Mélanges historiques et littéraires
Rien de plus fréquent en Angleterre, et surtout aux États-Unis, que l'apparition d'une secte nouvelle. La plupart cependant ne se séparent des principales communions réformées que par une interprétation plus ou moins étrange de quelques passages des saintes Écritures. La secte des Mormons, ou , comme ils s'appellent euxmêmes, (les Saillis <ïn dernier jour, a. pris pourpoint de départ une révélation toute récente. Ce n'est plus un schisme qui s'élève parmi les protestants , c'est une religion fabriquée de toutes pièces, qui, n'ayant que vingt ans d'existence, règne en souveraine sur un peuple nombreux, et recrute chaque jour des prosélytes dans les deux hémisphères. Elle a ses |)rophètes, ses apôtres, ses miracles ; elle compte déjà de nombreux martyrs, et c'est probablement aux pages sanglantes de son histoire qu'elle doit de n'avoir pas encore succombé sous le ridicule (jui fait justice de tant de folies humaines.
l Ml I \m;f.> II1>T0R1QLES kt uttkraires.
J'ai eu la curiosité d'étudier celte nouvelle religion ; je me suis procuré les livres des Mormons, et j'ai essayé de les lire , mais le courage m'a manqué bien vite. En revanche, l'histoire de ces sectaires m'a paru offrir de l'intérêt, et je voudrais que les lecteurs du Moniteur fussent de mon avis. J'emprunterai la plupart des faits que je vais rapportera deux ouvrages qui, l'un et l'autre, ont obtenu un légitime succès. Le premier, publié à Londres, par M. Mayhew 1 , me paraît contenir des renseignements exacts et surtout fort impartiaux. A proprement parler, ce n'est qu'une compilation de pièces publiées pour ou contre les sectaires, une espèce d'enquête historique contradictoire, où l'autour a pris le rôle de greflier et laisse rarement deviner son opinion. Si le dépouillement de la procédure est un peu long, il ne peut que conduire à un jugementcquitable.L'autreouvrageestdeM. Gunnison(2), lieutenant dans le corps des ingénieurs topographes au service des États-Unis, et récemment employé au relevé topographiquo du territoire d'Utah. Pendant un séjour d'un an parmi les Mormons, il a été en relations continuelles avec la plupart de leurs chefs. A l'impartialité de M. Mayhew il joint l'avantage singulier d'observations personnelles et approfondies. J'aurai enfin occasion de me servir de la relation du capitaine Stanbury (3), compagnon de voyage de M. Gunnison, rjui oublie parfois ses
(1) Tlie Mormons, or tlie latlcr daij Saints. London, 1852, 3*édit.
(2) Tlir Mormons in the lallei/ of the Grcal Sali Lake, hy lient. (Gunnison of the lopog. Ing. Philadolphia, 1852.
(3) Stanhury'x Expédition to the Créai Sait I.ake. Philadelpliia,
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triangulations pour décrire les mœurs des gens parmi lesquels il a vécu. J'indique mes autorités, et je prie MM. les Saints du dernier jour qui me feraient Thonneui de me lire de ne pas me rendre responsable des inexactitudes que je pourrais commettre sur la foi des écrivains que je viens de citer.
Pour commencer par le commencement, vers 1812, un M. Spalding, gradué d'une université des États-Unis, et fort adonné à la lecture des livres d'histoire, eut la fantaisie <i'en écrire un à ses moments perdus. Le sujet qu'il choisit fut l'histoire de l'Amérique, je dis l'histoire ancienne, et très-ancienne. Manquant de documents, comme on peut le croire, il s'en rapporta à son imagination. Autant que j'en ai pu juger, l'invention est assez plate, et la forme ne rachète guère la niaiserie du fond. L'auteur fait descendre les Américains d'une tribu juiNe, et pour donner quelque couleur à son roman, il s'est appliqué à copier le style biblique, et c'est en effet le meilleur modèle qu'il pût suivre; mais ces sortes de pastiches ont besoin, pour être tolérables, de la plume de M. de Lamennais ou de M. Miszkiew iez. A mesure qu'il avançait dans la composition de son ouvrage, M. Spalding le lisait à quelques amis qui lui faisaient leurs critiques, et il en i)rofitait. 11 y eut même des gens simples qui s'imaginèrent qu'il leur lisait la traduction de juémoires anciens découverts par lui ; et, de fait, il avait intitulé son histoire : le Manuscrit trouve. M. Spalding mourut sans avoir publié son livre, (jui fut conservé quelque temps par sa veuve, et prêté par elle à tous les curieux de Piltsburgh en Pennsylvanie, où elle résida quelque temps. Puis le iiiauuscrit disparut, ii
fi MKU,\M.E> HIblOUlUUtS tT LlITtKAIRES.
l'exception de deux ou trois chapitres, sans qu'on ait jamais pu savoir précisément ce qu'il est devenu.
Mais rien ne se perd dans ce monde, le Manuscrit trouve tomba entre les mains d'un homme moins lettré, mais plus habile que M. Spalding, qui en ht l'Alcoran d'une religion dont il se prélendit le prophète. Telle est la version généralement accréditée en Amérique, corroborée d'ailleurs par le témoignage de la veuve de M. Spalding et par celui de quantité de personnes honorables; toutes ont identifié le Manuscrit trouvé avec Is Livre de Mormon, lequel fut édité, il y a une vingtaine d'années, par Joseph Smith, le premier prophète des Saints du dernier jom\
Ce Joseph Smith était un jeune homme né en 1805 dans la ville de Sharon, comté de Windsor, État de Vermont, qui, jusqu'à l'année 1825, n'avait guère fait parler de lui que comme d'un vaurien. Son père était un fermier, assez pauvre, à ce qu'on dit, mais jouissant de quelque réputation dans le pays comme chercheur de trésors. Une superstition importée d'Ecosse en Amérique attribue à certains cristaux de quartz transparent, qu'on trouve dans le sable, le pouvoir de faire découvrir les trésors cachés. On appelle ces cristaux pierres du, voyant, et il > a deux manières de s'en servir : l'une de les vendre à des amateurs, l'autre de regarder au travers jusqu'à ce qu'on rencontre un trésor. Comme il est plus facile de trouver un imbécile qu'un trésor, Joseph Smith apprit tout enfant à trafiquer des pierres du voyant, et il joignit à cette industrie celle de la baguette divinatoire. De cette dernière, je puis parler pertinemment pour l'avoir vu
pratiquer plus d'une fois. Prenez une baguette lourcliue de coudrier, longue de deux pieds, coupée au décours de la lune ; quand elle sera bien sèche, vous la tenez horizontalement par la fourche entre le pouce eL l'index de chaque main ; promenez-vous dans un endroit où la présence de certaines herbes ou de certains insectes vous a démontré l'existence d'une source : si, dans ce lieu, votre baguette, sans mouvement apparent des doigts, ne se tourne pas vers la terre, ne vous mêlez jamais de magie blanche.
A cette éducation, bien propre à former la jeunesse qui se destine au métier de prophète, Joseph Smith joignit l'avantage d'un commerce assidu avec quelques prédicateurs méthodistes qui lui apprirent, à l'âge de (juinze ans, à disputer hardiment sur ce monde et sur l'autre. Ainsi préparé, et possesseur du manuscrit de M. Spalding, Joseph Smith songea à le publier, probableuient pour réaliser quelque argent a\ec le produit de ce plagiat et se donner la réputation d homme de lettres. 11 est rare que les plus grands hommes aient de très-bonne heure la conscience de leurs hautes destinées; leur but, d'abord terre à terre, s'élève à mesure qu'ils s'élèvent eux-mêmes. C'est ce qui arriva au Mahomet des Mormons. L'existence (lu manuscrit qui paraît avoir été entre ses mains dès 1826 ou 1827, fut révélée par lui à différentes personnes, mais sans (ju'il le donnât alors pour un livre divin et une suite de la bible. Ce ne fut (ju'au moment de l'impression, c'est-à-dire en 1830, que Smith prit franchement le rôle d inspiré et de prophète.
Cependant, dès avant cette époque, il faisait ses expé-
rieiK.-es sui- la crédulik" Inunaine et s'essayait en petit coinilé ail rôle ({u'il joua plus tard devant nombreuse compaî,Miie. On sait le ^'oût des Amt'ricains pour les mystifications , et quelles liistoires extraordinaires ])ul)lienl leurs joui'naux. En ce temps-là, on commençait à se lassei" du serpent de mer ; et, pour varier, on avait imaj^iné la découverte d"une Bihlr d'or dans je ne sais quel>; parages du Canada. Smitli, qui paraît avoir eu toujours |)lus de talent pour perfectionner les inventions des autres que l)oiir en trouver lui-même, annonça qu'il avait découvert, lui aussi, un livre d'or sur un monticule de sable voisin de sa demeure, mais qu'il ne pouvait le montrer, car ceux (jui le \ erraient sans permission d'en haut seraient frappés de mort. Sur ce réchauffé de la tête de Méduse, il trouva un brave méthodiste qui lui prêta de l'argent pour imprimer son manuscrit et un maître d'école pour le lui copier. Ce dernier, nommé Olivier Cowdei'y, qui fut son premier disciple, mais qui dans la suite apostasia, raconte ([uil écrivit de sa main tout l'ouvrage, tandis que Smith le lui dictait caché derrière un rideau, lisant au moyen de deux pierres Ou vuijatit les caractères du livre d'or déposé au fond d'un chapeau.
