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LES PETITS EMPLOYES

Lorsqu’on demandait autrefois au gouvernement provincial de faire des sacrifices pour la colonisation et l’instruction publique, les deux éléments les plus efficaces de nos destinées, il nous répondait que l’argent lui manquait pour faire ces sacrifices.

Je suis un de ceux qui, depuis trente ans, ont le plus écrit et parlé pour lui procurer les moyens de faire ce qu’il devait, afin d’assürer le succès de ces deux causes éminemment nationales. Je suis heureux de pouvoir affirmer maintenant cjue les ministres n’ont plus le droit de dire que l’argent leur manque.

Je me permettrai de dire ciu’ils ne peuvent plus alléguer cette excuse pour refuser à leurs employés un salaire convenable et suffisant.

A Québec comme à Ottawa, ministres et députés devraient se faire un devoir de reviser la liste des salaires et de rendre justice à qui de droit.

Tout homme a droit de recevoir pour son travail et ses services un salaire c[ui lui permette de vivre honorablement et d’élever convenablement une famille. Et les gouvernements, moins c|ue les individus, ont droit de se dérober à cette obligation.

On est heureux de constater qu’au Canada, dans la province de Québec, spécialement, les foyers sont peuplés d’enfants, que l’homme ne se dérobe pas aux charges de la famille. On voit dans ce fait réjouissant un gage certain de prospérité, de grandeur nationale. Prenons garde de pousser notre population à se poser des questions épineuses, à se faire une conscience dangereuse, à proportionner le nombre d’enfants au chiffre du salaire.

L’intérêt de la religion et de l’Etat demande que la paix et le bonheur régnent au foyer, que les habitants d’un pays soient contents de leur sort. Les doctrines funestes qui menacent l’avenir de la société mettent du temps à pénétrer dans un pays où le travail est abondant et suffisamment rémunéré, où les salaires sont convenables et raisonnables.

Or, je ne crains pas d’affirmer qu’il y a à Québec, comme à Montréal et Ottawa, partout, des centaines d’employés qui ne reçoivent pas un salaire suffisant pour faire vivre une famille ordinaire.

Dans les bureaux de poste, de douane, d’accise, dans les palais de justice, dans tous les départements publics, il y a des employés dont le salaire, après dix, quinze ou vingt-cinq ans de service, n’a presque pas augmenté.

Maintenant, quels sont ceux qui souffrent spécialement de cet état de choses ? Quels sont les petits salariés.

Quelle est la province où on a le plus droit de se plaindre ? Est-il besoin de le dire ?

Il est vrai qu’on recherche trop, peut-être, les em-

plois publics, mais il ne faut pas oublier que les jeunes gens qui ont reçu une bonne éducation, ont beaucoup de peine à se placer, que bien des carrières et des portes leur sont fermées, que presque tous les grands établissements industriels, commerciaux et financiers, les banques, les puissantes corporations, les compagnies de chemins de fer et de navigation sont en la possession de nos concitoyens anglais.

Combien de nos compatriotes réussissent à y entrer ? Très peu.

Tes professions libérales étant encombrées, il leur faut bien chercher ailleurs les moyens de vivre et de se faire un foyer. Et souvent, c’est pour être plus tôt en état de soutenir des vieux parents, un père, une mère, ou des sœurs qu’ils se font employés publics.

Mais, dit-on, les employés publics qui ne gagnent même pas leurs petits salaires, sont nombreux.

Est-ce une raison pour ne pas payer convenablement Ceux qui font leur devoir ?

Et puis, parmi ceux qui sont devenus apathiques, indifférents, combien ont été démoralisés par la lutte, l’inquiétude, les privations, la désespérance ? D’ailleurs, serait-il juste de refuser d’augmenter l’indemnité des membres du Parlement et du gouvernement, parce qu’il y a des ministres et des députés qui ne travaillent pas autant que d’autres ?

Non, je le répète, il n’y a pas de raison pour refuser de payer à l’ouvrier, à l’employé, à tout homme qui travaille, un salaire suffisant pour le faire vivre honorablement, lui et sa famille.

Tous les jours, aux bureaux de poste ou ailleurs, on confie des sommes considérables à des hommes c|ui ne savent pas où prendre l’argent nécessaire pour payer leur propriétaire, leur boucher ou leur épicier, pour éviter la saisie de leurs meubles. Est-ce juste? C’est cruel, barbare.

J ai reçu des lettres et obtenu des renseignements qui m’ont incité à revenir à la charge et à prier ministres et députés de prendre en considération la situation des employés publics.

COLONISOîsTS.

En 1660, la Nouvelle-France, encore à son berceau, était menacée de destruction. Ees Iroquois après avoir presque anéanti les Hurons, les alliés de nos pères, s’avançaient par bandes terribles, décidés cette fois à mettre tout à feu et à sang depuis Montréal jusqu’à Québec, afin d’en finir avec les étrangers et de rester maîtres du sol.

