M. DCC. XCVIII
Le livre entier des Maximes présente cette seule conclusion : Que nos vertus ne sont le plus souvent
QUE des vices déguisés.
c'est par-là que l'auteur a commencé son ouvrage 5 et tout ce qu'il a écrit ensuite semble n'en être que la preuve et le développement.
La Rochefoucauld a-t-il calomnié les hommes,
(1) Cet examen est de M. de Barante père.
comme quel(iues-iins se plaisent à le répéter? ou bien a-t-il énoncé , comme d'autres le pensent , une vérité fôcheuse , mais incontestable ?
Si la vertu est ce sentiment généreux qui nous porte à rechercher et à procurer le bonheur des autres , sans aucune vue d'intérêt personnel, il faut convenir qu'en rapprochant de cette définition tous les faits observés dans la société , on est bien disposé à juger comme La Rochefoucauld de la fausseté de presque toutes les vertus humaines. Soit qu'on lise l'histoire avec quelque attention , soit qu'on étudie autour de soi les hommes et les événemens , il est impossible de ne pas voir la plupart des actions découler de l'intérêt personnel comme de leur source.
Mais n'est-il donc aucun autre mobile, aucun autre principe connu de notre conduite? Cet amour de nousmêmes, dont l'influence prodigieuse est si évidente et si incontestable, n'est-il balancé par aucun autre sentiment naturel ?
L'homme recherche avant tout son bien-être et la satisfaction de ses désirs. Mais le soin de pourvoir à ses besoins ne remplit pas exclusivement son cœur et n'occupe pas tous ses momens : il laisse place à une affection moins vive , et qui nous est également commandée par la nature.
Les hommes sont tous doués d'une disposition d'attrait qui les rend chers les uns aux autres. Celui qui souffre est assuré d'exciter la compassion, et d'intéresser tous ses semblables à son sort. Une espèce de sympathie nous attache à tout être organisé comme nous : c'est elle ([ui fait (pie nous nous mettons à sa place , et
que nous nous identifions avec lui, non -par le produit de la réflexion et de l'habitude , mais par un sentiment originel et involontaire , qui n'appartient pas seulement aux hommes que nous appelons bons et humains , mais dont il n'y a pas de scélérat qui soit tout-à-fait privé. On aurait tort de prétendre que c'est par un retour sur soi-même que l'on partage la douleur d'autrui. C'est une impression directe , et qui , au lieu de se rapporter à nous , nous dispose à secourir celui qui souffre , même à nos propres périls. Nous partageons la joie des autres, comme leur douleur. La simple vue d'une émotion dans une autre personne nous en fait éprouver une semblable. Un visage gai excite la gaîté. Nous aimons, en un mot, à partager toutes les affections de nos semblables aussitôt que nous en avons aperçu les lignes , et avant même d'en connaître les motifs. Nous désirons de même qu'on prenne part à tout ce que nous sentons , et nous serions fâchés de rencontrer des témoins indifférens de ce qui nous arrive 5 comme s'il devait exister entre tous les hommes une certaine communauté d'intérêts, et que , selon l'expression de Térence , rien de ce qui intéresse un homme ne fût étranger h. tous les autres.
Cette disposition naturelle est le principe de toutes les actions généreuses , et produit les seules véritables vertus. Plus faible et moins énergique que l'amour de nous, il est cependant assez sensible à l'observateur pour n'être pas méconnu , et il n'est personne qui ne doive le retrouver dans son propre cœur, en s'examinant attentivement.
La recherche des causes qui nuisent au développe-
ment de ce germe précieux , et qui fortifient le pouvoir de Tintërét personnel , n'est peut-être pas sans utilité.
Hélas! cette sensibilité native s'émousse tellement par des habitudes contraires , et l'amour-propre accroît si bien , dans l'état de société , l'empire que la nature lui a donné sur nos autres affections , que la plupart des moralistes semblent n'avoir partout aperçu que lui seul. En parcourant les replis du cœur humain , ils nous découvrent sous mille formes l'intérêt personnel comme la cause plus ou moins cachée de nos actions 5 et Vhninanité, l'amour de nos semblables , ils n'en parlent même pas , soit qu'ils n'aient pas démêlé ce principe , soit qu'ils l'aient négligé, à cause de la médiocrité de ses effets dans l'espèce d'hommes qu'ils ont observés.