En 1830, le merveilleux manuscrit fut imprimé, et en même tem])s l'histoire de sa découverte et de sa traduction s'embellit sensiblement, comme on va voir. Aujourd'hui les Mormons tiennent pour avéré, qu'un certain jour de l'année 1823, un ange du Seigneur, en robe lilaiiclie, sans cnudtre, ai)pariit;i Joseph Smith au milieu (l'une auréole lumineuse d'un indicible éclat, et lui lint ce discours: y Joseph Smith junior, lu es un \abe dé-
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» lectioii; les doutes qui te tourmentent au sujet de la » vraie religion seront levés et résolus. Tu connaîtras la » vraie croyance , laquelle est renfermée dans un livre » enterré au sommet de tel monticule dans l'État de New- » York, et quand le temps sera venu, il te sera livré. » Entre cette apparition et la découverte du livre saint , quatre ans se passèrent, non sans quelques nouvelles visions dont je fais grâce au lecteur. Enfin, le 22 septembre 1827, lange du Seigneur, nommé Moroni. le mit en possession du trésor annoncé. Dans une espèce de coffre en pierre, au lieu désigné, Smith trouva un certain nombre de lames d'or, ou semblables à l'or, pour ne point mentir, couvertes de caractères inconnus,, très-lins, mais trèsnettement gravés. Les lames étaient proprement enfilées dans trois anneaux du même métal , reliure assurément fort primitive. Notez que ces caractères, très-fins, n'étaient pas des lettres hébraïques, bien que le livre eût été écrit par un prophète descendant des Hébreux. Elles eussent tenu trop de plucn, disent les docteurs des Mormons. En effet, les pages ou les lames de.métal n'avaient que la hauteur d'un in-18, t.'t réiuiies foimaieut un billol de six pouces d'épaisseur. Pour ménager le papier, c'esl le métal que je veux dire, on s'était servi des caraclères de Yét/upliev reformé, lesquels disent beauc(jup de clio.ses en peu de mots , comme le ttu'C de Covielle. Selon toute ap|)arenc(', Cliampollion, si habile à d(;chiiïrer l'égyplien non réformé, eût (Hé embarrassé poui' comprendre ce grimoire. Heureusement Smith , qui ne lisait alors que la lettre moulée, trouva dans le même cotlVe, oulie l'épée de Laban, qui neluiservilgnère, uninstrunienlen cristal qu'il
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nomme urim-thiimim 1 , autrefois fort en usage, dit-il, parmi les prophètes. Cela ressemblait à des besicles, mais des besicles si grandes, faites pour une tête si grosse, que, posées sur le nez dun prophète de nos jours, leurs verres eussent dépassé ses deux oreilles. Le fait est qu'elles étaient montées aux deux bouts d'un arc. Disons en passant que Yuriia-thuïiiiin est une des inventions du rnaimscrit de M. Spalding, qui le prête à un de ses héros, lŒkiste ou le colonisateur hébreu de l'Amérique. Smith prit le parli de se servir d'un seul verre qui, vu sa grandeur, lui permettait de lire des deux yeux à la fois. La légère incommodité de cet instrument était bien rachetée par sa propriété de traduire les caractères qu'il faisait voir. C'est à l'aide de Vidim-thurnlm que Smith traduisit en anglais le li\ re sacré auquel il a donné le nom de Livre de Murmun. Si l'on me demande ce que signifie ce mot, tout ignorant que je sois en égyptien reformé , je puis l'expliquer aux curieux, d'après l'interprétation qu'en a donnée le proi)hète lui-même , dans une lettre à l'éditeur d'un journal américain. Voici ses propres paroles : « On dit en » anglais, d'après le saxon, goud boni ; en danois, yud; » en goth, goda; en alleniand, ç.\U; en hollandais, goedi » en latin, bonus; en grec, kalos; en hébreu, lob; et eu » égyptien, niun. D'où, en ajoutant more (plus), contracté » en mor, nous avons niomuni, qui, littéralement, si-
(l) Ces mots se trouvent dans la Bible, Ex., 28, 30, et ont fort exercé la sagacité des commentateurs. Ils paraissent désigner un ornement du Graud-PrCtre. « Et tu mettras snl* le pectoral du juu'-niput l'iiriiu l't le tlnmiini... »
LES JIORMONS. 11
» giiifie plus bon. » Douterait-on maintenant que Smith ait eu le don des langues ? — Il me semble entendre Sganarelle parler médecine et citer « le cerveau , que nous » nommons en grec nasmus, et la veine cave , que nous » appelons en hébreu cubile. »
La version anglaise de Joseph Smith prouve que Viiriiathumim n'est pas encore une machine à traduire sans défaut. Je ne prétends pas dire que cette version renferme des contre-sens , mais les barbarismes et les solécismes anglais y abondent. Le prophète avait eu une éducation un peu négligée, et n'était pas fort sur son rudiment lorsqu'il entra en relations avec les anges, 11 est une faute qu'il affectionne : il avait remarqué dans sa bible anglaise l'emploi de la linale caractéristique th, inusitée dans le langage de la conversation, où elle est remplacée par la linale s, à la troisième personne du singulier de l'indicatif présent. Cette forme lui parut si belle, qu'à l'exemple des cuisinières qui emploient toujours l'orthographe la plus compliquée, il voulut mettre des ih à Unîtes les personnes et à tous les temps des verbes. 11 écrit couramment : l saith , ije saith; c'est à peu près comme : Je disons, vu us disez en français. Ailleurs, il parle d'un descendant littéral d'Aaron , voulant dire peut-être un descendant en ligne directe. — Je remarque que tous ces nouveaux prophètes sont conjurés contre la langue de leur pays. Je me souviens d'un prédicateur saint-simonien qui, dans une conférence , s'éciiait : « DésubaUfinisons la femme! » Sur quoi plusieurs dames elïrayées crurent devoir sortir.
Ces singularités granurialicales se l'etrouvent dans tous les ouvrages de Smith : poinphlels, lettres, articles de
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journaux, el siiigulièreineiil dans son livre de la DoclriiKet (les Pactes liitul,- of Ihnlriae (indCoxmants, qui conlienl. les piéeeptes leligieux de la secte, révélés au prophète uu jour le jour et pour les besoins du moment. C'est (le la sorle, dit-on, que l'Alcoran fut écrit.
()n peut laii-e des fautes contre la gi-ammaire e1 etiv éloquent. Joseph Smith a exercé une influence extraoï'dinairc sur ses contemporains, et je vois, par le témoignage de ses ennemis eux-mêmes, qu'il passa poui' un grand orateur. (Juant à moi, qu'il soit le traducteur anglais de la langue des anges ou (ju'il daigne écrire un article de joiu'nal, il me parait également lourd, diffus, et, pour tout dire en un mot, assommant. 11 est vrai qu'on juge mal un orateur sans l'entendre, et je n'ai pas entendu le prophète des Mormons. D'ailleurs, qu'est-ce que l'éloquence, sinon l'art de persuader. Les rhéteurs nous apprennent que pour persuader, il faut savoir agiter les passions de son auditoire; or, chaque peuple, chaque pays, chaque époque a les siennes, et il serait étonnant que ce qui passionne un fanatique, par delà les montagnes Hocheuses, touchât un Parisien comme moi. Je ne doute pas que Crom\\ell n'ait été de son temj)S un grand orateur, et cependant je ne connais que M. Carlyle, son éditeur, qui de notre temps ait pu lire ses discours.
(juant à la doctrine religieuse prèchée par Joseph Smith, je la comprends encore moins que son éloquence, et je doute qu'on parvienne à découvrir un système philosophi((ue quelconque dans le galimatias de ses révélations. t( Qu'est-ce que Dieu? dit-il. — Une intelligence matérielle >' organisée , ayant un corps. 11 a la foraïe d'un homme.
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)• el, de fait, est de même espèce. 11 esl un modèle de la M perfection à laquelle l'homme est destiné à parvenir, » Dieu étant le grand père et le chef de la famille. Cet » être ne peut pas occuper deux places à la fois, donc il » ne peut être présent partout... Le plus faible enfant de » Dieu qui existe aujourd'hui sur la terre possédera plus •) de pouvoir, plus de propriétés , plus de sujets et de » gloire que n'en possèdent Jésus-Christ et son père ; tan- '• dis qu'en même temps Jésus-Christ et son père auront » leur empire , leur royaume et leurs sujets augmentés » eu proportion. » Si cela signifie quelque chose, c'est apparemment (jue Smith comptait panser Dieu après a\ oir fait son temps de prophète. Cet échantillon suflira, je l'espère, pour donner une idée de la théologie des Mormons. Leur symbole olïre un mélange indigeste des priiicijjes du christianisme, de rêveries puritaines, et, çà et là, de qu(;lques traits de la |)ulilique tem[)orelle de Joseph Smith. Ce symbole est fort long, et je me bornerai à quelques extraits.
« Nous croyons que les lionmies seront punis pour leurs » |)ropres péchés, et non pour les transgressions d'Adam,
» Nous croyons que, grâce à l'expiation du Christ {alo- » nement', toute l'humanité peut être sauvée par son » oljéissancc aux commandements de l'Kvangile. » (Je ne sais comment les Mormons concilient le piemier de ces articles avec le second.)
" Nous croyons que d(!S honimc.'S fxnivent être appelés h d(i Dieu par l'inspiration et par rimposilion des mains >' de la part de ceux qui sont duement autorisés à prêcher " l'Evangile et à en administrer les commandements. »
li >IEL\M^F> Illi-IOIUUUKS ET MTTÉUAIRES.
[N'y a-t-il pas là une ])iécaulion prise par le prophète pour éviter le trop de concurrence dans les révélations divines? Je raconterai plus tard comment Joseph Sniitli eut fort à faire pour contenir l'enthousiasme de quelquesuns de ses adhérents trop faciles à s'inspirer.]
« Nous croyons au rassemblement littéral (sic) d'Israël » et à la restauration des dix tribus; que Sionsera rétablie » sur le continent occidental ; que le Christ régnera per- » sonnellemont sur la terre pendant mille ans; que la » terre sera renouvelée et recevra sa gloire paradis ia- » que. Nous croyons à la résurrection littérale du corps » (c'est décidément un mot mormonique) et que les morts » dans le Christ ressusciteront d'abord, et que le reste n des morts ne vivra pas avant les mille ans accomplis. »
Leur baptême , qu'ils estiment nécessaire au salut , s'administre par immersion ; et, ce qui est fort commode, on peut être baptisé par procuration , voire même après sa mort. L'âme de votre grand-père est en péril, car peutêtre n'a-t-il pas pu profiter de la révélation faite à Joseph Smith j«</i<o)- ; faites-vous baptiser pour lui et n'en soyez plus en peine ; c'est une attention qu'on doit avoir pour ses grands parens ; mais il n'y a pas trop de temps à perdre, à ce que disent les théologiens mormons, car bientôt le baptême susdit ne pourra s'administrer qu'à Sion, c'està-dire dans la capitale des Mormons, et à Jérusalem.
Le livre de Mormon et celui de la Doctrine ne sont considérés par leurs docteurs que comme des suites de la Bible ; mais le prophète a fait sublir à la Bible elle-même un travail de révision qui s'imprime en ce moment. Peisonne n'a su encore l'hébreu , excepté Joseph Smith , qui
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avait le don de langues. Je ne connais de ses corrections à la Vulgate que l'interprétation du premier verset du premier chapitre de la Genèse , dont voici Verratinn : Au lieu de : « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre , lisez : le Dieu en chef {the Head God) rassembla les dieux et tint un grand conseil.»
En voilà assez de ces tristes extravagances. Hàtonsnous de dire que Smith et ses apôtres ont toujours professé publiquement la morale de l'Évangile. Cependant leurs ennemis prétendent qu'ils connaissent certaines restrictions mentales et distinctions de casuistes au moyen desquelles ils en imposent aux Gentils, sans que le diable y perde rien.
Le niveau de l'intelligence humaine se serait-il abaissé dans notre malheureux siècle? Explique qui pourra comment une fable aussi mal ourdie que la découverte des lames d'or, une doctrine aussi ridicule {[ue celle dont je viens de traduire quehiues articles, un langage aussi grossier que celui d'un paysan ()arlanl de ce qu'il n'entend pas, aient pu )>ioduire tant d'effet parmi un peuple qui j)asse pour grave, sensé et même un peu calculateur. En 1830, Josepli Sn)ilh n'avait que cinq disciples; un an après il les c()m|)tait par milliers. La voix de l'ange Moroni, (ju'il tiaduisait dans son jargon, lui dicta ce précepte : « Tu ne conv(nt''/ras pas ton propre bien, mais tu » en feras un usage libéral pour contribuer ii l'impression » du livre de Mormon. » Aussitôl, et coiiiuie par enchantement, il a une imprimerie, il fonde un journal, une banque et bientôt une iaAou'w. De tous côlt-sparlenl, sur son ordre, d'ardeiils iiiis-,i()iinaires qui s^ r<'-|»;iii(l<iit non-seu-
lu .MKI..\M.I.> III>I0K1ULK> 1.1 UnKltAIKI->.
kineiil dans k-s clilVérciils Étals de rtiiion, mais (|iii viennent braver k's sarcasmes de la vieille Europe et l'aire des lecriies pour la nouxelle Ji-iusaleni. Or, ces apôlres sont '^ana intelli{^ents; les recrues qu'ils envoient à leur prophète ne sont ni des désespérés en dehors de la vieille sociék", ni des misérables que la faim pousse à se jeter dans l'Église nouvelle ({ui les nourrit. Les catéchumènes des Mormons, sur ce point tous les témoignages sont d'accord, ce sont des cultivateurs aisés, des artisans, d'élite qui arrivent avec k'urs lamilles, possesseursd'un petit pécule, économes, rangés, sobres, amis de l'ordre et du travail. On estime que depuis 18/|0 l/(,000 personnes ont passé de LIn erpool en Amérique par les soins du comité d'émigration (jue les ^k)^nons ont établi dans cette ville.
