LE JUGE JOHNSON
Les vieux avocats se souviennent des boutades
spirituelles du fameux juge Johnson, qui avait appris -
le français en France et le parlait avec tant d’élégance et d’éloquence.
Dans un banquet donné au juge Elzéar Tasche- =
reau, juge en chef de la Cour suprême, l’un des orateurs de la soirée faisait l'éloge de la Cour suprême et disait qu elle était devenue une nécessité. À ces
mots, le juge Johnson, dont la Cour suprême venait -
de renverser un jugement, se leva à demi et dit : ‘And necessity knows no law.”
Il rencontre, un jour, un juge de la Cour d'appel qui crut lui faire plaisir en lui annonçant que la Cour venait de confirmer l’un de ses jugements.
- Vraiment, dit le juge Johnson, bien, je és quand même à croire que mon jugement était bon.
Un jour, le juge Johnson prit le chemin de fer:
pour aller tenir la Cour à Saint-Jean. A bord du train, se trouvait Alphonse Geoffrion, l’éminent avo-
cat dont la mort a été si vivement regrettée. Inutile de dire que ces deux hommes d’esprit ne s'ennuyèrent pas ensemble, Le juge Johnson ayant demandé
à M. Geoffrion ce qu'il allait faire à Saint-Jean, celui-ci lui dit qu’il allait prendre part à une excursion en yacht, Organisée par M. Macdonald.
— Vous êtes bien heureux de n'être pas oblgé comme moi d’aller respirer, pendant toute une journée, l’air vicié d’une cour de justice, — Ne pensez-vous pas, dit M. Geoffrion, que vous pourriez trouver le moyen de vous joindre à nous ?
— Peut-être ; à quelle heure partez-vous ?
— À onze heures.
Le juge se rend au palais de justice qui était rempli de plaideurs, de témoins et d'avocats.
Aussitôt rendu à son fauteuil, il demande au greffier s’il y avait beaucoup de causes inscrites sur le rôle. À |
— Oui, un bon nombre, répondit le greffier.
— Les parties sont-elles prêtes à procéder ?
— Oui. répondirent plusieurs avocats.
— Les témoins sont-ils présents ?
— Îls doivent l'être, dit le greffier.
— Eh bien! Donnez-moi la liste, je vais constater moi-même s’ils sont ici.
- Alors, prenant la liste, il commande à l'huissier audiencier d’appeler John Molson.
L’huissier crie à haute voix : — John Molson !
— John Molson ne répond pas, dit le juge, M. le greffier, enregistrez le défaut du témoin de répondre à l’ordre de la Cour.
— Appelez maintenant James Hennessey !
E’huissier crie : — James Hennessey !
— Îl n'y est pas, dit le juge. È
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— Appelez John de Kuyper. KS L’huissier crie: — John de Kuyper.
John de Kuyper ne répond pas.
— Vraiment, dit le juge, il faudra sévir contre ces témoins qui désobéissent aux ordres de la Cour. M. le greffier, ne manquez pas d'enregistrer leur défaut de comparaître. ... Messieurs , dit-il en s’adressant
. aux avocats qui s'étouffaient pour s'empêcher de rire
aux éclats, vous voyez bien que nous ne pouvons pas procéder en l'absence de .ce: témoins importants. C'est vraiment malheureux et j'espère que la chose ne se renouvellera pas. ... La Cour est ajournée,
Le juge se hâte deïquitter le palais de justice et se dirige vers le fleuve où le yacht est à la veille de partir.
Inutile de dire que les excursionnistes lui firent une réception enthousiaste. Regardant autour de lui, il vit un nombre considérable de bouteilles, portant les noms de Molson, Hennessey, de Kuyper, et dit,
: s'adressant à Geoffrion : “Tiens. ! je ne suis pas sur-
pris que les témoins aient manqué à l'appel, ils
--étaient tous ici.”
Je lisais, il y 4 quelque temps, un livre intéressant, | + divulguant les traits d'esprit d'hommes célèbres. :
Non moins amusant serait un livre contenant les
bons mots, les plaisanteries et réparties spirituelles des Loranger (Thomas-Jean-Jacques), des Taïllon,. des Chapleau, des Marchand, des Langelier
* (Charles), des Lemieux (juge), des F réchette, des Pacaud (Edouard), des Plamondon, des. juges
Johnson, Monk et Robidoux.
MÉLANGES HISTORIQUES er LITTÉRAIRES 805
À propos du juge Robidoux, Mercier qui avait tant de talent, ne savait pas raconter une histoire. Voyageant, un jour, en Compagnie de plusieurs amis, jl voulut, comme les autres, égayer ses compagnons de route. On fit silence pour l'écouter et il commença son récit ;: à mesure qu'il avançait, il regardait autour de lui et devenait inquiet : personne ne riait. Enfin il finit au milieu d’un silence glacial, et surpris du peu d’effet qu'il avait produit, il dif à ses a1.:is : “ Personne ne rit ? Pourtant lorsque Robidoux à raconté la même histoire, il y a quelques jours, toutes les Personnes présentes riaient aux éclats. Comment expliquer cela ? ”
“ C'est bien facile à expliquer,” dit son ami et ancien associé Fontaine : “ c'est que Robidoux la racontait mieux que toi.’
“II faut le croire,” reprit Mercier.