En effet , presque tous ceux qui ont écrit sur l'homme et sur ses passions , semblent bien plus avoir en vue de censurer ses vices que de le porter à la vertu ou de le rappeler à la nature. C'est toujours dans des sociétés vieillies , et au milieu des classes les plus corrompues, qu'ils recueillent les faits. Ils ne recherchent, ils n'observent que les mauvaises actions, comme si c'était la satire de l'homme plutôt que sa peinture qu'ils s'étaient proposé de faire. C'est à la cour, c'est dans le grand monde , c'est parmi ceux qui se mêlent aux affaires publiques , que La Rochefoucauld et La Bruyère ont choisi leurs exemples , ainsi que tous ceux qui ont écrit après eux dans le même genre.
Il s'ensuit qu'en attribuant à leurs observations toute la vérité dont elles peuvent être susceptibles , elles ne s'appliquent qu'aux hommes d'un certain
DES MAXIMES DE LA ROCHEFOUCAULD. 38i
pays , d'une certaine époque , d'une certaine classe.
L'homme dont La Rochefoucauld a tracé l'image peut donc bien être incapable de vertu , et ne connaître d'autre impulsion que celle de l'intérêt propre , sans qu'il s'ensuive de là que l'homme social en général se soit entièrement dénaturé , et qu'il ait perdu ce sentiment de bienveillance et de sympathie qu'il reçoit en naissant.
Mais comment arrive-t-il que cette empreinte naturelle s'efface presque entièrement du cœur de quelques hommes, et qu'on n'en aperçoive plus la trace? Dans quelles circonstances et par quels moyens l'amour-propre s'empare-t-il de notre âme , pour y dominer seul , ordonner toutes nos actions, et les teindre, pour ainsi dire , toutes de sa couleur, au point que , malgré nos déguisemens, l'œil observateur peut en démêler les nuances, là où le vulgaire ne les avait pas aperçues?
L'homme , on doit en convenir, est disposé à aimer son semblable , à partager ses aflFections, à compatir à ses peines , et à les soulager : mais un sentiment plus impérieux l'appelle , avant tout , à rechercher son bienêtre et ses propres jouissances. Les obstacles qu'il rencontre dans cette recherche allument ses passions -, car les passions ne sont que des désirs irrités avec violence par les difîicultés. L'homme qu'agite un mouvement passionné écarte tout ce qui le sépare de l'objet qu'il désire ^ il ne connaît point de péril ; il s'oublie luimême, et sacrifie tous ses autres intérêts à celui qu'il brûle en ce moment de satisfaire. Serait-il possible qu'il écoutât alors la voix de la compassion et de la bienveillance, lorsque tout a disparu devant lui , hors l'objet
qu'il veut posséder et les obstacles qu'il lui faut vaiucre ? S'il aperçoit ou redoute dans son semblable des prétentions communes , il s'établit dès-lors avec lui en état de guerre 5 et , ruse ou violence , il se croit tout permis contre un ennemi.
Ainsi , plus l'homme éprouve de passions , et moins il obéit au principe naturel qui l'attire vers ses semblables et les lui fait chérir. Plus il a de besoins , et par conséquent de désirs , plus il doit se passionner souvent. Son intérêt personnel , embrassant plus d'objets , rencontre des obstacles plus fréquens et plus difficiles, et se trouve croisé par l'intérêt semblable d'un plus grand nombre de prétendans.
15 II faut en conclure que celui dont la position et les habitudes multiplient et aiguisent sans cesse les désirs, est par cela seul moins disposé aux actions généreuses , et plus livré à l'influence de l'amour-propre.
L'homme ne peut faire de progrès dans l'état civil , sans étendre ses connaissances et ses relations , et sans acquérir \iâr conséquent de nouveaux besoins.