Parmi tout le fatras et le méchant v(.'rbiage de ses œuvres littéraires, oi'iginales ou pillées , Smith montre un talent réel d'organisation, et l'on entrevoit que le mauvais grammairien a des instincts de législateur. Il a compris le pouvoir de l'esprit d'association qui produit tant de merveilles aux États-Unis, et il l'exploite en le soumettant à une volonté unique. A l'autorité du gouvernement théocratique il allie l'activité particulière aux républiques commerçantes: il. sait tlalter l'orgueil de sa secte, el, en lui persuadant qu'elle est l'objet des préférences exclusives du Très-Haut, il la sépare du reste des hommes. Pleins d'un égal mépris pour les chrétiens et pour les idolâtres, les Mormons tirent gloire de leur isolement. Leur prophète leur a fait une loi et comme une nécessité de se sulljrc à eux-mêmes. C'est en inspirant aux Spartiates un
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oi'yueil non moins exclusif que Lycurgue les rendit pour (ILielque temps réellement supérieurs à tous les autres Grecs. Obéissance absolue au prophète, propagande active, abnégation des intérêts particuliers, ou plutôt direction intelligente des inlérèls particuliers au prolit de l'inléièt de la communauté, enfin fondation d'un État indépendant par la réunion de tous les membres de la société nouvelle, tels sont les préceptes que Smith a dictés à ses disciples ; préceptes à la fois religieux et politiques ; car son grand art fut toujours de prescrire comme un devoir envers le ciel tout ce qui pouvait contribuer à l'agrandissement de sa secte. Quelques-uns ont vu en lui un imposteur vulgaire servi par le hasard; d'autres ont cru qu'il |)arlageait le fanatisme de ses adeptes et (jue s'il avait menti sciemment, c'était pou/" le bon motif, dupe d'ailleurs le plus souvent lui-même de ses rêveries mystiques. Pour moi, j.: ne doute pas que son but principal, (K-s (juil eut compris son pouvoir, n'ait été de fonder un État dont il voulait être le législateur et le chef, et, à mon sentiment, toutes ses jongleries ne furent f|iie des moyens à sa portée pour l'éaliser ce projet.
(Ju'on rie tant (ju'on voudra du plagiaire qui fait dun roman le livre de sa religion ; je ne pen.se pas qu'on puisse refuser son admiration à un jeune homme sans lettres, sans ('ducation, ([ui, n'ayant jjoui' toutes ressources (jue s(jn audact; et sa persévérance, parvient à transformer des déserts en llorissanles colonies. Au bon sens prali([ue de la race anglo-saxone, Smith joignait la iertilité d'expédients el celle li-iné-rité calculée et réiléchie qui caractérisent rAinv'ri'ain du .Noid. Ci'était un de ces hommes à
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\ olonté forte et que la nature a créés pour le couimandeinent.
Dès le début de sa carrière, il eut à lutler contre des obstacles qui eussent rebuté tout autre que lui. Ses premières prédications et les fables sur lesquelles il fondait son autorité lui attirèrent le mépris des gens sérieux et la persécution de tous les fanatiques, si nombreux aux États- Unis ; elles lui valurent, qui pis est, l'ainilié des charlatans et des fous, disposés par jalousie ou par esprit d'imitation à le dépasser en impostures et en extra\ agances. A peine convertis, quelques-uns de ses disciples eurent leurs inspirations et voulurent trancher du prophète. Au milieu de ses sermons, un maniaque poussait des cris enragés, et un autre maniaque prétendait ou croyait les traduire à la foule, partagée entre le prophète professeur et le prophète écolier.
11 faut savoir que, parmi les Mormons, l'interprétation des langues par l'inspiration est un article de foi. « Si un lidèle veut parler et ne sait comment exprimer les pensées de son cœur, qu'il se lève en pieds, disent les doctes, et qu'il ouvre la bouche ; quels que soient les sons qui en sortiront, l'esprit du Seigneur lui donnera un interprète. );
Je demande la permission de raconter ici, entre parenthèse, ce que je vis à Londres, il y a quelques années. On me mena dans une grande salle où l'on entrait pour un schelling, louée à des gens qui parlaient des langues inconnues et les expliquaient. Je pense que c'étaient des Mormons, mais on leur donnait alors un autre nom, que j'ai oublié. L'assistance était nombreuse et mêlée. Une
partie se composait de gens graves, proprement vêtus, assis dans un recueillement profond, et de quantité de gamins et de badauds debout, qui les regardaient. 11 y avait des moments de grand silence, lorsqu'on espérait que quelqu'un allait prendre la parole. Puis on entendait un chat miauler; aussitôt un coq chantait, un chien aboyait, et des éclats de rire et des huées immenses. Quelques hommes, à mine sérieuse et larges épaules, allaient prendre au collet le gamin qui faisait le chat ou le coq, et le mettaient à la porte ; mais bientôt après le tumulte recommençait de plus belle.
Cela dura une bonne heure, sans que je visse un sourire ni l'apparence d'une distraction parmi les membres du cénacle. Tout d'un coup, une jeune femme se leva, jeta son chapeau en arrière et proféra, ou plutôt hurla, d'une voix qui n'avait rien d'humain, quelques mots inintelligibles, puis, retomba comme évanouie sur son banc. Le chat et le coq se turent un instant, saisis d'un elTroi involontaire, dont je me sentis atteint moi-même. Pendant cette minute de silence, un homme se leva et commença à parler. Je me souviens qu'il nous dit que sa jeune sœur avait dit : Thara ti ton tho, et que cela signifiait... Mais alors les grognements, les coricocos et les aboiements devinrent si effroyables et la chaleur était si grande, que j(i gagnai la porte sans attendre le sermon.
Lorscjue les Mormons commencèrent à devenir nombreux, les interrupteurs mécréants cessèrent de les importuner; mais la fréquence des descentes de l'Esprit Saint dans leurs assemblées menaçait la secte naissante d'un nouveau schisme à chaque réunion. Smith prévint
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le danger. Il élablïL une hiérarchie entre ses disciples, distribua les grades et les titres religieux, el intéressa les plus liirbiik'iils à niainlenir la police. S'il i-eniarquait parmi ses néophytes quel(|ue esprit dangereux, il s'empressait de lui conféi-er le litre d'apùtre et de l'envoyer au loin pour con\erlir les infidèles. Ces missions, qui s'étendaient quelquefois jusqu'aux îles Sandwich, ou même en Al'ricjue, le débarrassèrent, dit-on, de concurrents redoutables. Quelques rebelles furent expulsés. 11 régla que l'inspiration ne viendrait plus ([u'aux ministres ordonnés ad Itoc, aelon le rite de Melchisedech. Enhu, il divisa son troupeau en petits groupes commandés par des chefs dévoués qu'il visitait assidûment e\ <{u'il formait à la discipline et à l'obéissance.
Avec les fonds ([ue lui fournirent ses disciples, il acheta des terres, {\<j6 instruments de labourage, des chevaux el des bœufs, et fonda im i)remier établissement à Kirkland , dans l'État d'Ohio , où un certain nombre de saints commencèrent à défricher et à planter. Tandis que lui-même parcourait les diflérents États de l'Union, pour répandre sa doctrine, quelques-uns de ses lieutenants dirigeaient l'exploitation agricole, d'autres administraient une banque, faisaient un journal et engageaient une violente polémique avec les Gentils, c'est-à-dire les chrétiens, surtout avec les méthodistes, justement alarmés des progrès dune secte qui leur enlevait leurs sujets d'élite. Malgré la i>rudence que Smith recommandait à son troupeau el qu'il praticpiait lui-même dans ses rapports avec les inlidèles, il ne put empêcher que des néophytes trop zélés ne compromissent l'Église naissante par leur lan-
l.KS MOKMON>. ai
gage indiscret. el quelquefois par leur conduite. D'ailleurs, l'isolement dont les Mormons aflectaient de s'entourer donnait prise à la calomnie. On leur imputa des folies auxquelles ils ne pensaient pas, et, entre autres, on prétendit que le communisme était le fond de leur doctrine. Cette accusation est grave auK États-Unis, où il y a plus de propriétaires qu'en aucun autre pays, et des propriétaires fort attachés à ce qu'ils possèdent. En outre, dès cette époque, le bruit se répandit que les Mormons prêchaient et pratiquaient la polygamie. Smith s'en défendit hautement et reprit même un de ses principaux confidents nommé Samuel Rigdon, qui avait exposé au sujet du mariage des idées fort peu claires qu'on a nomméc'S « la (bictrino de la femme spirituelle, » et que nous aurons bientôt à examiner. Toutes ces rumeurs, calomnieuses ou non, attirèrent aux Mormons des ad\ersaires qui ne leur cédaient point pour l'intolérance et le fanatisme. Plus d'une fois, Joseph Smith fut hué, insulté, chassé à coups de pierres. Dans une de ses tournées, une bande de n auriens excités, à ce qu'on croit, par des prédicateurs méthodistes, força la nuit la porte de sa demeure, l'arracha de son lit, et, après lavoir dépouillé et charg»'' de coups, le barbouilla (le goudron depuis le- pieds jusqu'à la tête, et le roula ensuite dans un lit de plumes. C'est un manient de premier ateriissemeiU fort usiti; dans les Klats fie l'Amérique, où la loi de Lynch est en vigueur.
Cet accident ne refroidit pas le zèle apostolitpie du proplièie : il n'en devint que plus ardent à presser la colonisation de ses sect<'tires; déjà il pouvait les appeler .son peuple sans trop de hnrdiesso dans la métaphore. Il
22 MKLANCES HISTORIQrKS ET I.ITTÉRAIKES.
acheta des terres considérables dans le comté de Jackson, État de Missouri, et résolut d'y transporter son établissement do Kirkland. Si l'on en croit les infidèles, il avait fait de mauvaises affaires dans l'Ohio, et son départ aulait eu lieu entre deux jours, façon de parler américaine, qui répond à faire un trou à la lune. Quoi qu'il en soit, les Mormons accoururent en foulo dans le Missouri, et y jetèrent les fondements d'une ville, d'après un plan envoyé du ciel et remis par Smith à leurs géomètres. Ils la nommèrent Indépendance ou Sion, et la bâtirent sur l'emplacement du jardin d'Éden, oii fut créé notre père Adam, car c'est au Missouri qu'était le Paradis terrestre. Le prophète avait dit, et les sectaires répétaient avec enthousiasme, qu'un jour le Seigneur leur donnerait tout le pays et qu'on n'y verrait plus un infidèle. J'aime à croire que Smith espérait, avec le temps, convertir les Missouriens ou leur acheter leurs terres. Mais il paraît que des Mormons, plus pressés que les autres, firent, par avancement d'hoirie, quelques entreprises blâmables contre les Philistins. Parmi les nouvelles recrues, il y en avait bon nombre qui ne connaissaient pas exactement encore la distinction entre le meum et le tmim. D'un autre côté, on sait que dans les nouveaux États de l'Union, il se trouve bien des gens qui seraient mal à leur aise dans les anciens ; la plupart parce qu'ils se sont brouillés avec la justice, quelques-uns parce qu'ils ont des habitudes de vie semi-indiennes qui ne s'accommodent guère des lois et de la civilisation. Entre ces gens-là et les Mormons s'élevèrent des querelles pour des bœufs enlevés, des chevaux détournés. Il me paraît probable que, des deux côtés, il
y eut des torts graves et de coupables violences. Mais les Mormons étaient et voulaient être des étrangers dans le Missouri. Leurs journaux, d'ailleurs, prêchaient l'abolition de l'esclavage, et c'en était assez pour soulever contre eux toute la population blanche , singulièrement intolé- )-ante sur cet article.
Un grand meeting eut lieu dans le comté de Jackson en juillet 1833, dans lequel furent adoptées les résolutions suivantes : « Qu'on ne souffrirait plus de Mormons dans le pays; que, s'ils donnaient des garanties de bonne conduite, on leur permettrait de vendre leurs terres et de s'en aller tranquillement; que, provisoirement, ils cesseraient de publier leur journal et de recevoir les étrangers qui professaient leurs opinions religieuses. » La délibération se terminait par ces mots : « Ceux qui ne feraient pas droit à la présente réquisition sont priés de s'adresser à leur prophète pour être informés du sort qui les attend.»
