L HOTEL DE CLUNY
Pierre de Chaslus, abbé de Cliiny, acquit, pour sou ordre, vers 13^0, les ruines romaines connues sous le nom de palais des Thermes, situées à Paris, entre la rue Saint-Jacques et la rue de la Harpe. Kn ce lieu, un siècle plus tard, un autre abbé de Cluny, Jean de Bourbon, lils naturel de Jean I", duc de Bourbon, jeta les fondements de l'hôtel qui existe aujourd'hui. Probablement ces travaux avancèrent la ruine de plusieurs parties du palais antique, qui, à celte époque, ^)résentait un ensemble de constructions très-considérable. 11 avait été bâti, à ce qu'on croit, par Constance Chlore, et habité successivement par Julien, par Valentinien et pqr Valens, pendant le séjour de ces empereurs dans le nord de la Gaule. Quelques-uns de nos rois de la ])remière et de la seconde race y tinrent leur cour. A voir les salles immenses qui
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subsistent encore aujourd'hui, et les subsLruclions d'appareil romain dont on trouve des traces dans tout le quartier, on se représente les proi)ortions vraiment colossales du palais antique.
La mort de Jean de Bourbon, en l/j85, interrompit la construction de l'hôtel commencé ; mais, cinq ans après, elle fut reprise par son successeur, l'abbé Jacques d'Amboise (frère du cardinal , depuis évoque de Clermont, qui la termina. Selon Pierre de Saint-Julien (Mélanges hist.), il employa « 50,000 angelots d'or à la réparation du collège de Cluny et à l'édification et basliment de fond en cime de la superbe et magnifique maison de Cluny, audit lieu jadis appelé le palais des Thermes. »
Superbe et magnifique, en effet, devait être le logis des riches abbés que leurs affaires mèneraient à la cour. Ils n'étaient pas gens à s'établir dans une hôtellerie, encore moins dans un couvent. Leur maison, comme ils disaient modestement, logea une reine en 1515, Marie d'Angleterre, veuve de Louis XII et sœur de Henri VIII. « Là, dit Barrillon , secrétaire du cardinal Duprat , la royne fut honorablement entretenue, et ledit sieur (François I") la visitoit souvent et faisoit toutes gracieusetés qu'il est possible de faire. » En 1536, Jacques V, roi d'Ecosse, le jour de son entrée dans Paris, vint descendre à l'hôtel de Cluny, où il fut reçu par François l", qui allait lui donner en mariage sa fille Magdeleine.
Après les rois, les princes de la maison de Lorraine et les nonces du pape logèrent dans la maison de Cluny. Je ne puis dire si les abbés la louaient, ou s'ils la prêtaient, mais je penche oour le dernier, car ils étaient d'assez
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grands seigneurs pour exercer l'hospitalité môme envers des souverains. Toutefois, à la lin du dix-huitième siècle, la dureté des temps les obligea de tirer parti de leur immeuble. Il semble qu'ils eussent quelque honte à le faire, si l'on en juge par les termes embarrassés d'un acte du 25 juillet 1789, où il est dit « que les abbés de Gluny ne font pas à Paris un séjour assez long pour surteiller les réparations de leur maison; c'est pourquoi ils sont déterminés à la céder à titre de bail emphytéotique, moyennant une redevance annuelle de /4,500 livres. »
La révolution ne leur permit pas de toucher longtemps leurs loyers. Aliéné en qualité de bien national, l'hôtel de Gluny passa successivement entre les mains de plusieurs propriétaires. Des industriels s'y établirent, qui s'occupèrent peu de réparations, ou, s'ils en firent, elles eurent pour résultat d'altérer le caractère de l'édifice. -
