LA SAINT-JEAN'-BAPTISTE
Le temps des vaines démonstrations, des paroles mutiles est passé.
Quand bien même nous promènerions encore pendant dix ans nos bannières et nos chars de triomphe a travers les rues de nos villes, et que nous affirmerions que nous sommes le peuple le plus catholique et le plus français du monde, nous n’en serons pas P us respectes si nos actes ne confirment pas nos paroles.
Nos chants de gloire et d'enthousiasme n'empê-
cheront pas nos compatriotes de déserter par milliers le sol natal.
L’éloge de nos principes et de nos vertus fera rire
ni plus prospères, ni plus respectes qu’auparavant.
pratique occupons-nous moins de ce qui passe que de ce qui restera, et ce sera différent. ^
Dépenser plusieurs centaines de piastres en bannières et,en rubans, quand on n’a pas une seule salle
nationale, pas un institut, pas une bibliothèque, est un jeu d’enfants.
On dirait que tout notre patriotisme consiste à faire briller nos colliers et nos insignes au soleil, à jouer : Vive la Canadienne.
Un peuple a besoin de fêtes, dit-on, il est bon de lui rappeler, en l’amusant, le souvenir des grandes choses accomplies par ses ancêtres.
C’est vrai, mais il est des époques où il faut plus agir que parler, où les œuvres doivent remplacer les paroles.
Il faut que nous devenions anglais sous le rapport des affaires pour rester canadiens-français.
La société Saint-Jean-Baptiste doit montrer enfin qu’elle n’existe pas simplement pour organiser des processions. Il est temps qu’elle entreprenne quelque chose d’utile. Elle a tout ce qu’il faut pour cela ; elle peut, quand elle voudra, faire mouvoir les plus fortes influences.
Qu’elle le fasse donc !
On dit que, cette année, grâce à une suggestion de l’entreprenant et infatigable apôtre de la colonisation, on célébrera la Saint- Jean-Baptiste à Saint- Jérôme, et le produit de la fête serait consacré à la colonisation. '
Très bien ; voilà un but pratique.
Qu’on fasse cela, cette année, et qu’après la fête le bureau de direction de la Société se réunisse pour entreprendre la construction d’un édifice national, d’un institut digne de la population canadienne-française de notre ville.
Lorsque, pour organiser la grande fête nationale du 24 juin 1874, on a fait amender la constitution et les règlements de la Société, on n’avait pas seulement 1 intention de faire une fois une grande démonstration, mais de créer une association assez forte pour entreprendre et accomplir de grandes choses, des œuvres utiles.
Qu’a fait la Société jusqu’à présent ? De belles démonstrations, c’est vrai, mais rien de pratique.
Après- le 24 juin prochain, une réunion générale des membres de la Société Saint-Jean-Baptiste devrait avoir lieu pour discuter le projet que nous avons en vue et adopter des résolutions.
Si personne n’agit, si le bureau de direction ne juge pas à propos de prendre l’initiative, nous la prendrons.
Encore un rêve, va-t-on dire.
Lorsqu en 1874 j’ai fait les premières démarches pour l’organisation de la grande fête, on me disait la même chose, et cependant quel succès !
Pourquoi ne ferait-on pas, pour une œuvre utile et durable, ce qu’on a fait pour la fête d’un jour ?
Il liy a pas assez d’esprit public, dit-on, pour entreprendre, à l’heure qu’il est, quoi que ce soit.
On verra.
® ® Cî)
LE JUGE M'AOKAY.
Le plus grand des juges ; il a six pieds et quatre pouces ; tout en longueur, presque rien sur la largeur ; le tout surmonté d'un toupet qui se perd dans les nues.
Généralement, il y a dans ces grands corps beaucoup d’indolence, mais ce n’est pas le cas du juge MacKay, car il est tout mouvement, il ne tient pas en place ; la sybille sur son trépied n’était pas plus agitée qu’il l’est sur le Banc, quand il est de mauvaise humeur.
