspire des grands modèles et apprend à les imiter: mais tous ces soins ne constituent pas le talent.

Le style tient si peu à l'arrangement artificiel des mots suivant des règles données, qu'il est comme impossible à un grammairien qui n'est que grammairien , d'atteindre même à la correction qu'il recherche tant : ses pensées ont si peu de force et de chaleur, qu'il ne

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sait comment les exprimer; il s'embarrasse dans les mots, où aucun sentiment ne le guide-, son langage impropre et pénible offre plus de fautes que le premier jet d'un homme dont les idées plus vives se manifestent avec abandon et facilité. C'est ce qu'on a souvent remarqué.

J'écrirais assez bien si je savais penser,

a dit un poète spirituel. Les efforts que l'on fait pour réduire en préceptes textuels l'imitation des grands écrivains, le pouvoir qu'on attribue à l'art d'écrire, cette admiration pour les combinaisons de mots que la force de la pensée a su produire , et où l'on veut voir un calcul pour produire de l'effet, sont des symptômes de la décrépitude des lettres. Ce n'est pas ainsi qu'il faut étudier les chefs-d'œuvre ; il faut pénétrer dans l'esprit de l'auteur, chercher cjuels mouvemens de son âme ont allumé son génie 5 partager ses impressions , et ne pas le considérer comme un artisan habile. « Ces grandes beautés que nous remarquons dans les anciens , a dit un critique éloquent , sont comme autant de sources sacrées d'où s'élèvent des vapeurs heureuses qui se répandent dans l'esprit des imitateurs. »

C'est donc une recherche fausse et pernicieuse au bon goût que cette dissection de nos grands écrivains, parlatjnelle on veut découvrir leur méthode de composition. On a été surpris de voir l'auteur que l'Académie a couronné dans son concoiu's, s'attacher particulièrement à montrer La Bruyère comme un savant calculateur (les combuiaisons du langage. Le livre des Caractères était justement celui (pii devait le plus ('loigner cette

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