ALBANI
^I. Fréchette a préparé pour Albani une poésie qui fera sensation. Kvidemment le sujet a inspiré le poète et ce n’est pas étonnant ; la grande artiste mérite tous les éloges. Nous ne sommes pas généralement en faveur des ovations trop bruyantes qu on fait souvent à des actrices étrangères c[ui ont plus de talent que de vertu. Mais, pour Albani, c’est bien différent, elle nous honore autant par ses vertus et son caractère c|ue par son talent. Non seulement c’est une des plus grandes artistes du monde, mais c’est encore une grande dame, une excellente femme Elle a eu la force de résister aux enivrements du succès, aux fumées de l’encens, à toutes les séductions. Elle a d’autant plus de mérite que la vertu est rare dans ce grand monde artistique où elle vit.
Rien donc n.e doit nous empêcher de lui montrer que nous savons apprécier la gloire que son talent jette sur sa patrie, et que les applaudissements qui l’accueillent partout ont un écho dans nos cœurs.
Nous avons droit de la réclamer comme une de nos gloires nationales, de nous féliciter de ses triomphes.
vm: EEFORME RELIGIEUSE, SOCIALE ET NATIONALE.
Nous n’avons jamais vu dans les rues de Montréal autant d’ivrognes. Le jour ou la nuit, on ne peut faire un pas sans en rencontrer.
S’il n’y avait que cela encore. Mais ouvrez un journal, allez dans les cours de justice, dans les hôpitaux, les prisons et les asiles d’aliénés, et vous constaterez les ravages effrayants que fait l’ivrognerie parmi nous.
Les crimes, les folies, les misères et les maux qu’elle enfante formeraient des montagnes si on les réunissait. Que de femmes et d’enfants malheureux ! Que d’existences brisées ou dévoyées, d’intelligences détruites, de forces morales et physiques perdues !
Est -ce étonnant ?
Regardez donc toutes les maisons où, moyennant le paiment d’un certaine somme au gouvernement, tout homme a le droit de vendre de l’alcool. Estd possil.)le de faire un pas, de sortir de sa maison sans passer devant une auberge ? Comment l’ouvrier qui revient le samedi, avec le salaire de sa semaine, pourrait-il passer sain et sauf à travers les dangers semés sur sa route ?
MELANGES HISTOEIQUES ET LITTÉEAIRES 159
Après avoir subi victorieusement une dizaine d’assauts, il succombera souvent à l’auberge du coin.
On prêche, on écrit, on proteste, on fonde des sociétés de tempérance, on fait tout pour combattre le monstre, excepté ce cj^ui est nécessaire.
Que faut-il donc faire ?
Prohiber complètement la vente des boissons fortes dans les auberges ou la rendre très difficile en la soumettant à des droits de douane, d’accise et de licence considérables.
Le premier moyen serait le plus radical, mais non pas le meilleur à notre avis.
Diminuer le mal vaut mieux souvent que d'essayer à le détruire.
Le malheur, c’est que les gouvernements qui ont le remède en mains, qui d’un seul trait de plume pourraient tant faire, ne font rien.
Quatre ou cinq lignes dans nos statuts, remplis si souvent de choses inutiles, opéreraient une véritable révolution dans notre état social.
Ces quatre lignes, dit-on, feraient perdre au gouvernement local deux ou trois cent mille piastres.
Voilà le secret: c’est une question de revenus.
L’alcool constituerait l’une des principales sources de nos revenus ; ce serait un élément important de notre prospérité, de notre existence nationale !
Ce serait affreux si c’était vrai, mais est-ce vrai ?
Non.
Comptons ce que nous' coûte ce breuvage. Frais de justice, entretien des prisons, des asiles d’aliénés, des orphelinats, des hôpitaux; ajoutons le temps, le
capital et les talents perdus et additionnons. A quelle somme effrayante nous arriverions ?
Est-il possible de faire une comparaison entre ce que l’usage des boissons fortes nous fait gagner et ce qu’elle nous fait perdre.
D’abord, nous prétendons que le revenu des licences est presque complètement absorbé par le montant dépensé pour les gens que l’alcool conduit dans les prisons et les asiles d’aliénés.
V oilà les résultats directs.
Mais, indirectement, combien l'usage des boissons spiritueuses fait-elle perdre tous les ans à la richesse publique ?
Voyez donc couler ces flots d’alcool; ils charrient par millions l’or et l’argent dont nous avons tant besoin pour développer les ressources de notre province. C’est un fleuve immense, horrible à voir et à sentir, couvert d’épaves et de cadavres.
Comment les gouvernements peuvent-ils hésiter un instant à arrêter les ravages de ce fleuve infernal ?
Le premier devoir d’un gouvernement n’est-il pas d’empêcher ce qui ruine, abrutit et tue la nation ?
Afin de donner effet aux idées exprimées dans 1 article qui précède, je soumettais en i887, à la Chambre provinciale, un projet de loi que j’avais préparé avec l’aide des juges Dugas et de Montigny. L objet de ce bill était de faire disparaître les auberges qui encombrent nos rues, de permettre la vente de boissons spiritueuses dans les hôtels aménagés pour recevoir les voyageurs, moyennant une licence d un prix très élevé et variant selon le mombre de lits.
Des licences d'un prix minime devaient être accordées aux cafés et restaurants où des bières et vins légers seraient vendus. Lorsque je présentai mon projet de loi, AI. Alercier me dit : “ Alon cher David, comme nous arrivons au pouvoir, ne penses-tu pas que nous devrions y rester quelque temps ; si j’entreprenais de faire adopter ton projet de loi, je ne sais pas si je réussirais dans la Chambre, mais je sais bien que je serais battu aux prochaines élections et que toi-même tu ne serais pas réélu dans Alontréal- Est. Attendons.” De projet fut renvoyé à un comité spécial et je n’en ai plus entendu parler, je ne l’ai jamais revu. Inutile de dire que, lorsque je revins devant mes électeurs, aux élections de 1892, presque tous les aubergistes votèrent contre moi.
Je croyais alors et je crois encore qu'avant d’arriver à la prohibition, il serait sage d’adopter une mesure qui restreindrait autant que possible l’usage des boissons spiritueuses et en ferait disparaître les principaux abus. Je respecte les motifs qui inspirent les champions de la prohibition, j’admire leur dévouement, mais, vu les abus et les inconvénients de ce système rigoureux, vu la divergence d’opinions qui existe à ce sujet, je me demande s’il ne serait pas bon de faire l’essai d’une loi moins sévère, d’un moyen terme.
J’aurais voulu arriver à la prohibition par étapes, lorsque l’expérience aurait démontré que c’est le seul moyen de faire disparaître l’abus de l’alcool. C’est la politique que le gouvernement provincial paraît avoir adoptée. On verra, par les résultats, ce qu’il faut en penser.
162 MÉLANGES HISTOKIQUES Eï LITTÉEAIEES
Les mesures extrêmes sont souvent dangereuses dans certaines matières. Il est des maux, des abus qu’on peut diminuer mais jamais détruire complètement. Ce n’en est pas moins une question qui mérite toute l’attention des hommes publics.