Les colons établis à Québec, à Montréal et à Trois-Rivières étaient désespérés, et semblaient n’avoir d’autre alternative que de vendre chèrement leur vie.

Seize jeunes Français, commandés par Daulac, entreprirent de se sacrifier pour sauver la colonie. Ils allèrent au-devant des Iroquois, les rencontrèrent au pied du Long-Sault; se battirent pendant huit jours un contre dix, et se firent tuer jusqu’au dernier, après avoir massacré plusieurs centaines de sauvages. Les Iroquois, honteux et effrayés du mal que leur avait fait une poignée d’hommes, jugèrent prudent de renoncer àdeur entreprise, et s’enfuirent dans leurs forêts.

En 1690, l’amiral Phipps partait de Boston avec une flotte de trente-cinq voiles, montée par deux

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mille hommes, et allait mettre le sièg-e devant Ouébec.

On crut bien, cette fois encore, que la colonie était perdue.

Mais Frontenac était gouverneur de Québec, et il avait derrière lui les Clermont, les Taschereau de Saint-Denis, les Tongueuil, les Sainte-Hélène et quelques centaines de colons héroïques comme Daulac.

Après quelques jours de bombardement et de combats où les Canadiens rivalisèrent d’intrépidité, l’amiral Phipps et ses officiers crurent, comme les Iroquois, qu’ils ne viendraient jamais à bout de vaincre de pareils hommes, et ils s’en retournèrent.

De 1/54 à i76o; les Canadiens luttent sans interruption, endurent toutes les souflrances de la guerre, se battent bravement à côté des soldats de Montcalm, et vengent la défaite fies plaines d’ Abraham en remportant la victoire de Sainte-Foye. Feur courage, leur héroïsme arrachent a leurs vainqueurs des concessions auxquelles ils doivent la conservation de leur religion, de leur langue et de leurs traditions nationales.

En 1812, oubliant leurs griefs contre les représentants de l’Angleterre qui les maltraitaient, et n’écoutant que la voix du devoir, ils volent à la frontière, sous la conduite de Salaberry et refoulent l’invasion américaine. Aussi fermes, aussi courageux dans l’arène politique que sur les champs de bataille, ils luttent pendant un demi-siecle pour conquérir la liberté et vont même jusqu’à entreprendre, les armes

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à la main, une lutte inégale, imprudente mais héroïque contre l’Angleterre.

En 1840, ils se rallient autour de EaFontaine et Morin et font la conquête définitive du gouvernement responsable.

Après avoir obtenu la consécration de la liberté politique et de leurs droits de citoyens anglais, ils s’occupent d’instruction publique et de colonisation. Des lois injustes, un système vicieux les empêchaient de s’établir sur les terres nouvelles, et leur fermaient les riches cantons de l’Est. Ils s’unirent pour mettre fin à cet état de choses déplorable et réussirent à obtenir ce qu’ils voulaient. On vit alors, dans des assemblées publiques, côte à côte Mgr Lartigue et Louis- Joseph Papineau, entourés de la jeunesse brillante et des hommes publics les plus marquants de l’époque.

Cette noble croisade donna un essor considérable à la colonisation.

Comme on le voit, toutes les fois que l’intérêt de la religion et de ’la patrie l’a exigé, les Canadiensfrançais ont répondu à l’appel de leurs chefs et fait leur devoir. Ils sont toujours les mêmes, toujours prêts à se dévouer pour une bonne cause, pour le triomphe d’un principe sacré, d’un noble sentiment, pour sauver la patrie en danger.

Or, le danger de l’heure présente, c’est l’émigration ; le besoin le plus pressant, c’est la colonisation.

On m’a demandé pourquoi je n’avais pas mis dans ce programme la question de l’instruction pratique, de l’enseignement technique, si nécessaire à notre époque.

Commençons par la colonisation et le reste viendra naturellement; il y a un projet qui, s'il était accepté, permettrait au gouvernement de faire les sacrifices rec[uis pour la colonisation et l’instruction pratique.

Ces projets ne manqueront pas le jour où les représentants du clergé et de toutes nos sociétés nationales s’assembleraient pour délibérer sur la situation.

On dit : à quoi bon ? Pourquoi aller se heurter à l’indifférence des gouvernements et à l’apathie du peuple ?

C’est le cri décourageant de ceux qui veulent trouver une excuse à leur propre indifférence. C’est une accusation injuste.

Que les chefs du peuple fassent leur devoir, qu’ils donnent l’exemple de l’énergie, qu’ils fassent appel au patriotisme de nôtre population, et l’on verra si cette population a perdu l’esprit de dévouement et de sacrifice de ses pères.

Mais non, je suis sûr qu’elle répondrait à l’appel du clairon, à la voix de ses chefs avec un enthousiasme admirable, et donnerait une leçon salutaire aux sceptiques et aux indifférents.

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