LES BESOINS DE NOTRE EPOQUE
Il est pour toutes les sociétés des époques de crises et de transitions, des moments d’incertitude et de danger.
Une nation vit pendant un certain temps des dévouements et des grandes vertus qui ont présidé à son origine ; l’auréole qui couvre son berceau illumine plusieurs générations, et le sang de ses fondateurs, encore humide sur le sol qu’ils ont illustré, parle aux cœurs, agit sur les âmes.
Le bien-être et la prospérité manquent rarement à une jeune nation ; la terre où elle a planté sa tente satisfait pleinement à ses besoins et à ses désirs.
Ce sont là deux principales causes du bonheur et de la tranquillité qui signalent les premiers temps de l’existence d’un peuple.
Plus tard viennent avec l’oubli du passé et les besoins du présent les époques de décadence morale et matérielle, et c’est alors que le patriotisme et l’intelligence sont nécessaires au salut et à la conservation d’un peuple.
La société canadienne-française a une origine et un passé magnifiques. La gloire ne lui a pas manqué
à l’ombre du drapeau de la France, et elle a conservé pendant longtemps les nobles sentiments et les glorieuses traditions de ses généreux fondateurs. Etablie par des missionnaires et des soldats, elle puisait dans le souvenir de leurs héroïques actions la force et l’énergie qui font les grandes nations.
De plus elle avait ce qui, sur ce continent, vaut mieux que la gloire, elle était riche : un sol fertile et immense lui offrait des ressources inépuisables ; pendant près d’un siècle elle a vécu dans la prospérité.
Notre jeune société est-elle ce qu’elle était et a-telle réalisé surtout ce qu’elle promettait ?
Peut-on affirmer c^ue nous sommes, comme autrefois sur ce continent, les représentants de ces sentiments chevaleresques et de ces traditions d honneur dont la France se glorifie ; que la religion et la probité sont aussi fermes et vivaces dans nos cœurs qu’ils l’étaient dans ceux de nos pères ?
Il y a certes encore du patriotisme et des sentiments nobles au sein de notre société, il y a de belles intelligences et de nobles caractères, mais il semble que le niveau moral de notre population a baissé depuis quelques années et qu’il se manifeste, dans les diverses classes qui la composnt, des éléments de décadence, des symptômes de dépression, des apparences d’amoindrissement.
Nous avons, au commencement de cet article, exprimé implicitement la pensée que l’état moral d’un pays subissait l’influence de sa situation financière : c’est une vérité incontestable. De corps réagit
constamment sur l’âme et lui communique ses afifections et ses souffrances ; de même l’ordre matériel exerce sur les facultés morales d’une société une influence heureuse ou fatale.
Un peuple ne vit pas que de sentiments, de souvenirs et de gloire, il lui faut du pain, et ce pain, il ne peut le gagner qu’à la sueur de son front. Ainsi Dieu l’a voulu dans ses décrets éternels, et, depuis six mille ans, 1 homme obéit à cette loi immuable, exécute cette terrible sentence. Vivre est donc le principal but de ses efforts, le point de concentration de ses tendances et de ses facultés.
Dans ce siècle surtout de positivisme et de matérialisme, le bien-être et la prospérité sont des éléments nécessaires du bonheur et de la conservation d’un peuple. Da patrie, pour la majorité des hommes, est le pays où ils vivent heureux, le gouvernement le plus populaire et le plus légitime est celui qui donne aux peuples la plus grande somme de bien-être et de prospérité.
L’Amérique offre une éclatante démonstration de cette vérité. Pourciuoi ce courant magnétique qui pousse vers ses rivages heureux les peuples de 1 Kurope ? Pourquoi cette considérable expatriation des enfants de la France et de l’Angleterre si enthousiastes de la grandeur de leur patrie et des immortels souvenirs de leur histoire ?
Est-ce 1 attrait des institutions républicaines, qui attire ces flots d’immigration ? Non, c’est le mirage séduisant de la fortune et de la prospérité matérielle, c’est le travail que l’industrie offre à des
millions de bras. L’Europe épuisée par le travail de plusieurs siècles ne suffit plus aux besoins de sa population, à l’énergie et à l’activité des nations qui l’habitent.
Pour nous, cjnels que soient les souvenirs glorieux de notre histoire et la noblesse de notre origine, nous n’en resterons pas moins en arrière des populations qui nous entourent, si nous ne tournons pas nos facultés et nos capitaux vers le développement de nos ressources matérielles. Il est glorieux d’avoir des champs de bataille qui s’appellent Carillon, Châteauguay, ou les plaines d’ Abraham, mais encore faut-il ne pas y' mourir de faim. L’esprit de tradition est louable, quand il sait se concilier avec les exigences et les besoins du temps, et qu’il n’est pas un obstacle au progrès d’une nation et au perfectionnement continu de l’humanité voulu par Dieu. D’ailleurs, ce n’est pas en restant pauvres que nous conserverons mieux notre foi et les vertus de nos pères, et que nous consoliderons notre existence nationale. Au contraire, la pauvreté nous détruira en nous faisant les humbles serviteurs des populations énergic^ues au milieu desquelles nous vivrons et en nous privant des moyens de faire respecter notre héritage national.
On attribuera notre infériorité à notre origine et à notre foi et on regardera comme des éléments de faiblesse ce qui fait, à juste titre, notre gloire et devrait être notre force. La foi n’exclut pas l’esprit d’entreprise; au contraire, il est dans l’ordre de la Providence que l’homme cherche constamment à
améliorer sa position, à acquérir les moyens de faire du bien à ses semblables et de créer une position honorable à sa famille, à ses descendants. C’est par cette noble ambition que s'opèrent les destinées du monde, et il n’est ni chrétien ni raisonnable celui qui enseigne et pratique le contraire.