Je ne veux point en tirer la conséquence quel'homme, hors de la société et dans le simple état de nature, est meilleur et plus vertueux. Je ne saurais concevoir l'homme sans société-, et cet état de nature, si souvent décrit, quoique jamais observé, ne m'a toujours paru que l'ouvrage de l'imagination de ceux qui le supposent. L'état de nature est pour nous l'état de société; car nous avons été créés essenliellement sociables : si nous vivions isolés , où seraient pour nous les occasions d'exercer nos facult(?s naturelles , et cette inclination (jiii nous attaclioà nos semblables.^ Mais une Ion-
gue civilisation altère et corrompt , dans plusieurs classes d'hommes, ces dispositions naturelles, et détruit presque entièrement le contre-poids donné à notre intérêt propre.
Dans l'état ordinaire de la société, le besoin d'être vêtu , nourri et défendu des injures de l'air, ne peut pas allumer de violentes passions. Le nombre de ceux pour qui ces premiers besoins de la nature ne sont pas assurés pour chaque jour est infiniment petit.
L'amour et la poursuite de ses jouissances produisent , à la vérité , des affections plus ardentes ; mais il faut, pour que l'amour devienne une passion impétueuse , qu'il s'allume dans l'âge fougueux de la jeunesse , et qu'il ait rencontré des obstacles considérables. Cette passion même n'est que passagère : elle tourmente et embellit quelques instans de notre vie 5 et , si sa violence la fait compter parmi les mouvemens qui troublent en nous l'ordre de la nature, son peu de durée doit la faire considérer comme produisant des effets moins importans et moins nombreux que les autres passions.
Si nos besoins étaient bornés là, si nous n'avions d'autre désir que celui de les satisfaire , l'intérêt personnel aurait peu de vœux à former, peu d'obstacles à vaincre , peu de rivaux à éloigner ; et la bienveillance pour les autres s'exercerait sans presque aucun empêchement.
Mais le désir des préférences , la soif des richesses et de la domination , l'envie , les prétentions , et une foule de besoins factices , sont les produits successifs de l'état social.
Aussi impérieuses , aussi pressantes que la faim et la soif, l'ambition et ravarice occupent l'âme tout entière de quelques hommes , dirigent et commandent toutes leurs actions. Elles s'irritent par la possession même de l'objet qu'elles poursuivent 5 et , tandis que les passions produites par les besoins de la nature ont un cours réglé et un terme nécessaire, celles-ci sont une source de désirs toujours inépuisables, et ne laissent à l'intérêt personnel aucun instant de repos ou d'inaction.
Cependant, à côté de ceshommes , on en voit un grand nombre qui , ne connaissant presque d'autres besoins que ceux de la nature , emploient utilement leur activité dans un travail qui assure leur subsistance et les dérobe à l'ennui. Ils ne rêvent point aux dignités^ ils n'espèrent point les richesses : n'ayant presque rien à disputer aux autres, ils ne sont en hostilité avec personne. Rien n'étouffe chez eux l'instinct naturel de la compassion et de la bienfaisance. Ils sont bons , et surtout heureux. Oui, dans les classes qui sont placées à une grande distance des vains objets de l'ambition, on rencontre souvent encore les plus doux sentimens d'humanité, de bienveillance , d'hospitalité. Là , des hommes font du bien à leurs semblables, sans en espérer aucun retour, sans en retirer aucun avantage personnel. Ils ne cherchent pas de témoins de leurs actions, ils ne sont point payés par la gloire : leur seule récompense est ce plaisir pur que la nature a attaché à la bienfaisance , et que chacun sent, lorsque l'intérêt personnel ne le livre pas à des désirs contraires.
Dans tout état bien gouverné , le désir vif du
pouvoir , des richesses et de la renommée -, toutes ces passions enfin , si destructives de la bienveillance générale, ne peuvent exister que pour un très -petit nombre.
Personne en effet ne désire long-temps ni fortement ce qu'il ne peut pas espérer 5 l'impuissance d'obtenir est la limite devant laquelle nos vœux viennent toujours s'arrêter. Une main sage pose cette limite , en assignant des conditions de fortune , d'éducation ou de services déjà rendus , à la possession des places qui confèrent l'autorité publique. L'acquisition même des richesses exige un genre de travaux qui suppose de certaines connaissances , et conséquemment un apprentissage 5 elle a besoin aussi presque toujours de l'avance de quelque richesse déjà acquise.
