TRIBUNS ET AVOCATS
L’hon. Charles Langelier était un des orateurs politiques les plus populaires de son temps, un lutteur redouté de ses adversaires. Ses bons mots, ses tirades vigoureuses, ses réparties fines et inci-
Sives, avaient de grands succès. Ajoutons à cela un extérieur imposant, une taille élevée, une stature puissante et une figure agréable, le caractère le plus aimable, et j’on Pourra se faire une idée de son empire sur une foule.
Un jour, dans une assemblée politique, comme il parlait d'agriculture, un électeur lui dit :
à — M. Langelier, vous n'êtes pas assez fort en : agriculture pour nous en parler. Cette interruption +
emusa naturellement les électeurs. Aussi M. Lan- 4
gelier se hâta-t-il de dire :
— Ecoutez, vous, mon ami, fort en agriculture, eh bien!
Vous poser une question à la
pas répondre.
— Faites-la donc votre question, dit l'électeur.
— Bien! dit M. Langelier, pourquoi les moutons blancs mangent-ils plus que les moutons noirs ?
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— En voilà une question ! =.
— Comment, en voilà une question. C’est une question agricole et importante.... Vous vous en moquez parce que vous n'êtes pas capable d'y répondre, malgré votre science agricole. Eh bien ! moi, si ignorant, d’après vous, je vais répondre à cette question.... Si les moutons blancs mangent plus que les moutons noirs, c’est parce qu'il y a plus de moutons blancs que de moutons noirs.
Inutile de dire qu’il mit les rieurs de son côté.
Une autre fois, il parlait dans le comté de Rouville, et il avait pour adversaire un jeune avocat du nom de Boisvert. M. Langelier racontait certains faits politiques bien connus et, à chaque instant, M. Boisvert lui criait : “ Prouvez-le” M. Langelier avait beau dire que’ les faits qu’il alléguait étaient de notoriété publique, M. Boisvert criait toujours “ La preuve, la preuve ! ” :
— Voyons donc, M. Boisdur, soyez donc raisonnable, dit M. Langelier.
— Je ne m'appelle pas Boisdur, Monsieur, mon nom est Boisvert. L
— Eh bien ! Prouvez-le, moi je prétends que votre nom est Boisdur, ;
-M. Boisvert ne put s'empêcher de partager l’hilarité des électeurs, et il ne crut pas devoir interrompre davantage M. Langelier.
Une autre fois, à Joliette, je crois, il fut interrompu par un électeur qui lui demanda s’il était vrai que, dans le comté de Laprairie, il avait pris part à une organisation pour faire voter des morts dont les noms étaient ifiscrits sur les listes électorales.
MÉLANGES HISTORIQUES gr LITTÉRAIRES 997
— Oui, c'est vrai, répondit M. Langelier.
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une —Comment ? Vous l'avouez !
s en — Oui je l'avoue et je m'en glorifie, Ces pau- + ré- vres défunts étaient dans le purgatoire pour avoir ‘a ien ! voté en faveur du parti conservateur, nous les avons ‘e re à fait voter pour les libéraux afin de réparer leur ‘à gent faute, et ils sont montés au ciel. .
plus — Dis donc, Batiste, cria un électeur, j’cré que-fu ! ferais mieux de le laisser parler. | — J'cré ben que oui, reprit Batiste, ou- :
t du CE ains à y M. Parmi les tribuns politiques qui, il y a trente et elier Quarante ans, avaient du succès dans les assemblées 1 t de publiques, on remarquait plusieurs cultivateurs, ik ‘La entre autres, MM. Charles Daoust, Sixte Coupal, Pl : Petrus Labelle, Jean-Baptiste Guévremont, Benoit ù son- Bastien, Gaudet, du comté de Nicolet et Benoit, du comté de Chambly.
mon Petrus Labelle était plutôt entrepreneur que cul- tivateur. Il était bâti ‘en hercule et son langage que
aui ressemblait à sa stature, était vigoureux, solide, Ses luttes contre Bellerose sont légendaires. Belle- Phi- rose n'était pas un jouteur ord'naire ancien maître
om- d'école, il avait plus d'instruction que Petrus et ma-
niait la parole comme il avait manié le martinet, avec ter- une rigueur impitoyable. T1 a eu pour adversaires vrai
= des hommes brillants, entre autres le fameux Sirt à méon Morin, mais il redoutait bien plus les àpostrophes et les sarcasmes de Petrus que les phrases .
