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NOTRE MISSION

Nous avons dit que les Canadiens-Français devaient conserver leur langue et les institutions religieuses et nationales qu’ils tiennent de la France, pour être dignes de leur noble origine et répondre aux vues de la Providence. Or, c’est par les lettres que se fait surtout cette œuvre de conservation et de propagation ; c’est par la littérature qu’un peuple fait sentir l’influence de son génie, de sa nationalité.

Inutile de nous faire l’écho de tous les siècles et de tous les peuples, et de rappeler le souvenir de Rome et d’Athènes, pour constater une vérité aussi évidente.

Qu’il suffise de nommer la France. N’est-ce pas à ses savants, à ses poètes, à ses artistes et à ses orateurs c|ue la France doit l’empire intellectuel du monde et l’expansion de son génie et de son caractère national ?

Quand la France parle, l’univers écoute et recueille avec respect ses paroles, ses magnifiques accents.

La France est le Parnasse de l’Europe, le jardin littéraire où toutes les nations sont heureuses de

cueillir les fleurs les plus fraîches, les plus exquises de l’intelligence humaine ; son souffle répand sur le monde une chaleur vivifiante qui fait germer les grandes pensées, les sentiments généreux.

La poésie a implanté la civilisation française dans les pays où les balles avaient déchiré le drapeau de la France et décimé ses héroïques bataillons.

Sur ce continent d’Amérique, dont la race anglosaxonne a fait un immense comptoir et le théâtre de son activité et de son ardeur pour le développement des intérêts matériels, nous ne pourrons attirer l’attention du monde c^u’en remplissant, par l’expansion de nos nobles institutions, la mission civilisatrice que Dieu semble nous avoir destinée.

M. Rameau, cet écrivain distingué, qui a laissé de profonds souvenirs au Canada, affirme avec énergie que nous sommes appelés à exercer une action salutaire sur la civilisation en Amérique par le culte de la poésie et des beaux-arts, et que nos aptitudes et notre tournure d esprit nous rendent propres à cette mission.

Français par l’origine, nous le sommes aussi par le caractère et les aptitudes intellectuelles ; sur ce terrain du moins, nous avons le droit de porter la tête haute et d’affirmer notre égalité, notre supériorité même, en face des autres races. Files ne peuvent, elles-mêmes, s’empêcher de constater nos dispositions pour les opérations de l’esprit, et d’applaudir à nos succès littéraires et oratoires.

Du moment que les Canadiens-Français purent goûter à 1 arbre de la science, dont pendant si long-

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temps on les avait tenus éloignés, ils déployèrent de brillantes facultés dans les joutes parlementaires et littéraires.

On retrouva dans leurs discours et leurs écrits la vivacité de sentiment et l’élévation de pensée qui caractérisent les écrivains français.

x\u barreau, à la tribune et dans les professions libérales, dans toutes les branches où le succès et la supériorité dépendent des facultés intellectuelles -et morales, nous figurons au premier rang.

Les essais poétiques publiés dans nos revues et nos journaux depuis vingt-cinq ans ont révélé des talents qui, sous un ciel plus clément, se seraient élevés à une hauteur considérable.

Comment se fait-il donc que tous ces talents n’aient pas produit plus d’œuvres durables ?

La raison en est toujours la même: la pauvreté !

Il n’y a point de carrière, point d’avenir pour l’homme de lettres au Canada ; le talent poétique y est presque déplacé ; les muses n’élisent pas domicile dans un pays où elles ne trouvent ni gloire ni fortune.

Une seule voie s’offre ici aux aspirations de la jeunesse et à ses besoins d’existence, c’est celle des professions libérales où elle se jette pêle-mêle sans égard pour les exigences du talent et la diversité des aptitudes.

Bienheureux ceux qui, sur le grand nombre, viennent à bout de s’y créer un avenir ! les autres vont s’oublier et se faire oublier dans les bureaux publics ou partent pour les Etats-Unis.

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Il faudrait des Mécènes à ces talents que la pauvreté condamne à étoufifer le germe poétique dont Dieu avait orné leur âme. Dr, nous n’en avons pas. La fortune, le goût des lettres et la générosité qui font ces hommes précieux, manquent à notre société. Il faut, pour comprendre toute la portée de l’encouragement donné aux lettres dans un pays, un développement intellectuel que nous ne possédons pas encore.

Aussi, que de talents perdus ! Que d’existences flétries qui auraient fait la gjoire du Canada français et porté son nom et son influence chez les nations étrangères !

Combien qui ont brisé leurs ailes de désespoir et qui auraient pu dire, comme André Chénier, en se frappant le front ; “ Il y a pourtant quelque chose, là !

Inutile d’insister davantage sur ce pénible sujet.

Notre pensée est claire : l’accomplissement de cette mission civilisatrice qui semble nous être dévolue dépend de notre prospérité matérielle ; nous aurons des écrivains et des poètes qui donneront toute la mesure de leur talent lorsqu’ils pourront vivre du produit de leurs œuvres.

AFFAIKE GUIBORD.

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