PIERRE-LUCIEN MALO
Le célèbre Pierre-Lucien Malo a encore été volé.
On sait que M. Malo habite, sur la rue Saint- Louis, une maison qui n'indique pas l'opulence de son possesseur. C'est là qu'après une vie agitée, cet antique citoyen coule des jours paisibles, ne songeant plus que par habitude à ses intérêts. Victime, plusieurs fois déjà, de l'ingratitude de quelques-uns de ses compatriotes qui passent la dernière moitié de leur vie à lui arracher ce qu’ils lui ont si généreusement payé pendant la première moitié, il vit dans la solitude et la crainte des homtnes de son temps.
Qui a vu une fois Pierre-Lucien n'oublie jamais cette figure abrupte et pittoresque comme le Cap des tempétes, sauvage et grandiose comme le Pic Eternité. sur les bords du Saguenay, terne et chiffonnée comme des billets vieillis de ses mauvais débiteurs. C'est bien son malheur, qu'ils soient si faciles à reconnaitre ; les voleurs en abusent. On dirait vraiment que le bien de Piere-Lucien est leur bien tant ils mettent de sans-gêne à le prendre. Ils font comme ces joyeux compagnons qui vont sans cérémonie dans les armoires de leurs amis chercher cravate, chemise ou pantalon.
Il y a de cela huit jours ; c'était Ja nuit, à l'heure des mystères et des crimes ; Pierre-Lucien dormait profondément, aux rgyons de la lune, qui venait à travers la fenétre caresser sa candide et innocente
+ Son esprit flottait dans des rèves d'or et d'argent qui imprimaient à ses lèvres un sourire angélique. A cette heure de calme et de repos pour les justes, deux hommes, deux monstres, sans doute, s’introduisaient dans la maison de Pierre-Lucien et passaient la nuit dans la cave à boire quelques restes de bière perdus au fond d'une cruche de 1837, Mais ce n'était pas Pour si peu qu'ils étaient venus là. Le matin, au moment où l'aurore, avec ses doigts de rose, entr'ouvrait les portes dorées de l'Orient, et les paupières de Pierre-Lucien, ces deux hommes, dont la figure était masquée, pénétraient dans ‘sa chambre à coucher, lui sautaient à la gorge, et tirant de grands poignards, ils le sommaient de leur dire où était son argent. Pierre-Lucien, qui pousse le désintéressement rare, dans notre siècle, de préférer la vie à l'argent, ne se le fit pas dire deux fois: il indiqua, d’une voix étouffée, l’endroit désiré. Les voleurs y trouvèrent $2,000. C'était tout ce qu’il y avait dans la maison, et ils n’osèrent pas lui demander un chèque sur la banque.
Mais ce n’est pas tout: ils lui fifent jurer, en lui appliquant la pointe de leurs poignards sur la poitrine, de ne faire aucun pas, aucune démarche pour les faire arrêter, et le laissèrent pétrifié de terreur et complètement dégoûté des choses de ce monde.
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On dit que cette dernière affaire a achevé de ruiner sa confiance dans les hommes et qu'on pourrait bien apprendre, ces : jours-c} qu'après s'être dépouillé de tous ses biens en faveur de.ses anciens débiteurs, Pierre-Lucien est entré chez les Trappistes. Toujours est-il que rien au monde’ ne peut lui arracher un seul mot capable de mettré la police sur les pistes des voleurs. Pierre-Lucien, fidèle à son serment, refuse de parler, il a toujours présentes à l'esprit ces paroles terribles que les brigands lui jetaient dans les oreilles en partant : “ Si tu dis un mot, tu es un homme mort.” Or, il veut vivre, il trouve que la vie est bonne, malgré les épreuves dont elle est remplie,
Ce pauvre Pierre-Lutlen Malo, les persécutions ne l'ont pas épargné. Il n'y à pas si longtemps qu’un de ses débiteurs, sommé de lui payer un billet dont les intérêts égalaient le capital, avait recours à un moyen vraiment injuste et malhonnête de se libérer de sa dette. Ayant demandé à Malo de lui laisser voir le billet, il le saisit, le déchira en petits morceaux, l’avala et se hâta de s’en aller péndant que Malo au désespoir criait comme un possédé : ‘“ Au voleur.” Lorsque l'aventure fut connue, il y eut un éclat dé rire genéral, Pierre-Lucien Malo, malheureux jusqu’au but, fit arrêter son débiteur qui fut acquitté, faute de preuve.