AU LECTEUR
Aux essais nombreux de littérature mélangée publiés depuis quelque temps, je viens modestement ajouter ce volume, La plupart
des articles qu'il renferme ont été publiés dans les Revues et les Journaux. I] y a du nouveau cependant ; le tout a besoin de l’indulgence du lecteur.
REvJES ET JOURNAUX.
Idée du genre.—Premiers essais littéraires. —Influence favorable des recueils périodiques.—Action de la presse en Canada.— Revues :—L'’Abeille Canadienne.—La Bibliothèque Canadienne.—L'Observateur.—Le Magasin du Bas-Canada.— Le Répertoire National.—La Ruche Littéraire.—Le Journal de l'Instruction Publique.—L'Echo du Cabinet de Lecture Paroissial.—Les Soirées Canadiennes.—Le Foyer Canadien. —La Littérature Canadienne.—La Revue Canadienne.— 1/Echo de la France.—L'’Album de la Minerve, etc.—Journaux :—Le Canadien.—La Minerve.—L'Avenir.—Le Pays.— Le National.—Le Fantasque.—La Gazette de Québec.—Le Courrier de Québec.—Le Constitutionnel.—L'Ami du Peuple de l'Ordre et des Lois.—Les Mélanges Religieux.—Ie Moniteur Canadien.—L'Ami de Ja Religion et de la Patrie.—Le Canadien JIndépendant.—Le Patrie.—Le National.—La Réforme, etc., etc.
La littérature canadienne n’aeu,pendant longtemps, que la publication périodique pour seul écho. Dans toute littérature qui débute, il se fait sentir un besoin de rapprochement et d'union qui facilite la création
(1) Ce travail est destiné à faire suite à l’Aisloire de la Litlérature Canadienne, publiée par l’auteur, en 1874.
des essais littéraires. L'union est toujours la panacée suprême de la faiblesse. Longtemps le petit nombre des lecteurs ne permit pas au littérateur canadien de compter sur le remboursement des fonds avancés pour la publication de son livre, fut-il d’ailleurs le mieux écrit de tous les livres. Pendant longtemps nous avons été quelque peu comme en Suède, où le publiciste ne compte guère que sur deux cents lecteurs.
Les ouvrages d'utilité pratique et publique ont pu être édités à la faveur d'allocations du gouvernement, mais rarement, avant ces vingt dernières années, avons-nous constaté l’apparition d’un livre lancé dans le public par l'initiative individuelle. Sous ces circonstances le mode le plus rationnel était la publication périodique, revues, mélanges, magasins,etc. Ces publications pouvaient toujours compter, sinon sur des bénéfices capables d’indemniser convenablement les collaborateurs, du moins sur une recette assez ronde. Je crois que cette expression de la littérature des peuples jeunes s’est manifestée dans plusieurs contrées, chez nos voisins comme en Europe.
Le côté avantageux des mélanges littéraires est d'offrir à l'appétit du lecteur des mets variés, épicés et apprêtés selon le goût et l’art des divers collaborateurs. Ce sont, pour la plupart, des articles de courte haleine, des essais variés, et dont l'actualité du sujet fait le plus grand mérite.
Le goût littéraire s'est donc transmis, depuis un demi siècle, dans ces quelques pages, refuge sacré d’un art antique. Nos pères qui n'étaient pas des hommes de lettres, ne laissaient pas. cependant de
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travailler à un héritage littéraire qu'ils avaient l'intention de léguer à leurs descendants. Cette succession, toute pauvre qu’elle est, à été recueillie par nous sans bénéfice d'inventaire. A part les quelques journaux anglais et français qui les entretenaient il y a cinquante ans des choses de la politique, nos ancêtres charmaient leurs loisirs en rimant, le soir, au coin du feu, des vers médiocres qui faisaient les délices des lecteurs de La Gazette Littéraire, L'Abeille Canadienne, La Bibliothèque Canadienne, Le Fantasque, Le Ménestrel, L'Album de la Revue, etc.
D’autres publications ont remplacé ces dernières, et aujourd'hui on en compte un grand nombre
.destinées à se faire l'écho, non-seulement du goût
poétique, mais des progrès de la législation, de la médecine, de l’histoire et des sciences en général.