Une sommation de vider les lieux fut envoyée à Sion, avec intimation de répondre catégoriquement sous trois jours, et, en attendant, quelques saints, surpris isolément, furent renvoyés à leurs frères, goudronnés et emplumés. Le gouverneur du comté de Jackson partageait tous les préjugés des Missouricns contre les sectaires. A leurs réclamations, à leurs justes demandes de protection, il répondait par des plaisanteries ou des menaces : « Partez, disait-il, c'est le plus siir, ou vous verrez de quel bois se chauffent mes gaillards du comté de Jackson. »
Après quelques pourparlers, les Saints, hors d'état de résister à la tempête, se résignèrent à l'émigration. Ils vendirent leurs propriétés à perte, et laissant h leurs enne-
24 Mi:i,A\(.rs nisioiiiyi f.> et i.irrKRAiRi:>.
mis leurs maisons cl les iireinières assises du templp dp Sion, passeront. dans une autro partio du Missouri, le cnml^ de (îlay, où ils fuiidèrent au milieu d'une espèce de d(''serl , deux colonies nouvelles, Far West elAdaniftan-Diolnntiti. On ne les y laissa pas longtemps tranquilles.
En 1838, nous les y trouvons considérablement accrus en nombre, mais encore plus odieux à leurs voisins. J.es métliodistes les dénoncent comme les ennemis communs do l'humanité, et bientôt à la polémique des journaux et des sermons succède la guerre à coups de fusil. Smith s'\ était préparé en formant aux exercices militaires une petite bande qu'il appela les Daniten ou les ÂDgcfs (Iputrucleitrs, et dont il fit ses gardes du corps. Un engagemeni eut lieu entre une trentaine de ces anges et un bien plus grand nombre de Missouriens. Les premiers eurent l'avantage, tuèrent deux des Gentils et furent reçus par leurs frères comme David après son combat avec Goliath. L'agression des Missouriens était flagrante, mais les Mormons étaient exécrés. Aussitôt le gouvernement de l'État de Missouri fulmine des décrets contre les sectaires. La milice prend les armes de toutes parts, et ce fut une croisade générale au nom de la morale et de la civilisation outragées. Quelques-uns de leurs plus ardents défenseurs, capitaines ou colonels dans la milice du Missouri, s'étaieiii peint le visage à la manière des Indiens : ils se faisaient gloire de hurler le irar u-hnop et d'être dans leur accoutrement plus sauvages que les sauvages eux-mêmes. ])o fait, un de leurs premiers exploits fut de tomber sui- Ho^^-Mill, \m hameau des Mormons, de le piller et d'y massacrer une vingtaine de personnes sans défense,
! ES MORMONS. 2o
Iinni'nes, feinmer^ d onfanls. En même temps qu'on courait sus aux Mormons comme à des bêtes fauves, on ne négligeait pas les violences légales. Le massacre de How- Mill restait impuni, mais un décret de prise de corps était lancé contre Smith et d'autres chefs pour avoir causé par leurs prédications la mort de deux citoyens des États- Unis : c'étaient ceux qui étaient restés sur le carreau dans leur escarmouche avec les Danites. Joseph Smith et deux de ses apôtres furent arrêtés et jetés en prison. Si l'on pouvait ajouter foi aux récits des Marmons, il n'est sorte de cruautés auxquelles leurs chefs n'aient été en butte pendant cette détention. On aurait servi, disent-ils, aux malheureux prisonniers la chair d'un de leurs camarades égorgé. Credat Judœus Apella. Je veux bien croire que MM. les colonels du Missouri s'amusent à jouer au sauvage pour faire peur aux petits enfants, mais je n'ai pas si mauvaise opinion de leur cuisine. Laissons cette histoire à ceux qui lisent les livres écrits en égyptien réformé, et remarquons seulement à quelles absurdes et dégoûtantes exagérations s'abaissent les hommes dans leurs querelles religieu.ses.
Ce qu'il y a de certain, c'est que ni Smith ni ses compagnons ne furent mangés par les Missouriens. Fort négligemment gardés, ils s'échappèrent de leur prison au bout de quelques semaines. Leurs frères cependant, environnés d'ennemis en armes, abandonnés par le gouvernement fédéral, ouvertement poursuivis par celui du Missouri, durent encore une fois plier leurs lentes et continuer leur pèlerinage. Ils rpiittèrcnt le comté de Clay au milieu d'un hiver rigoureux, et après avoir souffert
2fi MKLANr,K> HIST0KIQI;ES et untRAIKES,
des privations de toute espèce, arrivèrent dans l'État d'illinois au nombre de 12 ou 15,000, plus attachés que jamais à leurs croyances, et toujours résolus à fonder leur ville sainte. Il y a dans leur symbole une belle phrase : « Nous avons enduré bien des choses -, nous espérons que nous serons capables d'endurer toutes choses. » Les Mormons ont forcé leurs plus cruels ennemis d'admirer leur courage et leur invincible persévérance.
Les exilés s'arrêtèrent dans l'État d'illinois au bord du Mississipi, et sur les rives de ce grand fleuve jetèrent pour la troisième fois les fondements de leur nouvelle Sion. Ils la nommèrent Nnuvoo, mot qui dans leur ég^'ptien signifie ville de Beauté. Ils étaient arrivés pauvres, pillés, presque sans ressources ; mais telle est l'énergie et l'intelligence pratique de ces hommes, qu'au bout de dix mois il y avait deux mille maisons à Nauvoo, un grand hôtel de ville, des écoles, et de nombreux ateliers. Le pays était malsain ; en fort peu de temps des marais furent desséchés, des bois abattus et le territoire assaini. Mais plusieurs milliers de travailleurs moururent de la fièvre typhoïde. D'autres les remplacèrent, et l'épidémie fut vaincue comme le climat. Les prairies se couvrirent de troupeaux, les terres arables de riches moissons. Cepeuple singulier fait de l'agriculture et de l'industrie une affaire de religion, et travaille à s'enrichir avec son fanatique enthousiasme. La persécution n'avait fait qu'augmenter le nombre des conversions, et de tous les côtés arrivaient de ferventes recrues. En entrant dans la communauté, chaque Mormon donne le dixième de son bien
LES MOItMUNS. 27
au gouvernement, c'est-à-dire à l'Église. Il lui doit en outre, chaque année, le dixième de ses bénéfices ; enfin, de dix jours l'un, elle peut exiger ses services personnels. Smith comptait déjà un assez grand nombre de sujets pour se montrer difficile à recevoir les nouveaux venus. On dit qu'il se plaisait à éprouver le zèle des néophytes en leur empruntant d'abord tout leur argent, puis en exigeant d'eux les corvées les plus pénibles. Il voulait que les nouveaux habitants de Nauvoo prouvassent qu'ils étaient dignes de devenir les concitoyens des exilés de Sion.
La ville de Nauvoo, faisant partie de l'illinois, devait être politiquement régie par la constitution de cet État ; mais les Mormons ne reconnaissent d'autre autorité ({ue leur théocratie. Cependant, comme il était très-important de ménager le gouvernement du pays où l'on s'établissait, Smith trouva moyen de tout concilier en reconnaissant nominalement les institutions de l'illinois, tout en conservant de fait pour son peuple ses lois particulières. Au fond, il ne s'agissait que de traduire dans la langue ofliciellc de l'Union les titres des fonctionnaires juormons, pour garder les apparences et conserver de bons lapports avec un pouvoir contre lequel il eût été imprudent de lutter. Ainsi, pour les Mormons, Joseph Smith continua d'être le prophète et le vicaire de Dieu, mais pour le gouvernement de l'illinois, il fut le maire de Nauvoo, ou bien Ip ijeanud Smith, élu par la milice des Mormons, car dans l'illinois les soldats nomment leurs officiers, comme faisait autrefois notre gaide nationale. A son exemple, tous les hauts dignitaires de son église
2S MELA^Gt^ UISIUUiyLE» ET UlTbKAlKKb.
piirciiL un litre oHiciel. Le patriarche s'appela jiifje de paix pour les infidèles; les apôtres devinrent nlderinen, et ainsi de suite. Toute la déférence que montrèrent les Mormons à se conformer à la constitution du pays où ils s'établissaient consista à inventer une synonymie de titres, où tout le monde trouvait son compte.
D'ailleurs, Smith s'appliquait plus que jamais à éviter loute collision entre son peuple et les Gentils. Les occasions étaient fréquentes, et ceux de ces derniers qui s'aventuraient à Nauvoo étaient pour la plupart gens adonner de l'occupation aux magistrats de tous les pays et de toutes les croyances. Mais Smith était ingénieux à éluder les dilUcultés, et loi'sque les institutions qui l'enchaînaient ne lui laissaient pas tout le ponvoir qu'il eût voulu, il avait des moyens détournés d'en \ enir à ses fins sans que le gouvernement de l'IUinois y pût trouver à redire. Quelques Gentils venaient à Nau\oo pour épier la nudilide la terre, d'autres dans l'espoir de s'enrichir prumptement parmi des gens si crédules, enfin, pour beaucoup d'autres, la ville des Mormons semblait, comme l'ancienne Home, une cité de refuge, et il était à craindre que tous les mauvais sujets des provinces orientales n'en fissent leur résidence. Voici comment la police de la nouvelle ville en agissait avec ces messieurs. Aux Etats-Unis, point de passeports, et pour arrêter un coquin, il faut des formalités infinies. On se gardait bien d'y avoir recours. Dès qu'un individu suspect au prophète avait élu domicile à Nau\oo, on lui détachait trois grands gaillards, robustes, sérieux surtout, pourvus chacun d'un morceau de bois tendre et d'une serpette. — 11 l'ant su\uii' qu'eu
LES MOUMONS. 29
Amérique c'est une inauic nationale de tailler du bois en menus copeaux, seulement pour occuper les doijjts quand on n'a rien àfaire ; cela s'appelle to ichittle, motqui manque à notre langue. En Angleterre, où l'on aime à rire aux dépens des Américains, on représente oi'dinairement le Yankee ratissant un morceau de bois, et l'on vous dit gravement que tout membre du Congrès, en arrivant à Washington, reçoit, par les soins du ministre de l'intérieur, un canif et une bûche de cèdre, dont il se fait un cure-dent à la lin d'une session. — Ces trois tailleurs dallumettes, donc, allaient se planter devant la porte de l'individu qui leur était signalé, coupant, rognant, faisant des copeaux et attendanl leur homme. Sortait-il, ils s'attachaient à lui comme son ombre, marchant lorsqu'il marchait, s'arrêtanl quand il s'arrêtait, ne l'iant jamais et toujours occupés de leur bûchette. — Pourquoi me suivezvous? — Point de réponse, et toujours les trois gaillards sérieux dolant leur moiceau de cèdre. Se fâcher était imprudent, les trois Mormons étaient choisis d'une encolure respectable, et d'ailleurs ils n'eussent pas manqué (le se plaindre au |)ieinierconstable qu'on insultât des cit(jyens paisibles de l'État d'illiiiois occupés à n(; rien faiie. Cependant les femmes se mettaient aux fenêtres pour v(jir |)asser la procession, et les enfants faisaient <:ort(''g(.'. Pas la moindre insulte, mais au\ copeaux h; long des rues on pouvait suivre tous les pas du malheureux sus|)ect. (Quelle (|ue fui la dose; d'impudcncedontil fût doué, rarenumt il n'-sistail plus de deux heures à l'ennui di; ces copeaux et de ces trois ligures impassibles. On raconte (in'uii drôle f<»rlenieiii tremp»; se laissa sui\ re pendant
■JO MÉLA>(.b:> iiiKiuuiuitï' ti i.rntUAiiit>.
trois jours, au bout desquels il s'avoua vaincu el lit suii paquet. Cette mesure de police préventive s'appela ichittlinu off, l'atisser dehors.