Lorsque la société est soumise à des règles stables , ceux qui n'ont pas les conditions indispensables pour obtenir ne s'épuisent pas inutilement à désirer. Ils sont hors de la carrière , et c'est loin d'eux que le combat s'engage entre ceux-là seuls auxquels il n'est pas évidemment impossible de parvenir au but.
Mais toutes les fois que le Gouvernement éprouve des agitations , et que sa forme est menacée de quelques changemens , l'espérance de pai-venir à des avantages auxquels on n'aspirait pas auparavant entre toutà-coup dans le cœur de plusieurs : avec cette espérance , se développent bientôt le désir et toutes les passions qu'il mène à sa suite. Des factions opposées se mesurent ensemble pour savoir à qui demeurera le profit du changement. Dans cette lutte, tous les moyens de vaincre sont employés sans distinction : les vertus "• 25
s'effacent presque partout , ou ne sont plus que les déguisemens du vice.
Plus ces mouvemens se prolongent , plus la corruption devient universelle; parce que plus le dénouement se recule , et plus il y a de personnes successivement appelées à espérer comme les autres , et à se passionner pour les mêmes objets.
Que si , au milieu de ces convulsions politiques , toutes les richesses sont comme mises en commun pour être offertes à la cupidité de tous 5 si l'appât de toutes les jouissances est sans cesse présenté à ceux qui n'en avaient pas même l'idée ; si, pour exercer le pouvoir, il ne faut ni vertu , ni science , ni garantie d'aucune espèce -, si , enfin , des prédications publiques et des exemples nombreux apprennent à chacun que ses vœux peuvent tout embrasser , parce que rien n'est au-dessus de ses espérances , c'est alors que l'intérêt personnel , recevant de toutes parts des alimens inconnus , tout homme devient presque nécessairement l'ennemi de son semblable. Comme la fermentation est toujours d'autant plus violente qu'elle agit sur une masse plus grande , on voit alors éclore des crimes nouveaux ; et l'on contemple avec étonnement et avec horreur des effets encore inouïs de l'intérêt personnel. Les passions , dégagées de toute contrainte , se montrent ouvertement. L'apparence de l'utilité publique n'étant plus même nécessaire à leur succès , elles ne travaillent que pour elles-mêmes , et leurs ravages ne reçoivent aucune compensation des avantages qu'elles produiraient dans des temps moins orageux.
En effet , l'ambition , lorsqu'elle se voit éloignée ,
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par de certaines conventions sociales , du but qu'elle voudrait atteindre, peut devenir utile à la société. C'est à force de travaux , et souvent de services ou de gloire , qu'elle arrive au terme qu'on lui avait rendu difficile : elle lutte bien plus contre les choses vque contre les personnes. Si elle a des rivaux à écarter, ce n'est point à force ouverte qu'elle les combat ^ elle ne tend pas moins à les surpasser par de belles actions , qu'à les supplanter par la ruse. C'est leur défaite, et non leur destruction qui lui est nécessaire. Mais , lorsque ce n'est plus dans la nature même des choses qu'on rencontre les obstacles à leur possession ; lorsque l'on a uniquement à vaincre la résistance de celui qui possède déjà, ou la concurrence de celui qui voudrait aussi envahir, les passions n'ont à s'exercer que contre les hommes ^ elles tendent nécessairement à anéantir par tous moyens les personnes dont l'existence est un obstacle à leurs jouissances : rien n'arrête ou ne tempère alors leur féroce cruauté.
Dans ces jours sanglansde révolutions , la pitié , l'humanité, tout principe bon et généreux semble avoir été arraché du cœur de l'homme , et il est sans doute malaisé de reconnaître en lui aucune disposition à la vertu.