C’est dans les revues que la plupart de nos écrivains ont commencé à former leur style. Cest là qu’on trouve l'indice des bons talents, appelés jeunes encore à contribuer à la rédaction de ces revues. La jeunesse, toujours folle des vaines fumées de la gloire, se prépare avec soin à entrer dans ce temple fermé au grand nombre. Elle peut d nc s’y former, fortifier son talent en l’appliquant d’abord à des essais, et ensuite, à mesure que l'épaule peut soulever un fardeau plus lourd, écrire des ouvrages d’une portée plus durable.
Je n’hésite pas à donner à nos revues littéraires tout le mérite et l’importance qu’elles ont pris, surtout depuis ces dernières années. Mais nos mélanges se ressentent du malaise général qui atrophie l’atmosphére littéraire du Canada : le
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n MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES.
manque d'encouragement. Au milieu d'essais médiocres, d’une portée nulle, d'aucune utilité pratique, c'est à peine si vous trouverez quelques pages qui indiquent un talent mûr.
Les jeunes gens une fois qu’ils ont obtenu le droit de cité dans une revue, l’abandonnent juste au moment où l'éclat de leur mérite pourrait lui donner plus d'importance. Où se sert de ces publications comme d’une école, pour y faire un stage, se former, conquérir une palme, attacher son nom à la liste des
. littérateurs de son pays, puis son chapeau à la main,
la plume à l'oreille et un sourire à la fois dédaigneux et amer sur les lèvres, on fait une courte révérence au public.
Hélas! eux aussi s’en vont désenchantés. Cette bohème, tout à l'heure si fougueuse, si ardente pour produire, s’est faite vieille au premier souffle de la vie pratique ; elle a perdu l'illusion littéraire comme cette épave que le flot laisse surnager un moment pour la jeter avec plus de complaisance dans l’abime. Que nos revues soient assez prospères pour payer une collaboration choisie, elles seront slimentées du plus pur miel. Ce qui manque ce n’est pas l'écrivain, c'est l'argent: durus est hic sermo!
C’est le 1er Août 1818, que parut le premier numéro de la plus ancienne revue littéraire publiée en Canada :—L'Abeille Canadienne, journal de littérature et de science. Cette revue fut fondée et dirigée par M. Mézière, littérateur canadien qui séjourna longtemps en France. Il se publiait alors en Bas- Canada huit journaux politiques, tant anglais que français ; et, c’est afin de répondre à un besoin d’une
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autre nature qu’il fonda, à Montréal, un journal purement littéraire et scientifique, paraissant deux fois par mois, par livraison de 40 pp. in-8. Cette publication se continua jusqu’au mois de Janvier 1819. Elle fut interrompue faute d'encouragement. Elle forme un joli volume de 440 pages, texte serré. L’impression fait honneur à nos ateliers primitifs de typographie. Malheureusement ce-volume est devenu très rare. C’est à peine si on peut en constater l'existence dans nos meilleures bibliothèques. Le prix de l'abonnement était de huit piastres par année. Des progrès notables ont été faits depuis lors, car on s’abonne maintenant à la Revue Canadienne pour deux piastres par an. Et cette dernière publication est de beaucoup plus volumineuse et plus importante que l’autre.
Ce premier essai de revue littéraire est, on le comprend, d’assez mince valeur au point de vue de la littérature indigène. C’est plutôt une compilation d’écrits étrangers empruntés aux revues européennes. Nous y trouvons des anecdotes, des poésies légères, des démonstrations sur l’histoire et les sciences naturelles ; il y a de la variété, mais peu d'originalité. Les écrits d’origine canadienne sont rares ; on se borne à des aperçus timides sur la condition économique et politique du pays. Quoi qu'il en soit l'Abeille Canadienne reste encore la première borne qui indique le départ du mouvement littéraire en Canada. A ce point de vue, elle a un mérite réel. Elle a contribué à réveiller le sentiment du beau, à le former, à Pagrandir.
