‹ Mélanges historiques et littérairesChapitre 25 sur 64 · M. CHAPLEAU · texte numérisé non relu

M. CHAPLEAU

Il suffit de voir M. Chapleau pour se- convaincre qu’il a été sérieusement malade et qu’il l’est encore. Ees médecins, à Paris, lui ont dit qu’ils ne répondaient pas de lui s’il ne passait pas l'hiver dans un pays chaud et sec, l’Algérie par exemple. M. Chapleau, ne pouvant pas prendre un aussi long congé sans voir ses collègues, est revenu plus tôt qu’il ne voulait pour repartir bientôt. On croit qu’il ira passer l’hiver à la Havane.

M. Chapleau a une puissance de nerfs et une vitalité extraordinaires. Mais la meilleure machine s use, surtout lorsqu elle est soumise presque sans interruption a une pression illimitée II y a au moins vingt-cinq ans que M. Chapleau vit dans la fièvre et 1 excitation. Il disait à un ami qu’il avait pensé mourir pendant son voyage, mais qu’il n’avait pas eu peur. Il n est pas un homme, dit-il, qui verrait arriver la mort avec plus de résignation et quitterait la vie avec moins de regrets.”

Voilà une preuve que ce n’est ni le talent, ni le succès ni les honneurs qui rendent l’homme heureux ! Qui, en apparence, devrait être plus heureux

que ■NI. Chapleau ? Au banquet de la vie y eut-il jamais plus joyeux convive ? Etait-il possible de parvenir plus rapidement, de recueillir plus d'applaudissements, d’être plus entouré, choyé, encensé ? Etait-il possible d’obtenir plus de succès, d’apprendre et de comprendre toutes choses avec moins de travail ? Y eut-il jamais dans notre pays un homme mieux doué par la nature ?

Il est bien heureux, dit-on, de tous côtés.

On oublie toujours que plus un homme a l’esprit vif, l’imagination hardie, l’âme sensible et active, . plus il a vie besoins et de désirs, plus la soif du bonheur est grande chez lui et difficile à éteindre, plus il est sensible aux piqûres de l’injustice, de la jalousie et de la haine. Il est vrai aussi que les ennuis et les désenchantements de la vie sont surtout pénibles à celui qui n’a pas su s’y préparer. Mais c est une autre question. »

Nous voulions simplement constater c|ue l’homme le plus brillant de notre génération, rendu à l’âge de quarante-deux ans, n’a plus de santé, encore moins d’illusions. Il faut avouer qu’il n’est pas le premier, parmi les grands esprits, qui, après avoir cherché et goûté les bonheurs de la terre, se soit écrié :

“ Tout n’est que vanité ! ” Il en est cjui n’ont pas besoin de l’expérience pour pousser ce cri ; ils constatent la valeur des choses de la terre avant de les avoir vues de près ou d’y avoir été mêlés. Aux uns et aux autres il faut un fort sentiment du devoir pour remplacer les forces que donnent les illusions de l’ambition et du plaisir, les fumées de la gloire.

Mais trêve de philosophie. M. Chapleau sera peut-être le premier à trouver étrange qu’on ait pris tant au sérieux quelques idées vagues nées dans un moment de tristesse et d’ennui, sous un ciel sombre et que le premier rayon de soleil aura dissipées.

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