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LE CLERGE ET SA MISSION

Plus je vieillis, plus je me convaincs que le clergé est la plus grande force nationale et morale du pays, le moteur le plus puissant des œuvres de charité et de dévouement, le corps de l’état le plus ouvert aux idées généreuses, aux sentiments élevés. Combien de fois j’ai constaté que, sans le clergé, il est difficile de fonder une œuvre qui demande du zèle, du dévouement! C’est pour la conserver toujours, cette force bienfaisante, que je me suis permis parfois de mettre le clergé en garde contre certains abus d autorité, surtout en matière politique, et de lui dire des choses désagréables, malgré la sympathie que je lui porte. J’étais de bonne foi, j’étais convaincu que la religion souffrirait sérieusement de l’usage que des politiciens faisaient de son influence religieuse, et qu’il était dangereux de donner raison de croire et de dire que les catholiques, dans ce pays, n’étaient pas libres de parler et de voter suivant leur conscience et leur jugement. Les autorités romaines ont adopté cette manière de voir et nous avons eu depuis, dans une certaine mesure, la paix religieuse. Les relations entre le clergé et nos hommes

politiques n’ont jamais été plus amicales ; bien des préjugés sont tombés, beaucoup de rancunes regrettables sont disparues.

Jamais le clergé n’a été dans des conditions plus favorables pour accomplir sa bienfaisante mission parmi nous, pour exercer ^on action dans l’intérêt religieux, moral et national de notre population. C est lui qui, dans nos collèges, nos écoles et nos chaires paroissiales, forme l’esprit et le caractère du peuple,^ de ceux surtout qui sont destinés à le conduire, à exercer, dans certains milieux, leur influence sur leurs semblables.

C’est une grande et noble mission qui demande beaucoup de zèle, de dévouement et de tact.

Si les hommes qu’il a formés ne sont pas au point de vue moral et national ce qu’ils devraient être, si, dans la vie privée ou publique, ils commettent des fautes graves, on 1 en rend plus ou moins responsable. ' Voilà,” dit-on, ” les résultats de notre système d éducation. Naturellement les opinions, à ce sujet, sont souvent injustes ou exagérées.

Toutefois, dans nos collèges et nos écoles, on devrait plus que jamais stimuler chez les élèves le respect de soi-même et des autres et combattre des défauts qui sont de nature à nous amoindrir aux yeux des autres races comme Français et catholiques, à a leur faire méconnaître la valeur de notre formation morale, de notre système d’éducation.

Plus que jamais il faut former des hommes forts, a la conscience éclairée, aux principes solides, des hommes de caractère, de volonté et d’action, péné-

très du sentiment du devoir, capables de résister aux tentations, aux séductions néfastes, comme aux désenchantements si cruels de la Vie. On devrait les préparer à faire face aux dangers de l’avenir, leur indiquer les moyens de les combattre. Que de naufrages, que d’existences brisées, faute de connaissance, d’avertissement ou de direction ! Aux motifs religieux qui devront les guider, on devrait joindre le sentiment du devoir, le culte de l’honneur privé et national, le respect des lois, de l’autorité, de la propriété publique et privée, la crainte de tout ce qui est vil, vulgaire, grossier, de tout ce qui peut faire mal juger notre population.

A quoi nous servira-t-il de faire étalage de nos convictions religieuses et nationales, de célébrer sans cesse les vertus de nos ancêtres, si nos actes ne justifient pas nos prétentions, si, dans la vie publique comme dans la vie privée, nous ne valons pas mieux que les autres. Il est certaines vérités que le clergé devrait entendre ; Il devrait faire la distinction entre les hommes sincèrement religieux qui lui disent ces vérités dans son intérêt et pour le bien de la religion, et ceux qui, en dénonçant certains abus, sont inspirés par un mauvais esprit, par le désir de faire accepter des théories dangereuses. Ces hommes de bien se croyant mal notés, dans les cercles ecclésiastiques, pour avoir dit des vérités qu’ils croyaient utiles, finissent par se taire et laissent le champ libre à ceux que les scrupules religieux ne fatiguent pas. .

De ce qui précède, voici la conclusion.