Le juge Mackay est un grand nerveux, lui aussi, nerveux-sanguin ; le sang le fouette et les nerfs l’agacent. C’est le seul moyen d’expliquer ses impatiences, son irritabilité, car il n’est ni blasé, ni sceptique, c^est un croyant et il a de l’argent.
On se demande pourquoi, étant riche, il se condamne à faire tous les jours tant de mauvais sang. Tl a peut-être peur de tomber, le jour où il s’arrêtera, comme ces grandes machines qui se détraquent quand elles cessent de marcher. Le juge MacKay avait de la réputation au barreau; c’était l’avocat anglais qui possédait le mieux son droit français. On
sait qu il fut un de^ avocats qui plaidèrent devant la Cour seigneuriale ; il se distingua dans plusieurs causes importantes, sachant toujours les traiter avec beaucoup de science et de logique.
Le juge Mackay n’est ni éloquent, ni brillant; il ne cultive pas les fleurs de la rhétorique et ne cherche pas plus à briller dans son style que dans sa personne. Il marche droit au but, guidé par son jugement et sa conscience, cherchant la vérité, s’impatientant quand il ne la trouve pas, et ne la reconnaissant pas toujours quand il l’a trouvée. Il faut lui donner ce qu’il mérite ; c’est un magistrat instruit, à l’esprit pénétrant et vigoureux, capable de comprendre les sujets les plus abstraits ; c’est un honnête homme dont la vivacité peut égarer quelquefois le jugement, mais qui ne fera jamais une injustice volontairement. Il a pous.sé la délicatesse de conscience jusqu’à remettre à de pauvres clients les sommes qu’il leur avait fait perdre par des décisions erronées. Un jour, se croyant obligé de rendre jugement contre une pauvre femme, il fut touché de phie et lui donna sur le champ le montant qu’elle réclamait justement, mais illégalement
M. le juge Mackay, qui n’a plus la même santé qu autrefois, devrait se retirer du Banc avant qu’on ne s aperçoive trop que le travail et l’âge ont fatimié ses facultés. Un juge qui a siégé à Montréal penant quinze ans, qui a entendu deux à trois cents causes par année, a besoin de repos et y a droit.
ilÉLAXGES niSTOIÎIQUES ET LITTÉRAIRES 141
LE JUGE TORRANCE
Un bon juge, honnête, laborieux, impartial et juste comme le juge MacKay, religieux, fervent même, lisant plus souvent la bible que Pothier, froid, impassible, presque toujours souriant, mais pas aussi doux qu'il paraît. Mesuré dans tous ses mouvements, parlant comme il marche, lentement, doucement, disant du même ton, le ton le plus mielleux du monde, ce qui le choque ou lui déplaît. S’il siégeait à la Cour d’Assises, il condamnerait les gens à mort avec l’air d’un homme qui leur rend un service.
Il passe des journées entières sur le Banc sans dire un mot, sans faire un mouvement, ses yeux seuls, qui roulent constamment sous ses lunettes, indiquent qu’il est animé.
S’il était né dans les Indes où l’immobilité e,st une vertu, il serait devenu l’un des brahmes les plus vénérés de ce pays.
L’ouvrage ne l’agace pas, le tourmente guère; il fait ce qu’il peut, consciencieusement, sans s’occuper de ce qu’on dira ou pensera. 11 vivra vieux car qui va lentement va loin, et ne se tournera jamais le sang. Cela n’empêche pas, cependant, qu’il fait beam coup d’ouvrage et dispose avec célérité des causes plaidées devant lui. Son esprit calmé, pratique, positif et sain lui permet de voir assez promptement le côté saillant, les éléments essentiels d’une cause.
Modeste, sans ambition, s’occupant encore moins que le juge MacKay de briller, il rend ses décisions en peu de mots, disant juste ce qu’il faut pour les faire comprendre. Les avocats trouvent souvent que c’est même trop juste.