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LES CAPITAINES DE MILICE

Un bon nombre de capitaines de milice furent destitués en 183/, pour avoir pris part aux assemblées orageuses qui précédèrent l’insurrection. Mon père, qui était capitaine, ayant assisté à la fameuse assemblée de Saint-Laurent, le gouverneur général lui fit adresser la lettre suivante :

“ Château St-Louis, 12 août 183?.

“ Cher monsieur,

“ L'attention du gouverneur en chef a “ été appelée sur le rapport fait par le Vindicateur, “d’une assemblée tenue à Saint-Laurent, le 15 mai “ dernier, et dans laquelle des résolutions recom- “ mandant la violation de la loi ont été adoptées. “ Comme on dit que vous avez pris une part active à “ cette assemblée, je suis chargé par Son Excellence, “ vu que vous tenez une commission de la Couronne, “ de vous demander si vous avez assisté à cette as- “ semblée et participé aux résolutions qui ont été “ adoptées, et, dans le cas où vous répondriez afïir- “ mativement, si vous avez quelques explications à “ offrir.”

“ J’ai l’honneur d’être votre obéissant,

Walcott, sec.

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Mon père était patriote, mais comme la plupart des principaux citoyens des paroisses de File de Montréal, il ne joua pas un rôle actif dans le mouvement insurrectionnel. Il répondit à la lettre du gouverneur qu’en assistant à l’assemblée de Saint- Laurent comme simple spectateur, il n’avait enfreint aucune loi, qu’il avait simplement usé du droit que possède tout sujet anglais de se renseigner sur les affaires publiques. Il ne fut pas destitué.

Le capitaine de milice était autrefois, sous l’ancien comme sous le nouveau régime, un personnage important. C’était le représentant le plus autorisé du gouvernement dont il était chargé de faire connaître et exécuter les ordonnances. Pendant longtemps, il exerça les fonctions de magistrat, de juge de paix.

Le mai planté en face de sa résidence indiquait son importance et le signalait à l’attention publique. L un des plaisirs de ma jeunesse était, le dimanche, de hisser le drapeau au bout du mai et de le voir flotter au souffle de la brise. L’installation de ce mai était 1 occasion de fêtes joyeuses qui se répétaient souvent, toutes les fois que les miliciens crovaient nécessaire de le' réparer, de le peinturer, de remplacer une cheville ou une corde ; les prétextes ne manquaient pas. Ils arrivaient, le matin du ler mai, par escouades, un certain nombre avec des fusils à pierre qui ne partaient pas du premier coup et qui n’avaient servi jusqu’alors qu’à tuer des tourtes et des canards. Lorsqu’ils étaient tous réunis, il fallait les voir et les entendre, riant, dansant, chân-

tant et tirant presque sans interruption des coups de fusil. Comme le capitaine avait été prévenu, il savait que ses braves soldats ne se contenteraient pas de chanter et de tirer du fusil, mais qu’ils auraient faim et soif. Aussi, il faisait provision abondante de viandes, de bière, de Jamaïque ; les pièces de^ jambon, de porc frais, les plats de boudin et de saucisse, les cruches de bière disparaissaient comme par enchantement. Lorsqu'il ne restait plus rien à manger et à boire, lorsqu’il n’y avait plus de poudre dans les cornes, les braves miliciens se retiraient heureux et convaincus d’avoir fait leur devoir. C’était à peu près la seule occasion qu’ils eussent de manifester leur goût des armes; c’était l’acte le plus important de leur service militaire. Pourtant non, une fois, le jour de la Saint-Pierre, après la messe, le capitaine les sommait de se réuhir à la porte de l’église, de s’aligner et après les avoir fait appeler, il leur faisait crier : “ Vive le Roi ” ou “ Vive la Reine,” et le pays était sauf, la paix assurée.

Comment veut-on que des hommes si ignorants du métier des armes, auxquels on ne cesse de répéter depuis cent ans que nous n’aurons jamais raison de craindre le fléau de la guerre, que le seul danger à redouter est une invasion américaine et que ce danger est illusoire, comment veut-on, dis-je, que ces hommes s’enrôlent avec enthousiasme pour aller se battre en Afrique ou en Europe ; qu’ils quittent femmes et enfants et abandonnent leurs champs où leur travail est si nécessaire, pour aller prendre part à une guerre qui les touche de si loin et si indirectement ?

Ce serait bien différent s’il s’agissait de défendre leurs foyers envahis, leurs familles et leurs biens menacés.

Après tout, le recrutement parmi la population rurale des provinces anglaises n’a pas eu beaucoup plus de succès. Rien de plus naturel, de plus facile à expliquer.

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