Les temps où vécut La Rochefoucauld sont loin de ressembler à ceux que nous avons parcourus depuis cinq ou six ans. Mais, à cette époque , les passions sociales furent aussi mises en fermentation par les événemens: s'il ne vit pas, comme nous, tous les élémens des passions les plus viles et les plus atroces mis à la fois en activité dans toute la France et parmi toutes les classes de citoyens , il est vrai du moins que des inté-
rets plus multipliés et plus puissans que dans les temps ordinaires usurpaient la place et l'influence des autres affections du cœur, et que l'apparence de la vertu n'était le plus souvent qu'un moyen de succès pour parvenir à un but criminel.
La Fronde avait créé pour une foule d'hommes , et même de femmes , le besoin de troubler , d'intriguer , de dominer dans un parti , ou tout au moins d'y exercer de l'influence.
La Rochefoucauld, porté par les circonstances au milieu de toutes les factions , et mêlé parmi les ambitieux et les intrigans de toutes les espèces , jugea les hommes et les actions de son temps. Il porta son flambeau dans le repli des cœurs , et découvrit partout le principe secret qui faisait tout mouvoir. Il crut alors pouvoir, d'une foule de faits bien observés, tirer une conclusion générale.
Son livre , plein de vérités fines et profondes , nous apprend à être défians : et peut-être, dans plusieurs personnes qui le lisent , détruit-il ce doux abandon qui nous dispose si bien à être heureux , en aimant les autres.
Mais si l'homme , étudié dans les cours ou dans le sein des dissensions civiles , ne montre au moraliste que les passions de l'intérêt personnel , déguisées sous toutes les formes ; placé dans toute autre situation , et dépouillé de ces circonstances , il atteste plus ou moins par ses actions l'existence d'un autre principe de la nature et réhabilite ainsi l'espèce humaine , qu'un premier jugement avait injustement dégradée en étendant à tous ce qui n'appartient qu'à quelques-uns.
Loin de nous donc cette fausse sagacité qui , accusant sans distinction toutes les apparences de la vertu, et n'y voyant qu'un mensonge de l'amour-propre , détruirait et dessécherait tous les sentimens ! Gardonsnous de voir jamais dans celui qui nous fait du bien un égoïste qui cherche son plaisir actuel ou des avantages à venir, ou qui flatte son orgueil en nous obligeant. Ah î si la lecture des moralistes devait nous imposer le tourment de la défiance ou la honte de l'ingratitude, qui ne repousserait pas la funeste lumière qu'ils nous présentent ? Qui pourrait vouloir échanger une âme ardente et disposée à l'indulgence et à l'amitié, contre un cœur froid et livré continuellement au soupçon ?
Oui , si l'intérêt personnel est à la fois la source et le but d'une grande partie de nos actions ; s'il nous occupe souvent et fortement , même lorsque nous semblons travailler au bonheur d'autrui ; il est incontestable aussi , pour tout homme de bonne foi , qu'un mouvement également inspiré par la nature nous affectionne à nos semblables , nous dispose à les aider, à partager les sensations qu'ils éprouvent , et à désirer vivement leur bonheur , pourvu que ce ne soit pas aux dépens du nôtre.
U faut l'avouer cependant : ces deux principes inégaux en force produisent des effets très-disproportionnés. L'intérêt personnel peut enfanter, comme nous l'avons vu , des passions brûlantes et exclusives , qui anéantissent , pour ainsi dire , l'humanité et la bienveillance 5 tandis que ce dernier sentiment , n'étant ])as susceptible de s'exalter de hi même manière , ne
se montre ouvertement qu'en l'absence de Fautre -, ou, s'il se place quelquefois à côté de lui , parvient à peine à en balancer les effets et à en tempérer l'activité.
L'homme trouvant peu d'obstacles à la satisfaction de ses besoins réels , les occasions qui le mettent aux prises avec l'intérêt opposé de ses semblables seraient infiniment rares s'il ne se créait pas à lui-même des besoins factices. Sans ces besoins , qui établissent entre les hommes une concurrence réciproque, et presque un état d'hostilité , la plus grande partie de leurs actions aurait un but généreux et désintéressé. Ils travailleraient , sans aucune vue personnelle , au bonheur les uns des autres , et trouveraient le leur à satisfaire ce doux penchant de la nature.