C'était peu pour Joseph Smith d'avoir changé un marécage en une ville llorissanle, il \ oulut que Nauvoo possédât un monument sans égal en Amérique, et il eut une révélation qui prescrivit la construction d'un temple. Malheui'eusement il n'y avait pas encore d'architecte converti à la religion nouvelle ; il fallut se contenter d'un Gentil. Les Mormons s'en consolèrent, en se rappelant ({ue Salomon avait accepté les services du Tyrien Hiram. D'ailleurs, lange faniilier de Joseph Smith lui apporta du ciel plan, coupe et élévation ; et quant aux détails d'exécution, il les lui communiqua de vive \oix. L'architecte lut un peu surpris des instructio»s qu'on lui donnait ; mais il n'eut garde de disputer sur l'art avec l'ange Moroni, qui en savait évidemment plus long que Vitruve et Palladio. Je voudrais bien pouvoir insérer ici le i)rogramme de l'ange pour l'instruction de nos architectes ; mais je n'ai pu me procurer qu'une courte description faite pur un des Saints, encore n'est-elle pas des plus claires. — <:< Notre temple est aussi haut que les chapi- » teaux des pilastres [xic,, et il est majestueux à la vue, » sui'tout poui' moi qui sais que la dîme l'obole du pau- » vre) proclame la gloire de Dieu. Ce splendide modèle » de la grandeur mormoniqué montre trente pilastres en » pierre de taille, qui ont coûté 3,000 dollars la pierre. » La base est le croissant d'une nouvelle lune. Les cha- » piteaux ont cinquante pieds de haut {sk. . Le soleil est '> sculpté en relief hardi, avec une face humaine large de
l.KS MUK.VlOiNs. 31
» deux pieds et demi, orné de rayons lumineux et du » flots, surmonté de deux mains tenant deux trompettes. » Quatre rangs de fenêtres : deux gotliiques et deux V rondes, etc. y> Je plains le pauvre architecte! Le 6 avril 18/tl, la première pierre fut posée au bruit des salves d'artillerie, à la suite d'une grande revue de la milice, déjà forte de deux mille hommes bien armés^ et passablement exercés à l'école de bataillon. En sa qualité de général, le prophète -passa devant le front des ti*oupes, suivi d'un brillant état-major, oii l'on remarquait plusieurs dames à cheval. D'autres dames lui offrirent un drapeau brodé de leurs mains, qui fut remis à la légion de Nauvoo, avec les allocutions et serments usités en de telles occurrences.
Des profanes, qui ont vu le temple et l'ont décrit en termes à notre portée, le représentent comme un grand bâtiment long de cent-vingt-huit pieds, large de quatie-vingl- Irois, haut de soixante, et divisé en trois nefs. Sur lafa(;ade s'élève une tour octogone, surmontée d'un lanternon qui porte une girouette formée par un ange tenant une trompette. Ogives, œils-de-bœuf, pilastres cannelés, balustres, meneaux gothiques, il y a un peu de tout dans ce monument, et l'on voit que l'ange Moroni appartient à l'école éclectique. Sous ce rapport, le temple deNauvooestbien le modèle de la religion mormoni(iue, (|ui pille à tort et à travers avec beaucoup d'impartialité. Cette macédoincmonumentale a coûté, dit-on, la bagatelle de dix millions de dollars, en quatre ou cinq ans. C'est un peu moins (jue le Parlement britannique bâti récenmient par M. Barry. Cin- (|uanle millions dépensés en f|uatre ou ciiKi ans pdiir lui
3'i mi;lan(;k> historiules kt i.im;KAiut>.
temple à l'usage des Mormons ! En France, il y a plus de trente millions de catholiques, et j'aurais honte de dire ce que nous dépensons pour entretenir nos églises. 11 est vrai que Smith avait fait un appel pathétique aux rois, reines et princes du monde, pour les engagera contribuer à cette grande œuvre, comme jadis la fameuse reine de Saba au temple de Salomon; mais il est inutile de le dire, le plus clair de sa recette fut l'obole du pauvre, la dîme des Saints du dernier jour. Chaque Mormdn apporta son offrande et travailla de ses mains un certain nombre de jours à ce temple sacré. C'est ainsi que se sont bâties la plupart de nos cathédrales. Tout peuple met sa vanité dans la possession d'un monument qui devient à ses yeux comme le centre de la patrie. Athènes avait son l'arthénon ; Rome , son Capitole ; Jérusalem , ce fameux temple où les Juifs combattaient encore lorsque les Romains étaient maîtres de leurs remparts. Joseph Smith connaissait les hommes et avait compris (|ue son bizarre monument allait donner une espèce de consécration k sa colonie et à son église.
11 n'étaitpas destiné à en voir la lin. Labonneintelligence qui régnait dabord entre les Mormons et les autres habitants de rillinois ne fut pas de longue durée. Les premiers, liers de leur temple, auprès duquel les églises protestantes du voisinage n'étaient que des granges, de leur ville déjà peuplée de quinze mille âmes, de leur croyance qui comptait plus de cent mille adhérents dans l'Union américaine, commencèrent à perdre la sage réserve qu'ils avaient à leur arrivée à iNauvoo. Ils lirent grand bruit des prophéties qui leui" promettaient la possession de la terre i)ro-
LKS MitKMO.NS. '-i-i
mise et l'expulsion des Gentils, enfin ils traitèrent de plus en plus cavalièrement les autorités deTIllinois. D'un autre côté, toutes les accusations déjà portées dans le Missouri contre les sectaires se reproduisirent envenimées de la jalousie que la prospérité extraordinaire de Nauvoo pou- A ait inspirer à ses voisins moins heureux. Enfin des dissensions intestines entre les Mormons fournirent occasion aux Gentils d'intervenir dans leurs affaires.
Il faut bien en venir à parler de la Doctrine de la femme spirituelle. A différentes reprises, les journaux liusliles aux Mormons avaiimt déiujncé le prophète comme prêchant cette doctrine, qui, disaient-ils, n'était autre que la polygamie. Smith a toujours repoussé cette imputation par des dénégations formelles ; mais il parait que, sur ce point comme en beaucoup d'autres, on ne s'entendait pas bien sur les termes. Polygamie vient de deux mots grecs qui signifient : beaucoup de noces. Or le prophète niait avec raison qu'on j)Lit se marier plus d'une fois dans son Église. Il est \ rai, et les Mormons n'en font plus mystèi'e aujourd'hui, il est \rai qu'un Saint qui n'a pas assez d'une fenmie, peut, avec l'autorisation du prophète ou du sanhédrin mormoniquo, être carhètr, scelle, {seuled) à une seconde femme, à une troisième, à une infinité d'autres fennnes. Il y a une cérémonie spéciale pour ces .scei/em<?/iis dans leur liturgie, et, à n'en considérer que les effets physiques et logaux, un i)rofane, qui n'a pas les lunettes prophétiques sur le nez, pourrait prendre cela pour de la polygamie. C'est une erreur. Un Mormon ne se marie qu'à une femme, H)ais on peut le cachelcr à une cinc|uanlaineet |)his, d'où il suit (ju'il n'est pas polygame.
.Ti MLLAK(;f> HlSTORIUl'tS tl LITriiK.Vlllt>.
Dites, s'il vous plaît, polysphragiste, beaucoup cacheté, ce qui est bien différent.
Il paraît ({u'on peut être cacheté à une femme mariée, ce qui avait lieu à Sparte du consentement du jnari. tandis que , dans l'Église des Saints du dernier jour, on se passerait do la permission. J'avoue bonnement que je ne sais si les dames peuvent réclamer le bénéfice de nombreux scellements comme les hommes. Gela me semble juste et probable, car le moyen de trouver assez de femmes dans une colonie nouvelle, où nécessairement le beau sexe doit être en minorité? Il faut encore considérer que le prophète a déclaré qu'une femme ne peut entrer dans le royaume des cieux sans un homme qui la présente comnit.' lui appartenant. Or, si on se délie un peu du salut de son mari, ne doit-il pas être permis de prendre pour chaperon quelque saint personnage, prophète ou patriarche, dont le crédit là-haut soit bien connu ?
Je ne voudrais pas m'étendre longuement sur un sujet si délicat ; je me bornerai à remarquer que, dans le principe, la doctrine de la femme spirituelle ne fut pas ])rofessée publiquement (1). On la révélait seulement à quelques initiés parvenus aux grades supérieurs de leur Église,
(1) Le prophète a dit : « Tout homme doit avoir une femme, toute femme un mari seulement. » Les casuistes mormons prétendent que cela veut dire que tout homme doit avoir une femme au moins; tandis que, par le mot seulement, Smith aurait condamna les femmes à n'avoir qu'un mari, un seul. Mais je ne sais si les paroles de Smith, destinées à donner le change aux Gentils, ne doivent pas recevoir une interprétation plus large et plus équitable. Je propose un schisme.
LES MORMONS. 3.'i
et le secret était soigneusement gardé pour ne pas scandaliser les Gentils ou les catéchumènes encore imbus de leurs vieux préjugés. Maintenant que les Mormons sont dans leur fort des montagnes Rocheuses , ils y mettent moins de façons. MM. Stanbury et Gunnison affirment que la plupart des Anciens ont plusieurs femmes. Ils en citent un qui est scellé à quarante-deux Mormones ; enfin ils prétendent que , dans les grades élevés, une douzaine de cachets seulement passerait pour une sorte de célibat (1).
Dans la pratique, ajoutent les deux voyageurs, ce système n'a pas tous les inconvénients qu'on lui supposerait à priori. Les dames scellées et les mariées jouissent d'une égale considération, et on n'entend parler ni de disputes, ni de jalousie entre elles. Ils ne disent pas comment les Saints parviennent àgouverner des ménages si nombreux ; mais je vois dans la relation de M. Gunnison, que la doc- ' trine du scellement commence à rencontrer quelque opposition parmi la meilleure moitié de la communauté ,
(1) J'ai sous les yeux un journal de DcseW't, fini publie le texte d'un discours prononcé parle professeur Orson Pratt, dans la conférence du 29 août 1852, sur la pluralité des femmes, qu'il recommande comme le moyen de jeter plus vite les fondements du royaume céleste, et d'offrir à Dit^u un plus graud nombre de tabernacles, c'est-à-dire de corps destinés à recevoir l'esprit immortel. «Mais est-ce à dire, ajoute-t-il en terminant, ([u'on puisse prendre les filles des hommes sans loi, condition ou restriction ? Non pas. Le prophète a les clefs de cette affaire. C'est lui qui donne la permission, quand on la lui demande. Ktsavez-vous ce qui arrivera aux personnes qui, ayant été instruites dans cette loi, la rejetteront? Elles seront damnées, etc. »
.'!() Mi.i.AX.rs iiisTiir«i(,ii I > 11 1 rrrKKAiKES.
car il pailt' de rcniines (iiii sh soiii enfuies chez les Po- Lowalomis et s'y sont mariées, préférant un cœur de sauvage tout entier à un quarante-deuxième de creiir de .Mormon.
Je reviens aux dissensions qui éclatèrent à Nauvoo.
La doctrine de la femme spirituelle existait encore à rétat de mystère' plus ou moins transparent parmi les Mormons, et, entre les récits des voyageurs et les dénégations des Saints, l'opinion était encore en suspens, lorsque Joseph, en sa (jualité de prophète, excommunia un Mormon nomme* Higbee, comme convaincu d'avoir séduit plusieurs femmes. Probablement il voulait faire un exemple qui prouvât sur ce point la purelé de sa morale. Higbee à son tour accusa Joseph de diffamation, et le cita devant la cour municipale de Nauvoo pour avoir à lui payer une amende de 5,000 dollars, somme h laquelle il estimait sa réputation de chasteté. Les aldermen de la cour, tous Mormons des hauts grades , acquittèrent honorablement le prophète, et renvoyèrent Higbee sans un centime de dommages. Mais il y avait eu procès et plaidoiries ; Higbee avait produit des témoins vrais ou faux et fait des révélations curieuses. A l'entendre, le patriarche Hirum Smith, frère du prophète, avait chez lui un livre où les Anciens, c'est-à-dire les chefs de la secte, inscrivaient les noms de toutes les jolies femmes. Lorsqu'un d'entre eux avait envie de s'en approprier une, il lui faisait lire son nom dans ce catalogue, et lui annonçait que le ciel voulait qu'elle cbéî!, e! elle obéissait. Chacun des Anciens, au dire de Ih'gl.ee, avait dix ou douze feinnips spiritiipllcs ou non.
Que ce ffit une calomnie ou. comme il est probable.
