‹ Mélanges historiques et littérairesChapitre 55 sur 64 · LE JUGE JOHNSON · texte numérisé non relu

LE JUGE JOHNSON

Les vieux avocats se souviennent des boutades spirituelles du fameux juge Johnson, qui avait appris le français en France et le parlait avec tant d’élégance et d’éloquence.

Dans un banquet donné au juge Klzéar Taschereau, juge en chef de la Cour suprême, l’un des ora^ teurs de la soirée faisait l’éloge de la Cour suprême et disait qu elle était devenue une nécessité. A ces mots, le juge Johnson, dont la Cour suprême venait de renverser un jugement, se leva à demi et dit : “And necessity knozvs no kmi.”

Il rencontre, un jour, un juge de la Cour d’appel qui crut lui faire plaisir en lui annonçant que la Cour venait de confirmer l’un de ses jugements.

Vraiment, dit le juge Johnson, bien, je persiste quand même à croire que mon jugement était bon.

Un jour, le juge Johnson prit le chemin de fer pour aller tenir la Cour à Saint-Jean. A bord du train, se trouvait Alphonse Geoffrion, l’éminent avocat dont la mort a été si vivement regrettée. Inutile de dire que ces deux hommes d’esprit ne s’ennuyèrent pas ensemble. Le juge Johnson ayant demandé

à M. Geofifrion ce qu'il allait faire à Saint-Jean, celui-ci lui dit qu’il allait prendre part à une excursion en yacht, organisée par M. Macdonald.

— ■ Vous êtes bien heureux de n’être pas obligé comme moi d’aller respirer, pendant toute une journée, l'air vicié d’une cour de justice.

— Ne pensez-vous pas, dit M. Geoffrion, que vous pourriez trouver le moyen de vous joindre à nous ?

— Peut-être ; à quelle heure partez-vous ?

— A onze heures.

Le juge se rend au palais de justice qui était rempli de plaideurs, de témoins et d’avocats.

Aussitôt rendu à son fauteuil, il demande au greffier s’il y avait beaucoup de causes inscrites sur le rôle.

— ■ Oui, un bon nombre, répondit le greffier.

— ■ Les parties sont-elles prêtes à procéder ?

— Oui. répondirent plusieurs avocats.

— ■ Les témoins sont-ils présents ?

— ■ Ils doivent l’être, dit le greffier.

— Eh bien ! Donnez-moi la liste, je vais constater moi-même s’ils sont ici.

Alors, prenant la liste, il commande à l’huissier audiencier d’appeler John Molson.

L’huissier crie à haute voix : — John Molson !

— John Molson ne répond pas, dit le juge, M. le greffier, enregistrez le défaut du témoin de répondre à l’ordre de la Cour.

— Appelez maintenant James Hennessey !

L’huissier crie: — James Hennessey !

— Il n’y est pas, dit le juge.

— Appelez John de Kuyper.

L’huissier crie: — John de Kuyper.

John de Kuyper ne répond pas.

■ Vraiment, dit le juge, il faudra sévir contre ces témoins qui désobéissent aux ordres de la Cour. M. le greffier, ne manquez pas d’enregistrer leur défaut de comparaître. . . . Messieurs , dit-il en s’adressant aux avocats qui s’étouffaient pour s’empêcher de rire aux éclats, vous voyez bien que nous ne pouvons pas procéder en 1 absence de ces témoins importants. C est vraiment malheureux et j’espère cpie la chose ne se renouvellera pas. . . . La Cour est ajournée.

Le juge se hâte de quitter le palais de justice et se dirige vers le fleuve où le yacht est à la veille de partir.

Inutile de dire que les excursionnistes lui firent une réception enthousiaste. Regardant autour de lui, il vit un nombre considérable de bouteilles, portant les noms de Molson, Hennessey, de Ku)^per, et dit, s adressant à Geoffrion : “ Tiens ! je ne suis pas surpris que les témoins aient manqué à l’appel ils* étaient tous ici.”

Je lisais, il y a quelque temps, un livre intéressant, divulguant les traits d’esprit d’hommes célèbres.' Non moins amusant serait un livre contenant les bons mots, les plaisanteries et réparties spirituelles desLoranger (Thonias-Jean-Jacques), des Taillon, des Chapleau, des Marchand, des Langelier (Charles), des Lemieux (juge), des Fréchette, des ' Pacaud (Edouard), des Plamondon, des juo-es Johnson, Monk et Robidoux. ^

A propos du juge Robidoux, Mercier qui avait tant de talent, ne savait pas raconter une histoire. Voyageant, un jour, en compagnie de plusieurs amis, il voulut, comme les autres, égayer ses compagnons de route. On fit silence pour l’écouter et il commença son récit ; à mesure qu’il avançait, il regardait autour de lui et devenait inc|uiet ; personne ne riait. Enfin il finit au milieu d’un silence glacial, et surpris du peu d’effet qu’il avait produit, il dit à ses amis ; “ Personne ne rit ? Pourtant lorsque Robidoux a raconté la même histoire, il y a quelques jours, toutes les personnes présentes riaient aux éclats. Comment expliquer cela ? ”

“ C’est bien facile à expliquer,” dit son ami et ancien associé Fontaine : ” c’est que Robidoux la racontait mieux que toi.”

“ Il faut le croire,” reprit Mercier.

Page 1