Législateurs , voulez-vous rendre les hommes bons et heureux, voulez-vous établir solidement la prospérité en faisant germer la vertu ? Que toutes vos institutions favorisent le développement des inclinations généreuses que nous a données la nature.
Que les habitudes sociales ajoutent, s'il se peut , aux principes d'humanité et de bienfaisance , tout le poids qui leur manque pour contre-balancer l'intérêt personnel. Que vos établissemens publics rappellent sans cesse les hommes à la bienveillance mutuelle et à la tendre compassion. Que vos lois ne soient , s'il est possible , que les conséquences de cette maxime sainte : Aimez votre prochain comme vous-même.
Une politique sage devrait, dans tous les états, donner à cette morale pure et sublime l'autorité de la religion ; afin (|U(' , mieux observée , et respectée parles motifs (|iii louchent le plus les liommos, elle pût
amener , avec la vertu , la plus grande félicité publique.
Mais pour maintenir l'équilibre entre les deux principes naturels de nos actions , ce n'est pas assez d'aider et de seconder le plus faible , il faut aussi contenir et réprimer celui qui , se trouvant le plus fort , tend continuellement à l'usurpation. Que l'avarice reçoive des règles et un frein ^ qu'elle devienne l'aiguillon de l'industrie et l'instrument de la richesse commune, sans jamais attaquer les fortunes particulières. Que l'ambition , avertie sans cesse qu'elle ne doit pas tout oser, ne s'élève que par les services ou le mérite 5 et au lieu de produire des rivalités basses et haineuses , elle ne conseillera que de grandes choses et des actions héroïques.
L'art des gouvernemens n'est donc pas d'étouffer l'intérêt personnel. Cette entreprise chimérique contrarie la nature, et serait impossible à exécuter^ elle tendrait d'ailleurs à dégrader l'homme, en lui ôtant son principal ressort, sa première cause d'activité.
L'intérêt personnel peut imiter et presque égaler la vertu , pourvu qu'on sache en motlérer et en diriger l'essor. Il faudrait donc le conserver , quand même on aurait la possibilité de le rendre nul : mais il faut en régler l'usage , et en balancer les efforts ; il faut en surveiller la direction , et la faire concourir à l'utilité générale.
Ce but est plus facile à obtenir , et sans doute plus profitable au genre humain , qu'une humilité monastique, et un renoncement à soi-même auquel personne n'atteindra jamais.
La recherche des véritables principes de nos actions
n'est donc pas une vaine curiosité. En nous montrant l'amour de nos semblables comme la source de tous les mouvemens généreux , de toutes les vertus qui en méritent véritablement le nom , elle nous enseigne combien il importe de ne pas laisser inutile ce germe précieux ; et si nous découvrons dans l'amour de nousmêmes une cause plus active , si une expérience terrible nous apprend que ce sentiment peut s'exalter devant des besoins qui n'ont rien de réel , et nous pousser au crime pour les satisfaire , nous saurons alors de quel intérêt il est pour nous de résister à des désirs qui éteindraient en nous les semences de la vertu. Nous chercherons à fortifier par l'habitude le sentiment de bienveillance et de sympathie naturelle contre lequel notre amour-propre combat trop souvent.
Il est avantageux aussi de distinguer les vrais caractères de la vertu , et de savoir que les actions qui en portent l'apparence peuvent n'être que des vices déguisés , si elles ne sont pas inspirées par l'amour de nos semblables , et n'ont pas pour fin véritable leur utilité et non la nôtre. La vertu n'est point arbitraire. Quels que puissent être les jugemens des hommes , elle ne peut exister dans des actions qui sont hors de la nature. Tout ce qui choque les principes de bienveillance , de compassion et d'humanité, est nécessairement mauvais et criminel. C'est toujours contre la nature, et non au-dessus d'elle, qu'on s'élève en agissant de la sorte. Laissons dire les sophistes qui ont intérêt à encourager ou à absoudre le crime : la vraie vertu est d'aimer son semblable. Gardons-nous aussi de restreindre ce titre, et de circonscrire lo cercle de ceux à c|ui nous devons
faire du bi en . Ce ne sont pas seulement les hommes qui sont liés à nous par un intérêt commun, ou par des opinions semblables : ce sont tous les hommes, ce sont tous les êtres organisés comme nous, pour lesquels la nature nous a doués d'un sentiment d'amour. Si nous ne chérissions que ceux qui pensent comme nous , si nous avions le droit de refuser tout sentiment àliumanité à ceux qui pensent autrement , demain peutêtre nous égorgerions ceux pour qui nous nous sommes passionnés aujourd'hui. Car qui peut répondre de leur persévérance et de la nôtre dans la même croyance et dans le même parti ? A quels signes d'ailleurs pouvonsnous reconnaître d'abord si un homme obtiendra ou non notre bienveillance ? Le jugement que nous porterons de ces dispositions politiques ou religieuses sera-t-il jamais assez prompt et assez sûr ? Il n'y a qu'un signe auquel on ne peut être trompé : c'est celui dont la nature a marqué tous les hommes , en les créant semblables .