LES MOllMONS. '.il
que cette révélation contînt une grande part de véi'ité mêlée de quelque exagération, l'affaire fit beaucoup de bruit, et tous les excommuniés du Mormonisme se liguèrent avec Higbee pour démasquer le prophète. Ils fondèrent, vers iShk, à Nauvoo même, un journal intitulé the Expositor (le Révélateur) , dirigé contre Smith et son gouvernement. Dans le premier numéro parut un affidarit, c'est-à-dire une déclaration en justice, signée par seize femmes qui racontaient que Joseph Smith, Sydney Rigdon le grand prêtre et quelques autres chefs de la secte avaient essayé de les convertir à « la doctrine de la femme spirituelle, » c'est-à-dire d'attenter à leur vertu, sous prétexte qu'ils avaient pour cela une permission spéciale du ciel. Cet étrange document n'eut pas plus tôt vu le jour, que le conseil supérieur des Mormons, présidé par Joseph en personne, s'assembla et décréta la suppression du journal comme attentatoii'c à la sûreté publi([ue a public nuisance . Aussitôt deux cents Mormons, a\ec ou sans ordres, entourèrent les bureaux de V Expositor, brisèrent les pre.sses, rasèrent la maison, et firent un feu de joie des exemplaires du journal. Les rédacteurs, hommes prudents, avaient pris la fuite et gagné Carlhage, ville de l'Illinois, d'où ils recommencèrent en sûreté leur polémique contre h; prophète.
Sur leur plainte, lui inaiidal d aiMcncjr fut lancé contre Joseph Smith, son frèic lliruni, et plusieiu's autres digriilaires de son église, dénoncf-s coiume auleui's ou instigateurs des violences exercées r:onlie le joui'nal V Expositor. Le proj)hète n'en tint compte, et h; conslable (jui apportait rex[)l()il fut rfoiuluit à la poite de Nauvoo
38 MI-LANGES mSTORlQLES ET l.inEUAIUF.S.
très-peu cérémonieusement par un agent de la police municipale. Aux États-Unis, c'est chose grave que d'envoyer promener un constable. D'ailleurs, les autorités de rillinois n'allendaient qu'une occasion. La milice fut mise sous les armes pour que force restât à la loi, et, de leur côté, les Mormons commencèrent à élever des redoutes, déclarant qu'ils se battraient jusqu'au dernier pour défendre leur prophète. Les miliciens de l'Illinois juraient de ne pas laisser pierre sur pierre à Nauvoo. Les uns et les autres étaient gens à tenir parole. Dans cette extrémité, le gouverneur, M. Ford, pour éviter l'effusion du sang, fit un appel à l'humanité de Joseph Smith, et l'adjura de se constituer prisonnier, engageant sa parole et l'honneur de l'État d'illinois qu'il serait protégé contre toute insulte. En même temps il somma les Mormons de rendre les armes qu'ils avaient reçues du gouvernement des États-Unis, et enjoignit à la légion de Nauvoo de reconnaître pour commandant un officier fédéral. Sur ces assurances, les deux Smith arrêtèrent les préparatifs guerriers de leurs sectaires, et vinrent se constituer prisonniers à Carthage. Ce noble exemple de leur respect pour la loi toucha peu leurs ennemis. En entrant dans la prison de Carthage, Joseph Smith, frappé d'un pressentiment sinistre : « Je suis, dit-il, un agneau qui vais à la boucherie ; mais je suis tranquille comme une matinée de printemps. Ma conscience n'est chargée d'aucun crime, et je mourrai innocent. » Les Mormons supplièrent le gouverneur de donner une. garde sûre aux prisonniers, menacés, disaient-ils, par la canaille de Carthage. Mais la milice avait été congédiée, et d'ailleurs
r.ES MORMONS. 30
elle n'inspirait aucune confiance par son animosité connue contre les sectaires. Le 26 juin 1844, M. Ford vint visiter les deux Smith, et leur renouvela l'assurance qu'ils n'auraient rien à craindre. A tout événement, il commanda un petit poste pour maintenir l'ordre. Cependant on répandit parmi la populace que le gouverneur favorisait les prisonniers et qu'il voulait les soustraire à leur jugement. — « Si la loi n'y peut rien, dirent les chefs de la canaille, une bonne balle y pourvoira. »
Le 27 juin, à six heures du soir, un rassemblement de plus de 200 hommes armés de fusils, tous le visage barbouillé de noir, se porte à la prison. La garde n'essaye aucune résistance et livre le guichet. Aussitôt la foule envahit l'escalier qui conduisait à la chambre où se trouvaient Joseph Smith, Hirum et deux autres Mormons venus pour les visiter. Plusieurs coups do. feu tirés contre la porte avertissent les prisonniers du sort qui les attend. Il n'y avait pas de verrou intérieur, et la porte était assez mince. Un moment les prisonniers essayent de la tenir fermée en la pressant de leurs corps et en s'appuyant contre les meubles. Ils étaient dans cette position lorsque Hirum Smith est frappé à la fois de deux balles : l'une, qui traverse le bois de la porte, l'atteint à la figure, tandis qu'une autre, arrivant par la fenêtre, le perce de part en part et lui casse l'épine du dos. Il tombe en s'écriant : « Je suis mort ! — Oh ! mon cher Hirum ! » s'écrie le prophète; et s'armant d'un pistolet à six coups, il ouvre la porte à demi et fait feu au hasard sur les assassins, tandis que ses deux amis essayent avec des cannes de détourner les canons de fusil qui à chaque instant en-
traient et faisaient feu par la porte entre-bâillée. Les six coups du pistolet déchargés, un des acolytes de Smith abandonne la porte et court à la fenêtre pour sauter dans une cour ; mais il retombe aussitôt dans la chambre atteint d'une balle à la jambe et renversé par une autre qui broie sa montre dans son gousset. Joseph Smith, désarmé, tente à son tour de sauter par la fenêtre. 11 tombe dans la cour percé de plusieurs balles, mais respirant encore ; les meurtriers le traînent vers un puits, l'adossent contre la margelle, et quatre d'entre eux lui déchargent, à bout portant, leurs fusils dans la poitrine. Les deux Mormons demeurés dans la chambre de Smith furent épargnés.
Ainsi mourut, à trente-neuf ans, cet homme singulier qui a fait de grandes choses avec de si méprisables moyens : chef heureux de fanatiques, massacré par d'autres fanatiques dans un pays dont on célèbre la liberté et la tolérance. Depuis vingt ans, Smith combattait, pour soutenir son imposture, avec une persévérance digne d'une meilleure cause. 11 avait poursuivi le dessein le plus extravagant, et un incroyable succès avait récompensé son opiniâtreté. Il avait réalisé son rêve d'enfant, fondé sa colonie, rassemblé son peuple; il était devenu législateur, souverain absolu. Sa mort, si lionteuse pour ses ennemis, couronnait cette vie d'agitation et de lutte continuelle ; leur rage détestable fit d'un charlatan un martyr et un dieii.
Le premier mouvement des Mormons, en apprenant le meurtre de leur prophète, fut de courir aux armes et de le venger; mais le conseil des douze apôtres, en qui ré-
LES MOKMO.NS. 41
sidait toute l'autorité depuis sa mort, lit preuve d'une admirable modération, et parvint à persuader aux citoyens de Nauvoo que, loin d'imiter leurs ennemis dans leurs violences, ils devaient s'en rapporter à la justice de leur pays pour la punition des coupables. Ces sages conseils furent écoutés ; et pour contenir cette population en armes, excitée par l'indignation et le fanatisme, il suffit d'une proclamation signée des membres du conseil. Ce fait, plus quaucun autre, prouve quelle admirable discipline Smith avait introduite parmi ses disciples. Quant aux auteurs de l'assassinat, aucun ne fut puni, et il ne paraît pas même qu'ils aient été sérieusement recherchés.
Tandis que l'horreur inspirée à tous les honnêtes gens par le massacre de Carlhage obligeait pour un instant les Gentils à dissimuler leur haine et à suspendre leurs hostilités, les plus ambitieux des Mormons se disposaient à recueillir l'héritage du prophète. Sidney-Rigdon, l'inventeur de la doctrine de la femme spirituelle et un des premiers confidents de Smith, s'offrit pour lui succéder. 11 s'y disait autorisé par l'ange Moroni, et apportait sa révélation toute fraîche, 11 fallait, disait-il, quitter Nauvoo et s'établir au delà des montagnes Rocheuses ; mais le conseil des douze apôtres, sachant trop bien sans doute à quoi s'en tenir sur les révélations, le reçut fort mal. On lui dit qu'il était inspiré du diable, et non du ciel, et on le n)it en jugement. Convaincu de mensonge, trahison, apostasie, il fut solennellement excommunié, et, selon la formule en usage parmi les sectaires, abandonné aux souffiels de Satan jusqu'à ce qu'il fît pénitence. Il (inilta
42 Mlil.ANC.F.S lirslOIttQUES ET LirTÉRATRE>.
Nativoo avec une douzaine de ses partisans. Les ennemis des Moimons espéraient de lui des révélations et du scandale ; il ne songea pas à se venger autrement qu'en essayant dv fonder une église à lui , entreprise qui ne parait pas avoir eu de succès. Il est tombé aujourd'hui dans l'obscurité.
L'autorité spirituelle et temporelle fut remise à M.Brigham-Young, membre et président du conseil des douze. C'est actuellement le président et le prophète des Mormons. Bien qu'il n'ait pas été des premiers disciples de Joseph Smith, il a partagé toutes les tribulations de sa secte, et, comme il le dit lui-même dans son langage mystique, (( il a marché quatre ans dans le désert, les souliers pleins de sang. » Il passe pour un homme de talent, plus instruit que son prédécesseur, et non moins habile à manier le peuple singulier dont le gouvernement lui est échu en partage.
Quelques mois se passèrent dans une tranquillité apparente. La construction du temple avançait rapidement. La propagande aux États-Unis et en Angleterre amenait sans cesse de nouveaux prosélytes dans la ville sainte, car ce n'est point par quelques meurtres qu'on arrête les progrès d'une secte, il faut un grand massacre, une Saint- Barthélémy pour l'étouffer. Un pareil crime est heureusement impossible au dix-neuvième siècle ; mais la haine des Gentils ne demeura pas inactive. Dans l'automne de 1845, les hostilités contre les Mormons recommencèrent plus violentes que jamais. On brûlait leurs meules et leurs fermes, on assassinait des fermiers. De la part des sectaires, il y eut des représailles sanglantes. Je manque de
LES MOIVMONS. 43
renseignements précis sur les motifs qui poussèrent les habitants de l'IUinois à une espèce de confédération générale contre la cité de Nauvoo. Les reproches adressés aux Mormons sont trop vagues pour qu'il soit possible de leur donner créance. Quelques journaux dénoncent leur ville comme un repaire de faux monnayeurs et de brigands ligués contre la société. De leur côté, les Mormons défient leurs adversaires de citer un fait de leur désobéissance aux lois. — « Si des hommes perdus de crimes, disent-ils, ont trouvé momentanément un asile à Nauvoo, jamais ils n'ont fait partie de notre église ; jamais nos magistrats n'ont hésité à prêter main-forte aux ministres de la justice pour poursuivre ces ennemis de la société. » Tels sont les crimes reprochés aux Mormons ; telle est leur justification. Discerner la vérité de si loin n'est pas chose facile, et cependant, il faut le dire, toutes les apparences sont en faveur des sectaires. Mais le préjugé était contre eux. Ils se disaient, ils étaient étrangers au milieu de leurs compatriotes. Ils étaient plus riches, plus habiles, plus heureux dans leurs spéculations que leurs voisins. Ils sentaient leur supériorité et s'en montraient orgueilleux. C'en était assez pouV qu'on les chargeât de tous les crimes.
Après de longues négociations, pendant lesquelles la guerre civile fut plusieurs fois sur le point d'éclater dans l'État d'Illinois, les Mormons, toujours abandonnés par le gouvernement fédéral, délibérèrent, l'inspiration aidant, de quitter encore une fois leurs foyers, et d'aller, par delà les montagnes Rocheuses, chercher une patrie tellement éloignée des Gentils, qu'ils n'eussent plus de
•H .MKI.A>f.K> Ill-lUKiytlv- Ll I.IIIIJI.\IU1>.
longtemps à craindre leur malice. Alors une espèce de capitulation eut lieu entre les chefs de Nauvoo et le gouvernement de rillinois, par laquelle les premiers s'engagèrent à évacuer le pays, le second à les garantir contre toute moleslation pendant le temps nécessaire pour leurs ]iréi)aratifs. On verra comment cet engagement solennel fut observé.