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dorées de Morin. Ils n'étaient pas scrupuleux, ni l'un ni l’autre, dans le choix de leurs mots, de leurs comparaisons, dans leurs affirmations. On vit un jour Bellerose, chaque fois qu'il faisait une affirmation, baiser l'Evangile qu’il tenait à la main.
Après Petrus, il eut à lutter contre Benoit Bastien qui, sans avoir la moindre instruction, s’exprimait avec une facilité et un brio remarquables. Il avait
. une façon amusante de dire qu’il n'avait pas l’avan-
tage d’être instruit comme M. Pellerose, ni d’avoir été comme lui maître d'école, mais qu'il n'avait pas peur de son martinet dont gardaient un mauvais souvenir tous ceux qui en avaient essuyé les coups.
M. Jean-Baptiste Daoust, des Deux-Mnntagnes, a pu se faire élire pendant vingt ans malgré les efforts et l’éloquence des Prévost et des Marsil. Il parlait : avec une abondance et une correction peu ordinaires chez un cultivateur.
Mais le plus fin, le plus retors était Jean-Baptiste Guévremont, “ P'tit Batiste,” comme les gens l’appelaient. Il était de Sorel et s’il n’avait pas le bras mortel, il avait une langue redoutable qui. faisait le désespoir des grands lutteurs de l’époque. Il leur lançäit des traits perfides, des apostrophes hérissées d’épines, et maniait le sarcasme avec un succès qui amusait les foules.
Un jour, drns une assemblés publique à Sorel,
‘ un M. Lamer, prenant la parole après lui, parlait avec
une excitation qui allait toujours grandissante. P'tit Batiste, l'interrompant brusquement, s'écria : “ Prenez garde, messieurs, prenez garde, la mer monte.” Et la foule de rire, ÿ Compris M. Lamer.
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Quelque temps avant la mort du juge Curran, je lui rappelais la remarque ironique dont nous avions été l'objet de la part de M. Luc-Hyacinthe Masson, ancien patriote de 1837 :t député du comté de Soulanges. En 1862, nou: avions été chargés, Curran et moi, d'aller au Côteau du Lac combattre sa can: dature. Nous venions de quitter les bancs du collège et nous avions l'air plus jeunes que notre âge. M. Masson avait près de cinquante ans et une stature des plus imposantes. Lorsqu'il nous aperçut, Curran et moi, il nous désigna à la foule avec un air de pitié sympathique, et après un petit discours éloquent de mon ami Curran, prenant la parole, il dit :
“ Messieurs, vraiment Sa me fait de la peine de voir deux si jolis petits garçons se fourvoyer dans les élections, ils sont si jeunes qu’ils doivent avoir leurs biberons dans leurs poches.” Après cette introduction ironique, je n’eus pas le courage de parler.
A peu près dans le même temps, je fus envoyé, avec un de mes amis, sir Alexandre Lacoste, dañs le comté de Beauharnois, soutenir la candidature de M.
Gédéon Ouimet, dont l'adversaire était un avocat du: nom de Paul Denis qui avait de l'esprit et une faconde intarissable.
On nous demanda d'aller le rencontrer à Saint- Timothée, Nous y allämes avec une certaine crainte, car nous savions que l'arme favorite de M. Denis était le sarcasme. J'aurais bien préféré parler après lui, mais je fus obligé de m'exécuter le premier et M. Denis me suivit. 11 dit avec l'air narquois qui le caractérisait :
“* Messieurs, le jeune garçon qui vient de vous adresser la parole npus a fait un charmant petit discours, un discours frisé comme ses cheveux, qui aurait eu de l'effet devant un auditoire de jeunes filles, mais qui, ici, dans une assemblée d'hommes sérieux, n'aura pas plus d'effet qu'un cawtère sur une jambe de bois,”
Lacoste ayant parlé le dernier put échapper aux sarcasmes de Paul Denis,
Mes débuts politiques ne furent pas encourageants.
CR
Lorsque j'arrivai à Montréal en 1860 pour étudier le droit, une pléiade d'avocats distingués jetait de l'éclat sur le Barreau. Je nomme au hasard : Abbott, John Rose, Ritchie, Doherty, MacKay, Carter, Kerr, Bethune, Drummond, Devlin, Cherrier, les deux Dorion, Gédéon Ouimet, Siméon Morin, Charles Daoust, Doutre, Lafrenaye, Papin, Lanctôt, Loranger et plusiéurs autres. Plusieurs