Voyez combien de maux peut entraîner toute restriction , toute modification de ce principe général. Voyez les chrétiens, pour qui l'amour du prochain est une loi divine et un précepte fondamental , se déchirer dans des guerres longues et sanglantes , toutes les fois qu'ils ont appliqué le titre de prochain et de frère aux seuls hommes qui pensaient comme eux. L'intolérance politique et le fanatisme religieux sont également funestes aux sociétés, et détruisent également le iîonheur public , en anéantissant le principe des vertus , sous prétexte de le resserrer. Ne donnons donc aucune borne à un sentiment que la nature n'a pas limité.
Mais si nous voulons conserver sans altération cette inclination de bienveillance générale que nous avons reçue en naissant , ne cherchons point à multiplier ou à exciter les désirs de l'intérêt personnel. Évitons de nous mêler au mouvement qui entraîne vers les distinctions sociales la plupart des hommes dont la subsistance est assurée sans aucun travail. Craignons d'affaiblir la plus heureuse disposition de l'homme , et de diminuer en même temps le bonheur de notre vie , pour l'esjioir si souvent trompé de faire un peu de bruit ou de devenir un peu plus important. Si notre patrie est troublée par des orages civils , si elle est en proie à des factions qui se déchirent ^ c'est alors surtout qu'il importe à notre vertu et à notre repos de nous éloigner du foyer des affaires. C'est alors que nous ne pouvons rechercher l'avantage le plus mérité ou la récompense la plus juste , sans avoir pour rivaux ou pour ennemis la plus grande partie de nos concitoyens , et sans craindre de leur part tout ce que l'intérêt personnel peut inspirer de plus coupable. Aigris par les torts des autres , c'est en les imitant , et peut-être en les surpassant, que nous chercherions à les repousser.
Dans tous les temps, mais surtout dans les momens de troubles et de révolution , c'est en bornant ses besoins et ses désirs qu'on peut vivre paisible et sans reproche. C'est en écartant loin de soi les occasions de toute entreprise nouvelle de l'intérêt personnel , qu'on en prévient les effets nuisibles.
C'est ainsique La Rochefoucauld, convaincu par l'expérience que notre intérêt propre est le principe le plus puissant de nos actions, et qu'il ne peut être mis en
opposition avec celui des autres sans produire des inimitiés, et souvent des crimes, fut dégoûté de toutes les jouissances de l'ambition , et ramené dans la retraite de la vie privée. Cultivant les lettres sans prétention et sans rivalité , vivant au milieu d'une société choisie , où personne n'avait d'intérêt opposé aux siens , il ne connut plus d'autre besoin que celui du commerce de l'amitié et des communications de l'esprit. En lui donnant satisfaction , il ajoutait au bonheur et aux plaisirs des autres , bien loin d'attaquer leur intérêt ou leur amour-propre. Il fut donc heureux alors, et ne nuisit à personne , parce que ses réflexions l'avaient averti de se tenir en garde contre un principe d'action dont il avait tiécouvert la trop grande influence. L'exemple de sa vie nous apprend quel usage nous devons faire de ses maximes 5 c'est le supplément , et pour ainsi dire le commentaire pratique de son livre.