Le pays au delà des montagnes Rocheuses était alors
aussi peu connu que l'inlérieur de l'Afrique l'est encore
aujourd'hui; ce qu'on en savait, on le tenait du rapport
de quelques Indiens et de ces hardis chasseurs qui vivent
à la limite de la civilisation et dont Fennimore Cooper a
poétisé le caractère. Pour parvenir aux montagnes, on
savait qu'il fallait traverser d'immenses prairies infestées
par des bandes nombreuses d'Indiens belliqueux, les
Sioux, les Crows et les Schoschones. Là, le bois est rare;
le foui-rage nul pendant l'hiver et pendant une partie de
lété. De larges rivières, des ravins profonds opposent à
la marche des caravanes des obstables infranchissables;
pour trouver des gués ou des passages, il est nécessaire
de se détourner continuellement de la ligne directe qui
conduit aux montagnes. Au pied de cette chaîne toujours
couverte de neiges, de nouveaux dangers, de nouvelles
fatigues attendent le voyageur. Fondrières, glaciers,
précipices bordent les passages des montagnes Rocheuses.
Au delà, on connaissait vaguement l'existence d'un grand
lac salé, espèce de mer morte, dont les rivages étaient ou
un désert, ou une terre promise : personne ne le savait
encore. C"est vers ces lieux que les Mormons résolurent de
se diriger pour y fonder leur quatrième ville sainte.
LE? MORMO.N?. 4o
Au commencement de l'hiver de 18/|6, leurs premières colonnes se mirent en marche, précédées d'éclaireurs chargés de reconnaître le pays et de signaler les passages les moins difliciles. D'immenses convois de chariots les suivaient, traînés par des mules et des bœufs et chargés de meubles, d'ustensiles aratoires, de tentes et de provisions. La marche était lente. On campait souvent plusieurs semaines dans le même lieu, tandis que des détachements de travailleurs traçaient une route pour franchir une crevasse, ou jetaient un pont sur une rivière. Des laboureurs, cependant, défrichaient en avant de vastes espaces et les ensemençaient, a(hi de préparer des provisions à leurs frères qui viendraient après eux. Lorsque le soleil a desséché les hautes herbes des prairies, les troupeaux ne peuvent plus y trouver leur nourriture, abondante au printemps et après les premières pluies d'automne. Il fallait prévoir ces dangers du climat, se tenir en garde contre les changements de saison, et se préparer des camps sur les bords des rivières, dans des pays boisés, ou bien sur des collines où la végétation n'est pas brûlée par la sécheresse.
Poiu- la marche, point de routes tracées : on s'avançait la boussole à la main. Tantôt les convois d'émigrés sillonnaient péniblement de vastes marécages, où plusieurs fois dans la journée il leur fallait décharger et recharger leurs charioLs; tantôt ils entraient dans des plaines arides (jui leur faisaient endurer tous les tourments de la soif et décimaient leurs troupeaux. Plus loin, exposés à des rafales de neige et de pluie, ils étaient obligés de bivaqucr sans feu sui- une terre nue, humide et glacée. Quelquefois
la lueur d'un incendie, dévorant les hautes herbes, jetait l'effroi dans la caravane, et il fallait des prodiges d'énergie pour écarter le fléau. Aux approches de l'hiver de 18/t7, les Mormons bâtirent une ville provisoire de baraques et de huttes construites de boue et de branchages, en attendant que la neige eût cessé découvrir les prairies. Ils avaient amené de Nauvoo une musique militaire qui se faisait entendre dans toutes leurs haltes. Qui le croirait? en butte aux tourments de la soif, de la faim, exposés à toutes les misères de la vie errante, ces hommes de fer ne perdirent jamais leur gaieté. Lorsqu'ils s'étaient entourés d'un retranchement de chariots, lorsqu'ils avaient parqué leurs troupeaux, rentré le fourrage, lorsque les détachements envoyés pour faire du bois et de l'eau avaient assuré à la troupe un jour d'existence, les prédicateurs commençaient une prière, une exhortation ; les pèlerins entonnaient un hymne d'actions de grâces ; puis la musique faisait entendre dans le désert des valses et des contredanses, et, sauf la rareté des habits noirs et des gants jaunes, sauf des costumes un peu sauvages, des mines un peu étranges, on aurait pu se croire dans un bal champêtre, aux environs d'une grande ville.
L'ordre que les chefs avaient introduit dans les colonnes d'émigrés était admirable. Jamais troupe disciplinée ne se garda mieux, ne campa, ne bivaqua avec plus de méthode et de régularité. iNi la marche ni la fatigue n'interrompaient le travail. Les femmes lilaient assises sur les chariots. A chaque halte, on entendait le bruit des marteaux et des métiers. En route on faisait du drap et de la toile ; on forgeait des essieux de voiture, des instruments
LES MORMO>S. 47
de labourage ; on tannai l, avec du goudron et à la fumée, les cuirs des animaux dont la caravane se nourrissait. Jamais, quelle que fût sa situation, elle ne manqua à célébrer le dimanche par un repos complet pour les hommes et les animaux; et peut-être n'est-il pas inutile de dire ici, comme un fait qui permet d'apprécier le caractère des Mormons, que, pendant toute la durée de leur pèlerinage, on ne vit personne maltraiter les bœufs et les mules qui traînaient les chariots. C'est à cette douceur, et aux soins constants qu'ils apportaient à ménager leurs attelages , qu'ils durent en grande partie de surmonter heureusement tant d'obstacles.
Au milieu de leurs campements, le scorbut et le typhus les atteignirent et en peu de jours firent de nombreuses victimes. Des familles d'émigrants furent enlevées tout entières, et il n'y eu guère de détachement qui ne perdît un tiers de son effectif. Ils avaient fait provision de médicaments aussi bien que d'armes et de meubles de toute espèce; mais personne n'avait songé à emporter des cercueils. Pour des hommes de race anglaise, être porté dans la terre à demi nu, sans une bière bien close, c'est une aggravation à la mort. Dans notre vieille .Europe, au sein de nos grandes villes, on a vu plus d'une fois, dans les épidémies, les cadavres abandonnés sans sépulture. Les Mormons imaginèrent de creuser péniblement des troncs d'arbre qu'ils allaient chercher fort loin, et d'y renfermer leurs morts. Ils ne manquèrent jamais à ce pieux devoir, et l'on peut aujourd'hui calculer leurs pertes et suivre leurs traces aux amas de pierres soigneusement entassées le long de la voie qu'ils ont suivie.
4S MIXAXiKS HISTUKryUKS El LllTKHAlHt!>.
Peudanl que les premières colonnes des Mormons traversaient péniblement la prairie et frayaient parmi les plus rudes fatigues une route aux frères qui allaient les suivre, le reste des citoyens de Nauvoo tnivaillait avec un redoublement de zèle et d'activité à l'achèvement du temple. Ils s'étaient fait un point d'honneur, un devoir religieux de n'abandonner leur patrie qu'après avoir consacré ce monument mystérieux de leur culte. Au jour fixé, un grand nombre d'étrangers arrivèrent à Nauvoo de toutes les parties de l'Union. Quelques-uns avaient abandonné leurs campements de la prairie pour assister à celte solennité douloureuse ; car ce temple, élevé de leurs mains, décoré des offrandes du riche et du pauvre, allait bientôt être abandonné aux Gentils. Un instant cette ville vouée à la destruction reprit une apparence de vie et se para pour sa dernière fête. Les cérémonies sacrées s'accomplirent, et quelques heures après tous les mystérieux ornements du temple disparurent, la foule des pèlerins se dispersa, et le plus grand nombre reprit tristement le chemin du désert. Les derniers travaux pour l'achèvement du temple avaient cependant ranimé la haine des Gentils de l' Illinois. Ils savaient que les Mormons avaient rendu les armes qu'ils avaient reçues du gouvernement : ils avaient vu la fleur de leur jeunesse partir pour les montagnes Rocheuses, et ils espérèrent avoir bon marché du reste. Au mépris de la convention jurée, un coips denviron deux mille hommes, avec du canon, se présenta devant Nauvoo, espérant surprendre la ville. Ils furent chaudement repoussés par une petite troupe de trois cents hommes de la légion de Nauvoo.
commandée par un général V<e\\s. Ce fut seulement lorsque le dernier détachement des exilés se fut mis en marche que la horde assiégeante pénétra dans la ville. Elle y célébra sa facile victoire par des orgies, et bientôt par l'incendie du temple, qui n'offre plus aujourd'hui que l'aspect d'une ruine ancienne.
En même temps que l'émigration apprenait, dans le désert, la perfidie de ses ennemis et recevait cette nouvelle preuve de l'indifférence ou de l'impuissance du gouvernement à faire respecter les promesses les plus sacrées, un message du président des États-Unis venait sommer les exilés, comme citoyens de l'Union, de fournir leur contingent à l'armée fédérale, qui se disposait alors à attaquer la république du Mexique. 11 n'y eut pas un moment d'hésitation. La loi commande, il faut obéir. Le lendemain de la réception de cet ordre, un balaillon de cinq cent vingt hommes partait pour la Nouvelle-Californie, prêt à verser son sang pour ce drapeau fédéral qui ne les avait jamais protégés. En ce moment, bien qu'ils se trouvassent sur le territoire d'Indiens nombreux et assez mal disposés à leur li\rer passage, les exilés se séparèrent sans murmure de la ileur de leurs soldats. On vit alors les femmes remplacer les hommes dans une partie de leurs travaux. Elles guidaient les attelages, et parfois conduisaient les charrues. Le malheur et le sentiment religieux avaient uni les sectaires, qui semblaient ne plus faire qu'une famille. Dans les marches, chacun abandonnait son chariot pour relever ou réparer celui d'un camarade. Le riche partageait son pain avec le pauvre, et, si de tels actes ont valu aux Mormons le re-
proche de communisme, souhaitons à toute l'Europe de n'en voir jamais que de semblables.
Le 21 juillet 18/(7, après dix-huit mois passés dans le désert, l'avant-garde des Mormons arriva sur les bords du grand lac Salé. Quelques jours après un terrain avait été consacré pour l'emplacement d'une ville, et tout autour on voyait des bœufs labourer la terre, des hommes ensemencer, planter, arroser. Les colons s'occupaient activement à distribuer, dans des canaux d'irrigation, les sources d'eau vive qui tombent des montagnes pour se perdre dans le lac Salé. D'autres profitaient de ces ruisseaux pour établir des moulins et des scieries. En janvier 18/|8, ils avaient bâti un fort capable de repousser toutes les tribus indiennes du nouveau monde ; six mille acres avaient été enclos de palissades, selon l'usage américain, et une population de plus de cinq mille personnes était fixée dans la ville nouvelle, qui porte le nom de Deserèt, mot mystérieux qui, dans la langue des anges, signifie la cité de l'Abeille. Les Mormons ressemblent, en effet, à l'abeille par leur activité incessante et leur faculté de changer de demeure sans changer de caractère. Pour eux, le travail est une loi divine. « Nous sommes, disent- » ils, les fermiers du Très-Haut. Notre devoir est d'amé- » liorer son champ pour qu'il en nourrisse ses saints. » On ne voit pas un individu inoccupé dans leur pays. Le président-prophète, M. Brigham-Young, est charpentier, et, à ce qu'il paraît, charpentier fort habile. Joseph Smith, en raison de ses inspirations continuelles, qui lui prenaient beaucoup de temps, est le seul Mormon qui ait été dispensé de travailler de ses dix doigts. Aussi, pas un
pauvre parmi eux. Je me trompe : après avoir construit des écoles, un hôtel de ville, un caravansérail pour les étrangers, ils pensèrent à bâtir un hospice pour les pauvres. En gens prudents qu'ils sont, ils voulurent savoir combien de leurs frères avaient besoin des secours de la communauté. Il y en avait deux, qui se sont peut-être enrichis depuis lors.
