LA FETE NATIONALE ET LA COLONI¬ SATION
Le 24 juin arrive avec son cortège de joies, de démonstrations nationales, de discours et d’effusions patriotiques. C’est un beau jour, c’est la fête des Canadiens-français, la fête d’un peuple fier, avec raison, de son origine, de ses traditions, de ses luttes et de ses triomphes. Partout, sur tous les points du continent américain, il y aura des drapeaux aux couleurs de la France, il y aura des voix qui chanteront les gloires de notre passé.
Ce sera un beau spectacle, un témoignage éclatant de notre attachement à la foi de nos pères, de notrç fidélité à notre héritage national.
Loin de moi la pensée de jeter une note discordante dans ce concours triomphant de toutes les voix de la patrie ; mais puisque vous me demandez un mot, à l’occasion de notre fête nationalé, je crois devoir dire le mot que je considère, dans le moment, le plus juste, le plus utile, le plus patriotique : Colonisons. . . .
Oui, colonisons, emparons-nous du sol, défrichons nos terres, restons dans la province que Dieu nous a
donnée en héritage, n’allons ni à droite, ni à gauche, ni au Nord, ni à l’Ouest, ni aux Etats-Unis, concentrons-nous, fortifions-nous sur le sol de nos pères, sur les vastes champs qu’ils nous ont légués au prixdes sacrifices les plus héroïques ; cessons d’émigrer, de nous diviser, de nous démembrer, de nous affaiblir au cœur, à la tête, là où nous avons surtout besoin de tout notre sang, de toutes nos forces.
Chaque époque a eu ses dangers, ses besoins, a ré- ^ clamé sa part de sacrifices, de dévouement ; le danger de la nôtre, q’est l’émigration ; le besoin, c’est la colonisation. Autrefois, c’était de l’héroïsme sur les champs de bataille, c’était du sang qu’il fallait pour sauver la patrie en danger. Aujourd’hui, c’est simplement de l'argent, de l’argent pour arrêter le sang, les intelligences, les cœurs et les bras qui s’en vont et dont nous avons tant besoin. Etant donné que le pouvoir, l’intelligence et le prestige appartiennent, dans la situation politicpie où nous sommes, à la majorité, et cpie la représentation des autres provinces, dans le parlement fédéral, dépend de l’accroissement ou de la diminution de notre population, chaque homme, chaque électeur qui part arrache une pierre à notre forteresse nationale, une goutte de sang au cœur de la patrie.
Chacpie recensement vient tous les dix ans retentir comme un glas funèbre dans les cœurs patriotes, car il grossit de sept, de huit, de dix, de douze, la représentation des autres provinces.
La province de Québec ne pourra jamais avoir plus de 65 députés ; elle est condamnée par la consti-
ilÉLAXGES HISTOKIQUES ET LITTEKAIKES
tution à rimmobilité, mais au moins elle pourrait empêcher la représentation des autres provinces de s'accroître, elle pourrait même la diminuer, si elle gardait sa population. Donc, garder notre population est le besoin suprême.
Or, n’ayant ni armée ni marine, et les professions libérales et le commerce étant encombrés, notre seule ressource, à part l’industrie, pour retenir nos gens et ramener autant que possible ceux qui sont partis, est la colonisation.
Mais il ne suffit pas de chanter les bienfaits de la colonisation, d’indiquer à nos compatriotes les immenses forêts qu’ils devraient défricher. Il faut les mettre en état de s’établir sur les terres nouvelles et de vivre en attendant le produit de leurs travaux.
Il y a des milliers de Canadiens-français qui voudraient bien défricher, mais qui n ont pas un sou pour payer le permis, le prix d’achat du terrain, pour acheter les outils les plus indispensables, les premiers grains de semence ; même les chemins leur manquent. '
Et on s’étonne que nos compatriotes désertent la
province de Québec !
Que faut-il donc faire ? Ce cjue font les peuples vigoureux, aux heures de danger, s unir dans un suprême effort de dévouement et de sacrifice pour forcer les gouvernements à agir, pour les aider au besoin, pour accomplir même ce qu’ils ne pourraient
ou ne voudraient pas faire.
Il faudrait organiser la croisade sainte de la colonisation, former une vaste association du clergé et
de toutes nos sociétés nationales, avec un bureau central composé des meilleurs hommes de la province, et des succursales da'ns les autres parties du pays.
Un programme sage, pratique, raisonnable serait élaboré, et toutes les forces vives de la nation seraient appelées à le mettre à exécution.
Qui pourrait résister aux efforts d’une pareille association ? Qui refuserait de faire sa part de sacrifices ? Qui ferait la sourde oreille à l’appel émouvant des chefs augustes du clergé et de la patrie, dans des assemblées immenses ? Quel spectacle réconfortant ce serait pour les vieux patriotes cjui s’en vont, plus ou moins découragés, vers la tombe, pour la jeunesse dont le patriotisme est justement inquiet!
Toutes nos sociétés Saint-Jean-Baptiste du Ca- .nada et des Etats-Unis comprenant qu’elles ne doivent pas se contenter de faire des processions, des démonstrations, pour affirmer leur patriotisme, se feront un devoir de se mettre à la tête de ce mouvement, de cette croisade en se disant : “ Dieu le veut ! La patrie le veut ! ”