LES COSAQUES DE L'UKRAINE
Les auteurs polonais ont appris à l'Europe occidentale l'existence et le nom des Cosaques. Ce nom (en russe Kazakj a passé dans notre langue, par des relations du dix-septième siècle, avec la prononciation polonaise. Pendant longtemps l'étymologie de ce mot a exercé la sagacité des érudits du Nord. Les uns l'ont dérivé du slave koza, chèvre : c'est, disaient-ils, que les Cosaques courent comme des chèvres ; d'autres l'ont fait venir de koca, qui signifie tresse de cheveux, faux, langue de terre qui s'avance dans un fleuve ; et les raisons ne manquaient pas pour justifier ces différentes acceptions : car les Cosaques ont bien pu porter aulrefois des cadenelles; ils se servair-nl do f;iux pour faire leurs foins, voire même pour se battre; eiiliii, leurs premiers élablissemenls furont au bo.'d d'un llciuf ou il iif inau((iu: pas di; promonloiros
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avancés. Aujourd'hui que les études étymologiques ont fait de grands progrès, on est à peu près d'accord pour regarder le mot Cosaque comme emprunté au turc. Dans cette langue cazak veut dire partisan, fourrageur, soldat qui fait la guerre pour son propre compte. Tels furent, en effet, les premiers Cosaques établis au bord du Dnieper et de ses affluents, entre les territoires polonais, moscovite et tartare. Leurs mœurs avaient les plus grands rapports avec celles des habitants dû Border, ou frontière d'Ecosse, et le nom du pays où ils parurent d'abord, l'Ukraine {Oukraina), a précisément cette signification dans les dialectes slaves.
Les Cosaques ne furent donc pas un peuple particulier, mais un rassemblement de Slaves polonais ou russes, qui se constituèrent en colonie dans un pays périodiquement dévasté par les incursions des Tartares. Ils se fortifièrent dans la Petite -Russie, terre que personne n'osait cultiver et qu'il fallait défendre chaque jour les armes à la main. De la sorte, ils devinrent les gardes avancées des chrétiens orientaux contre les musulmans, alors envahisseurs. 11 me semble que les premiers Cosaques , les Cosaques modèles, furent les Zaporogues (1), c'est-à-dire ceux qui se fixèrent dans les îles du Dnieper, au delà des cataractes ou des rapides de ce fleuve. Une espèce d'archipel couvert de roseaux épais, coupé par une multitude de canaux où la navigation est difficile, offrait un asile sur à des hommes résolus, pourvus de barques légères qu'ils
(1) Leur nom est tiré des deux mots russes : za (au delà), et pnrog (barrage de rochei-s).
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maniaient avec une incroyable adresse. Ajoutons que leurs ennemis ordinaires, les Tar tares de Crimée, n'avaient dans leurs expéditions que de la cavalerie.
Nous, qui avons eu le malheur de voir dans notre enfance des Cosaques aux Champs-Elysées, nous nous les représentons comme des hommes à grande barbe, vêtus à l'orientale , montant de petits chevaux et armés de longues lances. Voilà les Cosaques d'aujourd'hui. Leurs ancêtres furent des baîeliers. Le capitaine Margeret, qui servit en Russie sous Boris Godounof et sous le premier des faux Démétrius, écrivait en 1609 : a La meilleure infanterie 'russe' consiste en Strelits et Cosaqs. » Un demisiècle plus tard, un autre officier français, le sieur de Beauplan, qui avait souvent fait la guerre contre les Cosaques dans l'armée polonaise, disait d'eux : « Là où ils témoignent plus d'adresse et de valeur, c'est à se battre dans le Tabord {tabor '1), retranchement nomade formé de chariots], car ils sont fort justes à tirer des fusils, qui sont leurs armes ordinaires. Ils ne sont pas mauvais aussi à la mer, mais à cheval ils ne sont pas aussi des meilleurs. » Ce que Beauplan raconte de leur vigueur à ramer serait incroyable, si son témoignage n'était confirmé par celui de tous les écrivains contemporains russes et polonais. (( l'ay veu, dit-il, et visité tous les treize sauts [du Dnieper], et passé toutes ces cheutes dans un seul canot en montant la rivière, ce qui semble d'abord une chose
(1) Ce mot slave, que les Hussitcs employaient au pio|irc pour désigner leurs assemblées en plein champ, a été mal à propos regardé conmie emprunté à l'Écriture.