Le grand lac Salé (ainsi nommé pour la nature de ses eaux saturées de sel) est situé entre le /jO° hO' et le hl° 40' de latitude nord ; il s'étend en longitude du 112" au 113°. Une chaîne de hautes montagnes borde sa rive orientale ; mais entre le lac et les premiers escarpements se trouve une plaine bien arrosée qui se lie par une pente insensible à des vallées perpendiculaires à la chaîne. Dans la plaine et dans les vallées, la culture est facile au moyen d'irrigations, et le sol d'une fertilité prodigieuse. De l'autre côté du lac s'étend un désert immense, absolument dépourvu de végétation. Le sol se compose d'une couche d'argile recouverte d'une croûte de sel. Pendant la saison des pluies il se change en un marécage infranchissable ; en été on peut le traverser, même avec des voitures légères, mais à la condition de porter l'eau, le bois et le fourrage. Il est facile de voir que ce désert est une partie desséchée du bassin occupé autrefois par une vaste mer intérieure, dont la situation offre plus d'une analogie avec la mer Morte. Le grand lac Salé lui-même lend à se dessécher. Il est peu profond, et quelques-unes de ses nombreuses îles se lient au continent pendant la sécheresse. Il reçoit h. son extrémité sud les eaux douces du lac d'Utah, portées par un canal naturel d'une \ing-
52 MÉLANGES IIISKJRIQLES El LITTERAIRES.
laine de lieues. Les Moiinons, frappés des rapports qu'ofiVc leur patrie a\ec la Palestine, ont appelé ce canal le Jourdain. Les îles très-hautes du lac Salé et les montagnes sont couvertes de bois, et de leurs lianes sortent une inimité de sources thermales de toute espèce. Celte chaîne renferme encore en abondance du fer et de la iiouille. Avec du fer et de la houille tout est possible à l'homme.
La prospérité des Mormons n'a fait que croître depuis qu'ils se sont établis à l'ouest des montagnes Rocheuses. Licencié après la paix faite avec le Mexique, leur bataillon traversa la Nouvelle-Californie pour gagner Deserèt, et c'est, dit-on, à ce détachement qu'est due la découverte des terrains aurifères. Un instant, quelquesuns des Mormons cédèrent à l'entraînement général qui y poussait les aventuriers de tous les pays; mais bientôt, à la voix de leur prophète, ils regagnèrent les bords du lac Salé et ne pensèrent plus qu'à cultiver leurs champs. Aujourd'hui leur ville est une station de ravitaillement pour la foule des Gentils qui se porte aux placers ou qui en revient, et ce passage continuel n'a pas peu contribué au rapide accroissement de Deserèt. Les saints approvisionnent les chercheurs d'or, et la légende d'Ésaïi vendant son droit d'aînesse pour un plat de lentilles prouve que le métier de pourvoyeur est des plus prolitables. L'hôtel des monnaies de Deserèt frappe des dollars et des doubles dollars d'or, et s'il faut s'en rapporter aux récits des voyageurs, les caisses de l'église nouvelle regorgeraient de ce vil métal. Je lis dans une relation que la présidence a mis de côté quatre-vingt-quatorze mille
LKS MO H M ON S. 33
quatre-vingts onces d'or pour les indemnités de route à distribuer aux apôtres envoyés parmi les Gentils, et aux Mormons manquant de ressources pour obéir à la loi qui prescrit le rassemblement littéral d'Israël. Rabelais a laissé cet aphorisme : qu'il faut mentir toujours par nombre impair. Il se peut qu'on ait un autre système au delà des montagnes Rocheuses ; pourtant on ne peut s'empêcher de croire que la présidence est au-dessus de ses affaires et qu'elle a de l'argent de reste, quand on lit dans le Deserèt-Xetrs (c'est le Moniteur du pays que les Anciens, réunis en conférence le 1/» septembre 1852, ont fait partir quatre-vingt-dix-huit missionnaires à la fois pour les quatre roiiis du globe (1). Chez les Mormons un missionnaire ne se met pas en route comme nos premiers apôtres avec un bâton et une besace. Les leurs voyagent en gentlemen et partent munis de bonnes lettres de crédit. II est évident que ces quatre-vingt-dixhuit missionnp.ires exigent des frais de route assez considérables. Dix sont dirigés sur différents Ktats de l'Union; six sont expédiés aux colonies anglaises dos Indes occidentales; quarante-deux pour les lles-]5ritanniques; huit pour l'Allemagne ; deux pour Gibraltar, que je soupçonne d'aller perdre leur temps en Espagne; un en Danemark ; trois en Tsorvégo ; neuf dans l'Inde ; trois en Chine ; deux à Siam ; trois au cap de Bonne-Espérance ; neuf en Australie; neuf aux îles Sandwich ; un en France. Il semble que les Anciens ne comptent pas sur une forte moisson d'âmes dans notre pays ; cependant le Litre de Mormon
(1) The four corners of titc ylohe.
S-i MÉLANGES HISIORIQI'ES ET LliTKUAlRES.
a déjà été traduit à l'usage de nos compatriotes (1 , ainsi que plusieurs numéros de l'Étoile de Desprèt, publication religieuse à l'usage des sectaires.
Ab ungue leonem. Il est incontestable que la colonie d'Ulah a fait et fera des progrès gigantesques comme toutes les jeunes sociétés du nouveau monde. Un médecin anglais a remarqué que les employés de la banque qui deviennent fous n'oublient jamais l'arithmétique : il paraît que les Américains peuvent le devenir sans cesser d'être les faiseurs d'affaires les plus intelligents du monde. Peu après leur arrivée au lac Salé, les Mormons ont demandé au congrès que le pays colonisé par eux fût annexé à l'Union en qualité de territoire, et bien avant que le gouvernement fédéral eût pu statuer sur cette demande, les envoyés de Deserèt recevaient des instructions nouvelles pour réclamer cette annexion, non plus comme territoire, mais comme nouvel État de la fédération américaine. Leur population actuelle leur donne, disent-ils, un droit incontestable à ce titre très-important pour eux, car en l'obtenant ils acquièrent le pouvoir de se donner telle constitution qu'il leur plaira. Leurs prétentions seront-elles admises ? J'entends dire qu'elles rencontreront une opposition assez vive, et que le gouvernement fédéral a des sujets de plaintes contre les sectaires. J'ai lu dans un journal américain, il y a quelques mois, un rapport curieux de deux juges fédéraux envoyés de Washington à Deserèt pour établir dans la capitale des Morxnons
(1) Le Livre de Mormon, histoire sacrée des peuples aborigènes de l'Amérique, publié par John Taylor. Paris, 1852, in-18 de 512 pag.
LES .M(lUM(i>>. 00
une cour de justice. Ces magistrats apportaient de l'argent pour l'installation de leur tribunal. Ils disent que l'argent a été encaissé et qu'on ne les a pas installés ; que lorsqu'ils ont rendu des arrêts, personne n'en a tenu compte, sous prétexte qu'on n'avait que faire à Deserèt de la procédure fédérale. Enfin ils racontent qu'ils ont eu la mortification dassister à des sermons et à des conférences théologiques où l'on n'a ménagé ni les susceptibilités de leurs sentiments religieux ni celles de leur patriotisme fédéral. Bref, on leur avait rendu leur séjour si pénible, que, sans en recevoir d'intimation officielle, et sans être admonestés par voie de ratiss3ge whittling-offj, ils avaient cru devoir quitter le pays.
Toutefois, il y a peu d'apparence que le gouvernement de Washington prenne au sérieux les énormités reprochées aux sectaires; il sent toute l'importance actuelle du pays d'Utah, situé comme un oasis au milieu de l'immense désert qui sépare les provinces orientales de la Californie. D'ailleurs, quelque irrévérencieux que soient les procédés des Mormons pour messieurs de la justice, il est évident qu'il ne faut pas songer à les mettre à l'amende. Établis sur le revers des montagnes Rocheuses, à' trois mois de marche des frontières de l'Union, ils peuvent pendant longtemps encore se moquer impunément de tous les gouvernements du monde. Ils sont à présent chez eux, comme on dit. Leur population est nombreuse et leur patience est à bout. Malheur à qui s'aviserait de la mettre encore une fois à l'épreuve !
Qu'ils soient annexés ou non à la confédération des États-Unis, on peut regarder comme certain qu'ils de-
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meureront en paix avec son gouvernement. Ils n'ont pas de Gentils autour d'eux qui se scandalisent, comme les Missouriens, de leurs pratiques religieuses ou soi-disant telles. Leurs seuls voisins sont les Indiens L'iahs, qui paraissent être un composé de parias expulsés de différentes tribus, pauvres diables qui disparaîtront bien vite devant la civilisation envahissante des visages pâles. Les Saints du dernier jour n'ont donc pas besoin de l'autorisadon du congrès pour jouir de l'indépendance la plus complète, et d'ici à longtemps leur tranquillité ne peut être troublée que par la discorde intérieure.
Ce malheur paraît fort à craindre au premier abord. Proscrits par les Missouriens et les habitants de l'Illinois, ou bien errant dans les prairies, les Mormons ont été dociles, parce que le danger qui les pressait les avertissait à chaque instant que leur seule chance de salut était dans leur union et leur ol)éissance à leurs chefs. Ceux-ci étaient respectés parce qu'ils étaient nécessaires et qu'il ne se rencontrait pas de prétendants assez hardis pour leur disputer un commandement qui offrait pour tout avantage une effrayante responsabilité. Maintenant la situation a bien changé. Le danger a disparu. Les chefs trouveront-ils la même obéissance ? Ne semblera-t-il pas abusif à bien des maris, à bien des pères, que tel homme, parce qu'il est membre du grand conseil, vienne sceller sa femme ou sa fdle, tandis qu'il ne pourra lui rendre la pareille ? Les émigrants nouveaux venus qui n'ont pas combattu pour leur église, qui n'ont pas retrempé leur zèle dans les misères de la persécution, pourront bien se scandaliser du pêle-mêle prétendu spirituel qui les attend
dans la ville sainte. La paix et le repos feront réfléchir. Enfin, l'exemple de Smith est tentant. 11 prouve qu'un certain fonds d'impudence suffit pour élever un homme à la plus haute fortune. L'inspiration a été mise à la portée de tout le monde, et le métier de prophète, à Deserèt, offre des séductions qu'il n'avait pas dans le Missouri ou rillinois. Fanatiser, abrutir la population de l'Utah est le seul moyen de la gouverner despotiquement ; mais cette population se recrute sans cesse de nouveaux venus apportant chacun sa doctrine. Le plus grand nombre des colons arrive à Deserèt avec des habitudes de liberté et de licence même ; les journaux de l'Union pénètrent avec les voyageurs ; en un mot, la richesse croissante de la colonie, le goût du luxe et des jouissances raffinées qui en est la suite inévitable, semblent devoir se liguer contre un gouvernement théocratique dont les momeries seront bientôt usées.
Toutefois, le bon sens pratique des Anglo-Américains est si puissant, qu'il peut prévenir encore la division et la dissolution de la communauté des Mormons, L'activité commerciale remplacera peut-être à Deserèt l'enthousiasme religieux, que la polémique et la persécution n'exciteront plus. Quelque temps encore les dogmes des Mormons se conserveront par patjiotisme et comme un héritage auquel de grands travaux et de dures souffrances ont attaché une certaine gloire. La mémoire de Joseph Smith demeurera honorée, mais on ne pailera guère de ses rêveries et beaucoup des résultats de sa colonisation. Les folies et les abominations de la secte seront ah;indonnées il |)etil lniiit. In jour peut-être les liabilanls de
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rutah se trouveront de tout point semblables à ceux des grandes villes de l'Union , jadis peuplées par des Puritains exilés qui ont attendu le Rùyne de Mille ans, mais dont les enfants n'attendent plus aujourd'hui que les bateaux d'Europe pour se mêler et se confondre dans notre vieille société. — Malgré tous ses défauts, elle vaut bien, après tout, des sociétés nouvelles comme celle dont je viens d'esquisser l'histoire.