J’ai déjà eu occasion de parler longuement (1) de:
MicxEeL Bisaup, un des auteurs les plus infatigables de notre littérature nationale. C’est peut être l’écrivain qui nous rallie le mieux au passé ; il nous en a conservé les notions et les souvenirs. Son style même porte ce caractère antique qui rappelle le goût et la méthode d’un autre âge.
En 1825, Bibaud commençait la publication d’une revue périodique iutitulée: La Bibliothèque Canadienne, et qui plus tard fut succsesivement connue sous les noms de L'Observateur, Le Magasin du Bas- Canada, l'Encyclopédie Canadienne. Le tout forme douze gros volumes où sont compilés, entassés, sans ordre comme toujours, des écrits précieux et très savammint élaborés. Encore une fois je ne saurais trop louer le zèle infatigable de cet écrivain. Ila bien contribué à répandre les connaissances utiles et l'amour des lettres françaises dans ce pays. Longtemps il a lutté seul, à coté de Jacques Viger et de quelques autres. Ils ne réussirent à renverser les obstacles que par-une persévérance digne d’éloges.
La Bibliothèque Canadienne est un vaste champ où foisonne une foule de choses rares et neuves. On y trouve de tout : de l’histoire d’abord, car il semble que Bibaud en a fait son étude favorite ; ensuite, des écrits sur l’agriculture, la physique, la géologie, la géographie, l’économie politiqne, la topographie, etc. Si cette compilation, qui pêche sous le rapport de l'ordonnance des matières, se présentait à nous avec les dehors agréables de nos revues contemporaines, elle acquèrerait plus d'importance et devien-
(1) Hist. de la lilt. canadienne, passim.
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drait l’ornement des bib'iothèques privées, à cause de son caractère tout-à-fait national. Mais c’est à peine si nous pouvons la trouver dans les bibliothèques publiques. Quel intérêt, par exemple, 1vonsnous à lire, à chaque fascicule, une liste détaillée et longue des décès, naissances et mariages ? Pourquoi cultiver l’argot et l’anecdote dans un champ destiné à n'offrir au public que des travaux sérieux? Ce sont autant de détails importants auxquels l’auteur n'a pas fait attention. Les articles de fond sont écrits avec cette apreté, cette rudesse et cette sécheresse qui font le caractère dominant du style de Michel Bibaud. La pensée chez lui n'arrive qu’avec effort. Il est obligé de mouler sa phrase avant de la coucher sur le papier. Elle ne coule pas, elle arrive pesante et saccadée. Il représente bien la première phase de notre littérature ; il en a gardé l'empreinte dans ses écrits qui marquent à la fois de la rudesse et de l'originalité.
Lorsque Bibaud entreprit de publier La Büibliothèque Canadienne en 1825, il n’y avait pas une feuille périodique pour faire connaître les idées et les ouvrages qui avaient cours ailleurs. Il ne s’y publiait pas un seul journal littéraire ou scientifique en langue française. Le prospectus s'exprime ainsi: ‘“ Faire disparaitre ce qui peut réellement être regardé comme une tache à notre pays. répandre parmi la généralité de ses habitants la connaissance de ce que les sciences, les arts et les lettres offrent de plus agréable et de plus utile dans le commerce de la vie ; encourager et propager, autant qu’on peut le faire au moyen de la publication, parmi les canadiens,
tous les genres d'industrie dont leur pays est capable ; faire resortir, par une éloge méritée, les talents et les connaissances souvent trop inconnus ou trop modestes de nos compatriotes, morts ou vivants ; mettre au jour des monuments littéraires, des traits d’his toire, ou des faits à l'honneur ou à l'avantage du pays, restés jusqu’à cette heure dans l'obscurité ; inspirer à nos jeunes compatriotes le goût de l’étude et de l'instruction, et faire connaître ou entretenir parmi eux une noble et louable émulation ; enfin, faire connaître toute l’étendue du pays qu’on appelle ou qu'on peut appeler Canada, mieux et plus avantageusement qu’il ne l’est même de ses propres habitants ; tels sont les principaux objets que nous avons en vue, en entreprenant de publier LA BIBLIOTHÈQUE CANADIENNE.”?