Des Canadiens-français en général, nos prêtres en particulier, ont intérêt a ce que le clergé conserve son influence et son autorité pour le bien moral et national de notre population, A cette fln, ils devraient s’entendre pour faire ce que le bonheur et le propès de notre province exigent, pour empêcher ou éviter des abus, des fautes et des erreurs, des mécontentements et des irritations funestes à cette autorité.

Si nous devons avoir le plus grand respect pour le caractère, les vertus et les enseignements de nos prêtres et reconnaître, en toute occasion, leur zèle religieux et national, ils doivent, de leur côté, tenir compte de nos droits, de nos devoirs et de nos interets dans les sphères soumises à notre juridiction. Dans l’administration des fabriques, des écoles, des affaires publiques en général, ils doivent écouter les conseils des bons citoyens, prêter l’oreille aux plaintes qui souvent se font entendre. Il est toujours dangereux d’abuser de la bonne volonté, de la sympathie et de la générosité des gens, il est bon même quelquefois de modérer un zèle momentané, un excès de sympathie. Dorsque, sous l’empire d’un sentiment généreux, les citoyens ont contracté des obligations trop onéreuses, ils oublient qu’ils ont consenti à tout et ils cherchent à jeter sur d’autres épaulés la responsabilité de leur imprudence. Da construction des églises et des presbytères donne souvent lieu à des cas de cette nature.

Combien de fois des catholiques sincères, ardents

même, n'ont pas voulu dire ce qu’ils croyaient juste et bon, ou protester contre certains abus, afin de ne pas s’exposer à être mal notés par leur curé et par son entourage ?

Mais il faut avouer que dans la plupart des cas, le conseil privé est plus convenable, vaut mieux et a plus d’effet que la critique publicjue.

Convaincu comme je le suis que nos destinées dépendent en grande partie de notre clergé et de la sagesse de ses actes, que nulle autre autorité n’a autant d’influence sur les opinions, les sentiments de notre population, je ne puis me lasser de répéter ce que je crois nécessaire à la conservation de cette influence.

Avoir entre les mains les destinées nationales et morales d’un peuple est un grand honneur, une tâche glorieuse, mais aussi une lourde responsabilité. Savoir concilier dans un milieu comme le nôtre, les intérêts éternels de ce peuple avec ses intérêts temporels, avec les exigences de son progrès matériel et de son influence nationale, demande beauioup de sagesse et de prudence.

Le prêtre a été l’ami le plus fidèle, le plus dévoué, le conseiller le plus sage de nos pères, il était à côté d’eux dans leurs luttes et leurs souffrances, pour les fortifier et les consoler, pour leur apprendre à vivre saintement .et à mourir héroïquement. Sans lui, auraient-ils réussi à fonder une Nouvelle-France, à implanter en Amérique la civilisation française et le christianisme ?

Il doit continuer son œuvre de conservation nationale et religieuse, en tenant compte des besoins nouveaux, du progrès des idées, des exigences du

temps et de notre situation sociale et politique, en démontrant que le catholicisme, au lieu d’être un élément de faiblesse, est pour un peuple un élément de force morale et nationale, de vertu, d’honnêteté, de patriotisme, de véritable progrès, qu’enfin une société soumise a son autorité est une société de bons chrétiens, de citoyens vertueux et utiles, accomplissant avec zèle et intelligence leurs devoirs envers Dieu et la patrie.

Toutes les rigueurs dont j’ai été et pourrais être l'objet, ne m’empêcheront pas de -croire et de dire qu’il n’y a rien de plus beau et de meilleur sur la terre que le sacerdoce catholique et que nulle part plus qu’au Canada il n’a exercé son influence salutaire. Et c est sous l’empire de cette conviction que je me suis permis de dire des choses qui m’ont attiré ses rigueurs. Plus j’étais convaincu, plus je me croyais obligé de le mettre en garde contre certains abus en lui répétant ce qui se disait dans le monde où je vivais.

Il faut qu il y ait dans le monde des hommes qui aient le courage de dire des vérités désagréables même à ceux qu ils aiment ; c’est un rôle ingrat et qui demande beaucoup de courage, de discrétion, de dévouement et une force de conviction que les déboires ne puissent pas ébranler.

Ils sont nombreux ceux que la critique exagérée,

1 agression violente et les dénonciations humiliantes jettent dans l’indifférence ou le scepticisme religieux et national.

L’orpieil blessé fournit un grand nombre de recrues à l’armée des libres-penseurs.

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