‹ Mélanges historiques et littéraires [microforme]Chapitre 25 sur 94 · PIERRE FORTIN · texte numérisé non relu

PIERRE FORTIN

Le capitaine ou le docteur F ortin, comme on l'appelle communément, est un bel homme de six eds et deux pouces, aux fortes épaules, au port ii:posant, que les Canadijens-. français sont fiers de reconnaître partout pour un des leurs. “ C’est un beau Canadien,” disent-ils, avec satisfaction.” Une phy-

sionomie noble et intelligente, des manières distin-

guées rehaussent l'effet de son extérieur remarquable et de sa tournure militaire. II naquit à Laprairie, près de Montréal, et fit ses études au collège de Saint-Sulpice, où il se fit remarquer par son intelligence et ses succès. Certaines anecdotes que nous avons entendu raconter par ses anciens compagnons de classe, prouvent qu'il était plutôt fait pour commander qu’obéir ; il avait des allures militaires qui fe convenaient pas toujours à ses professeurs. Son cours d’études fini, il étudia la médecine, prit ses degrés à l’Université McGill et s'établit à Laprairie. Lors des troubles de 1849, au sujet de l'indemnité des victimes de 37 et ’38, le gouvernement le mit à Ja tête d’un corps de police montée de 50 hommes, qu'on fit caserner à Laprairie. Les

circonstances ne permirent pas à cette police de rendre les services que l’on attendait, on a reproché dans le temps au Capitaine Fortin d'avoir enduré avec trop de patience des insultes qu'il ne méritait pas.

En 1852, il fut chargé par le gouvernement canadien de la protection des pêcheries dans le golte Saint-Laurent, et on lui donna le commandeme::t de la jolie frégate “ La Canadienne.” I] s’est fait, dans cette position honorable, une belle réputation de prudence, d'habileté et d'énergie, soit dans ses rapports avec les pêcheurs des côtes maritimes, soit dans ses relations avec les représentants des puissances étrangères. ‘“ La Canadienne ” à tou jours porté fièrement son drapeau sur les eaux du golfe, et son commandant savait le faire respecter et aimer :* il était aussi aimable que brave. Tous les printemps, lorsque le pavillon de la frégate flottait au grand mât au milieu des tourbillons de fumée, on se rendait en foule pour saluer son départ, et l'automne, On accueillait avec joie son arrivée, qui rendait le beau commandant à ses amis et aux dames dont il égayait les soirées d'hiver. C'était une heureuse vie, pleine de fortes et de douces émotions et de nobles occupations. Mais, un jour, le commandant dit adieu à sa frégate et à ses braves marins ; les populations maritimes qu'il avait protégées l'avaient chargé de représenter leurs intérêts dans les deux chambres. Il y a de cela trois ans ; il n’est pas pos- Sible d'apprécier exactement Je rôle de l'ancien commandant dans son nouvel élément ; autre chose est

de conduire une frégate à travers les flots de la mer et de conduire sa barque à travers les orages politiques ; autre chose est de commander à des matelots et de parler à une assémblée de députés. Cependant, les premières armes politiques du représentant de Gaspé font présager de beaux succès dans sa nouvelle carrière. Il parle facilement les deux langues et prend la parole avec beaucoup d'effet et d'à-propos, chaque fois qu'il s'agit de l’importante question des pêcheries et de la création de notre marine. Il a, sur ces sujets importants, des connaissances précieuses pour la Chambre et le gouvernement.

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LE RECEN SEMENT,

Pour la première fois, peut-être, depuis l'établissement de ce pays, il ÿ a un vide dans la perspective brillante que notre reproduction merveilleuse offrait à nos regards ; pour la première fois, il

‘y a une ombre, une ombre lugubre dans le tableau de nos destinées nationales.

Au milieu des luttes et des dangers sans nombre qui nous assaillaient, lorsque le ciel de la patrie était sombre, que la tempête hurlait autour de l'arbre national, nous nous consolions dans la pensée que si le vent faisait tomber de cet arbre quelques feuilles, de nouvelles racines venaient, à chaque instant, l'attacher plus profondément au sol. En voyant la population canadienne s’agrandir et se multiplier par la seule force de sa reproduction naturelle à l'égal

‘ des autres nations, les pères de la patrie plongeant leurs regards dans l'avenir, disaient avec fierté que l'immense région laissée à notre expansion n'était PaS trop grande pour nous, et qu'un jour cet arbre Puissant la couvrirait tout entière de ses rameaux | et de ses fruits.

Confiants dans nos forces et dans In Providence qui nous avait conduits à travers tant de misères et de: dangers, nous nous endormions en révant de nos glorieuses destinées. Depuis quarante ans surtout, nous nous bercions dans nos souvenirs et nos illusions, au souffle de la brise qui enflait nos voiles et entrainait notre barque.

Hélas ! nous oubliions les conditions d'existence imposées à tout être humain, à toute nation ; nous oubliions qu'il est dans l'ordre de la Providence que l’homme travaille sans jamais se reposer, que l'intelligence lui a été donnée afin qu'il évite les dangers semés sur ses pas et.cherche sans cesse de nouveaux moyens de progrès et de développement. Nous oubliions enfin que, à l'exemple de Sisyphe, il nous faut tourner constamment ce rocher qu'on appelle le progrès, si nous ne voulons pas en être écrasés.