L'œuvre capitaie publiée dans La Bibliothèque Canadienne est, sans contredit l’histoire du Canada de Bibaud, qui parut plis tard en volumes séparés. La Saberdache du Commandeur Vicer mérite d’être citée, avec quelques fragments de l’histoire du Canada du Dr. Jacques LABRIE.
Cette publication, commencée en 1825, s'arrête à 1830, et forme neuf volumes in-octavo, de 200 pages.
En 1830 Bibaud transforma sa publication en lui donnant le titre suivant: L'Observateur, ci devant la Bibliothèque (Canadienne, journal historique, littéraire et politique. Elle dura deux années, 1830 et 1831, et forme deux volumes de 400 pages in-octavo. Cette publication présente le même caractère que la précédente ; elle contient la suite de l’histoire du Canada. Je n'ai pu découvrir le motif qui ait pu engager l'auteur à changer le nom de sa revue,
Enfin, en 1832, cette publication apparait sous un autre non; c'est maintenant Le Magasin du Bas-Canada, ? vol. 250 pp. in-8. Elle ne dura qu’une année. En sorte que l’œuvre de. Bibaud comprend douze volumes et embrasse une espace de douze ans sans interruption.
Après un intervalle de deux ans, Bibaud fonda une nouvelle revue mensuelle, L'Encyclopédie Cunadienne, journal littéraire et scientifique. Cette nouvelle entreprise ne survécut qu’une année. L’Encyclopédie for:1e un volume de 430, in-8. On y lit avec intérêtles Antiquités Canadiennes que je crois être de la plume de Braun, jeune. Le reste présente un aspect très varié ; il y en a pour tous les goûts : histoire, géographie, topographie, minéralogie, industrie, agriculture, découvertes, inventions, questions légales et médicales. La plupart de ces articles ont été empruntés aux publications étrangères.
Tous ces volumes ont un défaut commun, celui d’être faits sans ordre, sans méthode. Une petite table seulement aurait pu remédier à cela. Mais Bibaud n’a jamais connu la valeur et l'importance d’une classification régulière. On se dispensait de ce luxe dans son temps.
N’empèche que nous devons des remerciments à Bibaud. Il a fait de nobles efforts pour cultiver les belles lettres à une époque très-difficile, Ses défauts sont empruntés à son temps. Ses recherches historiques sont véritablement méritoires. Ses données ne sont pas toujours appuyées sur des documents officiels, mais il y a un effort dans ce sens. Et c’est beaucoup! Car nous ne pouvons voir clair dans notre
passé que depuis 1840, depuis l’apparition du livre de Garneau. Bibaud a cependant préparé la voie à l'historien national du Canada.
De plus, cette série de volumes est la meilleure expression de notre littérature mélangée pendant cette période. Car, sauf deux ou trois revues éphémères qui parurent de 1825 à 1840, et quelques rares écrits recueillis dans le Répertoire National en 1848, ou publiés séparément, il ne nous reste que lesœuvres mélangées de Bibaud qui embrassent une période de près de quinze ans. Eu travaillant ainsi il s’est donc acquis des droits à notre reconnaissance. Bibaud est un vieil ouvrier de la pensée en Canada; je désire qu’on ne l’oublie pas. Tel qu'on le voit dans ses humbles publications, avec sa phrase sèche, sa méthode obscure, il ne laisse pas d’être admirable lors qu'on songe aux difficultés qui lui barrèrent le chemin. A ces titres, c’est sinon un littérateur distingué et brillant, du moins un homme instruit, un grand citoyen dont le nom se place à côté de son contemporain, Joseph-François Perrault.
En 1848, M. J. Huston entreprit la publication d'une compilation très précieuse et qui reste au milieu de nous comme un monument élevé à la gloire de nos pères dans la littérature nationale ; c'est le Répertoire National, en 4 volumes, in-8, 400 pp. Cette publication, commencée en 1848, ne fut terminée qu'en 1850.
Elle a d’autant plus de mérite de nos jours qu'elle est devenue très rare. L’auteur a eu le bon esprit d'en faire une œuvre éminemment nationale en ce qu’elle ne renferme que des essais