LES OUVRIERS
Ils sont nombreux, ceux qui veulent améliorer le sort de l’ouvrier, du travailleur, et empêcher l’exploitation de son travail, qui désirent même qu’il ait sa part, une part proportionnée à son utilité, dans les grandes fortunes qu’il contribue à édifier. Mais ils sont nombreux aussi, ceux qui redoutent ses exigences et son influence, dans le monde politicjue et municipal, et qui donnent comme exemple le résultat de certaines élections. Us déplorent la facilité avec laquelle les ouvriers se laissent séduire par des paroles et des déclarations retentissantes, des professions de foi plus ou moins extravagantes et des appels enflammés à des préjugés dangereux ou à des sentiments respectables, mais déplacés' ou exagérés.
C’est surtout lorsqu’il s’agit de l’administration d’une grande ville ciue le suffrage illimité devient dangereux. Qui pourrait faire un député convenable n’a pas souvent les cjualités requises pour être un administrateur. “ La masse du peuple,” dit-on, “ est peu en état de faire cette distinction, et plusieurs élections en ont fourni la preuve éclaante.”
Les journaux et les hommes publics sont naturellement intéressés à capter la faveur, populaire, à
flatter la classe ouvrière, à exalter sa force et sa puissance, à encourager certaines revendications exorbitantes. On lui parle rarement le langage de la vérité, de la modération et du devoir.
Ils sont nombreux, heureusement, les ouvriers dont le jugement est sain, l’esprit droit, qui prêtent une oreille attentive aux conseils de la sagesse, de la modération.
C’est sur ces braves gens qu’il faut compter pour conseiller et diriger les ouvriers et faire accepter leurs légitimes revendications, pour conserver les sympathies de ceux qui s’intéressent à leur sort et leur veulent du bien.
Malheureusement, le suffrage universel ou quasiuniversel amoindrit souvent, dans nos grandes villes leur influence au profit d’éléments moins recommandables. On donne le nom d’ouvriers à des milliers de journaliers dont un grand nombre sont souvent des gens arrivés, depuis peu, de pays étrangers et dont le vote est quelquefois dicté par des motifs autres que l’opinion publique. Nos bons ouvriers doivent, dans leur propre intérêt et celui de la société, empêcher ces éléments plus ou moins hétérogènes de noyer leur influence.
Le fameux Lord Brougham a dit que le meilleur mode de suffrage est celui qui donne le droit de vote au plus grand nombre de ceux qui sont en état de donner un vote intelligent, honnête et indépendant. C est surtout lorsqu’il s’agit de l’administration des villes que ce principe devrait avoir son application. Ce qui se passe depuis quelques années le démontre d’une façon éclatante.
Les hommes publics et les journaux ne pourront jamais trop faire pour améliorer le sort du travailleur ; mais ils devraient prendre garde de ne pas mettre la société à la merci des éléments dangereux. Ils doivent se défier de la marée montante de la démagogie qui s'avance et menace de noyer la bonne et sage démocratie, celle qui veut gouverner le monde.