Aussi, pendant que nous prétions l'oreille aux sirènes qui nous charmaient en chantant nos gloires, nous n’apercevions pas les écueils vers lesquels nous marchions. Chose étonnante et triste à constater ! c’est depuis la fin de nos combats que date l'ère de notre décadence.

Mais à quoi servent les phrases ? Ce sont des faits qu’il nous faut. En 1814, nous étions 100,000 : en 1831, 380,000 : en 1844, 524,307 : en 1851, 669,- 528; en 1861, 847,615. C'est-à-dire qu'ayant toujours grandi dans la proportion de trente à quarante pour cent, par dix ans, au taux de 3-60 à'4.25

Par an, nous devrions être aujourd’hui au moins 1,116,566.

Or, quoique nous ne connaissions pas encore le chiffre exact de la population d'origine française dans le recensement qui vient de se faire, -:us n'hésitons pas à dire qu’elle ne s'est pas accrr-. depuis

En effet, le chiffre officiel de toute la population bas-canadienne est de 1,190,505 âmes. Or, de ce chiffre il faut retrancher 15,000 âmes que l'immigration nous a apportées, et au moins 329,000 d'origine anglaise, irlandaise, etc., etc., :ar la population anglaise, qui était de 268,951 âmes en 1861, a dü augmenter d'au moins 60,000 pendant les dix dernières années ; ce qui laisse environ 846,505 âmes pour la population d’origine française,

Où est allée la différence de 303,495 âmes entre ce que nous sommes et ce que nous devrions être ? Qu'est devenue l'augmentation naturelle de notre population depuis dix ans? Est-ce la guerre ou quelque terrible épidémie qui nous l’a enlevée ? Non, nous n'avons eu aucun fléau, depuis dix ans. Pourtant oui, nous avons eu un fléau, le fléau de l'émigration ; c'est lui qui a détaché du tronc national tant de rameaux pour en joncher le sol américain.

Mais, va-t-on dire, le recensement de 1861 n'était peut-être pas exact et avait grossi le chiffre de notre population ? Non, c’est tout le contraire, nous aurions dû être plus nombreux même à cette époque.

M. Rameau, qui nous a laissé des études si profondes sur l'avenir de la race française en Amérique, avait calculé en 1859, que l'accroissement na-

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turel des 669,528 âmes que nous avions en 1851 aurait dû produire 980,000 âmes en 1861 au lieu de 847,615.

Ce calcul est certainement exact, car la différence de 132,385 entre ces deux chiffres, ne dépasse pas le nom're des Canadiens-Français qui ont émigré aux Etats-Unis de 1851 à 1867. Or, si nous avions été 980,000 en 1861, ce n'est pas 1.116,566 que nous devrions être en 187 1, mais environ 1,372,000. Or, : comme nous ne sommes à peu près que 846,505.

âmes, c'est donc 525,495 âmes que nous avons perdues depuis v:ngt ans.

Ce n'est pas tout encore.

Les Canadiens-Français avaient commencé à émigrer avant 1851. M. Rameau disait que depuis 1760, l'émigration avait enlevé au moins 155,000 âmes, à différentes époques, et que l'accroissement composé de tous ces émigrés, s'ils fussent restés dans le pays, aurait produit, en 1859, 5 à 600,000 habitants de plus.

Prenant pour base Jes chiffres les moins élevés, afin d'éviter toute contradiction, nous arrivons à la conclusion fatale, qu'au lieu de 850 à 900,000, il devrait y avoir de un million 300,000 à 1,400,00 Canadiens dans la province de Québec. Et sans faire le recensement des Canadiens qui vivent hors du Bas-Canada, nous ne craignons pas d'affirmer qu'il y en a au moins 600,000 dispersés sur le continent américain, dans le Haut-Canada et les Etats- Unis. Il peut y en avoir même de cent à deux cent mille de plus, car nous étions si effrayés des chiffres

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qui se déroulaient devant nous pendant nos calculs, que nous les réduisions autant que possible, afin de ne pas être accusé d'exagération,

Ajoutons que la Proportion de la population an-

tional, la population Canadienne-française ne s'arrête pas sur la pente de la décadence, la moitié de ja

si le patriotisme n'est pas complètement éteint dans le cœur des Canadiens-Français, ils devront produire d’un bout du pays à l’autre un immense sentiment de douleur et une puissante réaction.

Nous les soumettons sans passion, mais avec amertume à tous ceux qui s'occupent de nos destinées, et nous les prions de ne pas chercher à en diminuer l'effet et la portée, par des subterfuges criminels. Nous les prions aussi de cesser d’insulter à la Providence, en disant que c’est elle qui a fait cela.

Que dirait-on de celui qui voyant sa mère se débattre au milieu des flots se contenterait de dire : “ C'est la Providence qui le veut.” Paurrait-il en. suite faire un pas à travers le monde sans que, de tous côtés, des voix irritées lui crient : “ MalheureUX, qu'as-tu fait de ta mère ? ”

Il est dans l’ordre de Ja Providenc: que l'homme, avant de se courber devant la fatalité, fasse tout pour éviter le mal qui le menace, et il n'est ni rai-

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