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impossible, se trouvant de ces cheutes que nous avons franchies de sept à huit pieds de hauteur, .luyez s'il estoit là nécessaire de bien ioùer de l'aviron. Parmi ces Cosaques, nul ne peut être receu Cosaque s'il ne monte tous les Poroiiys [poroghi, barrages de rochers) ; de sorte qu'à leur mode, je puis bien estre Cosaque, et c'est là la gloire quei'ay acquise en ce voyage.
» Pour vous déûnir ce que c'est proprement que Poroiiy, ie vous diray continue Beauplan , que c'est un mot russien qui signifie pierre de roche. Ces Poroïiys sont comme une chaîne de ces pierres estendues tout au travers de la rivière , dont il y en a quelques-unes sous l'eau, d'autres à fleur d'eau, d'autres aussi hors de l'eau de plus de huit à dix pieds, et sont grosses comme des maisons et fort proches les unes des autres, de façon que cela est fait comme une digue ou chaussée qui arreste le cours de la rivière ; puis après tombe de la hauteur de cinq à six pieds ; et, en d'autres, de six à sept, selon que le Boristhènes est enflé. »
Le ])ut de l'institution des Zaporogues était la guerre aux infidèles, c'est-à-dire aux Tartares, qui ravageaient les frontières de la Moscovie et de la Pologne. Sans cesse sur le qui-vive, les habitants des îles du Dnieper passaient leur temps comme on le passe aux avant-postes : aujourd'hui suprenant un parti de fourrageurs tartares, le lendemain chaudement poursuivis par un ennemi supérieur en nombre. Leur principal village, qu'ils appelaient Sietcha (1), était un camp fortifié par la nature et par
(1) sietcha signifie on lusse carnage.
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l'art. Là, aucune femme n'élait admise ; là, ils ne possédaient rien que leurs armes et leurs bateaux. Quant au produit de leurs incursions, ils se hâtaient de le vendre, et ils cachaient soigneusement l'or et l'argent enlevé sur l'ennemi. D'ordinaire, ils chargeaient le Dnieper de receler leurs trésors; ils les jetaient dans le fleuve, où chaque Cosaque avait un trou ignoré de ses camarades et connu de lui seul. Lorsqu'ils eurent des canons, ils les noyaient de la même manière si un danger pressant les obligeait à quitter pour quelque temps leur retraite.
L'organisation politique et administrative de cette horde fut celle de toutes les peuplades slaves du voisinage : propriété en commun de la terre et du bétail, partage des fruits du labeur connnun ; or, le grand labeur pour les Zaporogues, c'était le pillage sur terre et la piraterie. Dans la Sietcha, égalité absolue entre tous les Cosaques; aux anciens seulement on accordait quelques distinctions honorifiques, parfois le pouvoir de juger les contestations, d'après de vieux usages ou lus traditions de la horde. Toutes les affaires importantes se décidaient à la majorité des voix. Au moment d'entrer en campagne, ils élisaient un chef qu'ils nommaient aUunnu kotchetoi, c'est-à-dire capitaine errant, dont l'autorité était absolue et despotique comme doit l'être celle d'un commandant militaire; mais au retour, il redevenait l'égal de ses soldats, responsable, de plus, de ses fautes comme chef, bien souvent du mauvais succès de ses entreprises. Ainsi que l'ancienne Rome, la Sietcha des Zaporogues se recrutait de tous les gens de bonne volonté f|iii venaient offrir leurs bras ; mais tout le monde n'était
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pas admis; et, pour les préférés même, il fallait un noviciat. A la vérité, on n'exigeait pas un certificat de bonnes vie el mœurs, mais il fallait faire preuve de courage, d'adresse et de vigueur. L'apprentissage était rude, comme il le fut depuis chez nos flibustiers. D'ailleurs, nul ne se mettait en peine des antécédents d'un candidat : qu'il fût Polonais ou Russe, serf ou homme libre, il était le bienvenu s'il se montrait digne de devenir membre de la redoutable communauté. Une fois affilié à la sielcha, il devenait un être privilégié, et tous les Zaporogues étaient prêts à défendre, les armes à la main, leur frère adoptif, quelque justement brouillé qu'jl fût avec la justice. La plupart de ces Cosaques professaient la religion grecque. Lorsque leur petite république s'accrut, et que leurs institutions se riégularisèrent, ils eurent un clergé, soldé par eux, pour bénir leurs bateaux partant pour la course, et les absoudre eux-mêmes in articulo mortis. Leurs prêtres étaient à la hauteur de leurs fonctions et dignes de leurs ouailles. Ils étaient encore plus ignorants que les autres membres du clergé russe orthodoxe, et ils mêlaient aux pratiques de leur culte bon nombre de superstitions musulmanes ou païennes. Ainsi ils croyaient à la seconde vue, aux oracles, aux enchantements; fort entêtés d'ailleurs de leur croyance, et prêts à souffrir le martyre pour la foi orthodoxe, sans savoir et sans chercher à connaître en quoi elle différait des autres communions. 11 y avait à Kief une école de théologie d'où sortaient la plupart des prêtres cosaques. Pour eux, Kïef était la ville sainte, et, dans toutes leurs querelles avec la Pologne, ils demandèrent que le clergé grec et ses
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écoles y conservassent une suprématie, ou du moins une entière liberté.
Derrière les Zaporogues, dans les plaines fertiles, mais souvent ravagées, de l'Ukraine, il y avait d'aulres Cosaques, dont les mœurs étaient moins sauvages, qui vivaient en famille et qui s'occupaient de l'agriculture. Ils étaient en bonne intelligence avec les Zaporogues, qu'ils considéraient comme leur avant-garde, et parmi lesquels ils avaient toujours des parents et des amis. A vrai dire, le camp des Zaporogues n'avait pas une population fixe. On y allait apprendre la guerre, se former à la piraterie, tenter quelque bon coup ; puis on le quittait pour mettre en sûreté son butin et pour vivre tranquille. Beaucoup de Zaporogues avaient leurs femmes ou leurs terres dans des cantons de l'Ukraine, et la plupart des Petits-Russiens allaient dans leur jeunesse faire quelques campagnes parmi les Zaporogues.
Etienne Batthori reconnut de quelle utilité pouvait être pour la Pologne la population belliqueuse de l'Ukraine, et il s'appliqua à lui donner une organisation régulière. D'abord les rapports entre les Cosaques et la république de Pologne furent à l'avantage des deux parties. Elle reconnut leur existence comme hommes libres, et leui' concéda, à titre de privilèges, toutes les franchises dont ils jouissaient de fait. Dans la suite, elle accorda une solde annuelle à chaque Cosaque, mais en exigeant qu'il fût inscrit sur un rôle spécial en qualité de soldat. Le nombre des régiments fut fixé, et il leur fut interdit de dépasser un certain cITeclif. Ainsi fut établie la première distinction entre les Pelils-Russiens : les uns furent Cosaques,
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c'est-ii-dire soldats, et, comme tels, possédèrent des franchises ; les autres demeurèrent paysans. Mais la distinction n'était pas facile à maintenir. Les colonels cosaques, intéressés à tenir sous leurs ordres une troupe redoutable, accueillaient dans leurs rangs des paysans qui préféraient le sabre du soldat à la charrue du serf, et en tout temps les polks ou régiments cosaques comptèrent un plus grand nombre de soldats que leurs registres ofïïciels n'autorisaient d'inscriptions. Lès rois de Pologne prétendirent souvent nommer le chef, ou l'alaman, des régiments de l'Ukraine; mais ils durent se contenter d'intriguer pour en avoir un à leur convenance, et de confirmer celui que les Cosaques avaient élu. Ils lui envoyaient à cet effet, en grande pompe, une masse d'armes plaquée d'argent, un sceau et un étendard semblable à ceux des Turcs et formé par une queue de cheval pendante au bout d'une lance.
Longtemps, par une réserve ou par un oubli volontaire, le gouvernement polonais ne se mêla pas des Zaporogues, qu'il considérait cependant comme ses sujets et comme faisant partie de l'armée cosaque aux ordres de l'ataman de l'Ukraine. Or les Zaporogues ne reconnaissaient, en fait, l'autorité d'aucun chef étranger à leur horde. J'ai déjà dit que, dans leur petite république, ils n'élisaient que des chefs temporaires, presque toujours pour la durée d'une expédition. Passionnés pour leur indépendance, ils la faisaient consister dans le droit pour chaque homme de n'obéir qu'à son caprice. La constitution en vigueur chez les Zaporogues était donc en opposition flagrante avec l'organisation légale et oiliciellede l'armée