Personne de ceux que la curiosité amenait à l'hôtel de Gluny n'avait songé à faire la moindre tentative pour arracher aux vandales un monument si remarquable par son architecture et ses souvenirs, lorsqu'on 1833, M. A. du Sommerard, conseiller à la Gour des Gomptes, vint s'y établir et y porta sa riche collection. Aujourd'hui, que les financiers et les belles dames payent au poids de l'or des curiosités plus ou moins antiques, on a peine à s'expliquer comment un magistrat, ne possédant qu'une fortune modeste, avait pu réunir tant de meubles et tant de raretés du moyen âge et de la renaissance. C'est qu'il . avait apprécié, avant « le vil troupeau des imitateurs, » le mérite de ces objets; c'est qu'il avait étudié le moyen âge à une époque oi!i personne n'y prenait
garde. Admirateur du beau sous toutes ses formes, il s'était aperçu de bonne heure qu'en fabricant des gobelets ou des écrins, Benvenuto Cellini s'est montré aussi habile artiste que lorsqu'il modelait son Persée. M. du Sommerard avait parcouru l'Italie et la France, s'appliquant à recueillir tous les meubles et ustensiles anciens sur lesquels il remarquait une ornementation élégante et caractéristique. Il s'était d'abord attaché aux productions de la renaissance ; mais il n'était pas de ces amateurs maniaques qui adoptent une époque et qui achètent indistinctement tout ce qui s'y rapporte, bon ou mauvais, le tout pour se compléter, comme ils disent dans leur jargon. M. du Sommerard avait trop de goût pour tomber dans ce travers. A une époque où l'art du moyen âge était tout à la fois inconnu et méprisé, il recherchait avec empressement les émaux, les ivoires, toute cette foule de meubles admirablement travaillés, échappés aux destructions malheureusement si fréquentes dans notre pays. Pour les classer et en distinguer les caractères, il fallait de longues études, un goût sûr, une critique exercée. Alors, tout était à faire dans cette branche de l'archéologie. Plus que personne, M. du Sommerard a contribué à ses développements et à ses progrès. 11 se plaisait à montrer sa collection aux artistes et à leur faire remarquer le parti qu'ils pouvaient tirer d'une étude dont il leur épargnait toutes les difficultés. Les gens du monde qui lui rendaient visite croyaient n'avoir examiné que le cabinet d'un antiquaire homme d'esprit.- Sans s'en douter, ils avaient pris une leçon d'archéologie et, qui plus est, le goût de la science*
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En s'établissant à l'hôtel de Cluny , où il n'occupait qu'un appartement, M. du Sommerard se constitua le conservateur bénévole du dernier édilice civil du moyen âge qui subsistât après tant de transformations du vieux Paris. 11 y attira la foule et le fit connaître et respecter. A sa mort, en 18/»2, la destruction de Ihùtel de Cluny eût été un scandale public. On craignit que la collection de M. du Sommerard, souvent convoitée par de riches étrangers, ne se dispersât et ne fût perdue pour le pays. Sur le vœu exprimé par la Commission des monuments historiques, le gouvernement présenta un projet de loi pour l'acquisition de rhôlcl et de la collection, qui allait devenir ainsi le musée de nos antiquités nationales. Si j'ai bonne mémoire, la loi passa presque sans discussion, et aussitôt la ville de Paris s'empressa d'offrir à l'Etat, en pur don, le palais des Thermes, contigu à Ihôlel, et devenu propriété municipale depuis 1819. Ainsi, par un heureux concours de circonstances, ces deux édifices si curieux furent définilivement conservés pour les arts, et reçurent la destination la plus convenable : le palais romain oflrit un asile aux débris épars de la Lutèce antique ; l'hôtel du quinzième siècle s'ouvrit pour les productions des arts et de l'industrie du moyen âge. Le nouvel établissement, constitué par la loi du 2k juillet 18/(3, fui placé sous la surveillance de la Commission des monuments historiques, et confié à la direction de M. E. du Sommerard, antiquaire distingué, formé par les leçons de son père, et qui, ens'acquillant de ses fonctions, croit roiiiplir un devoir de famille. La collection de M. du Sommerard était entassée dans un appartement assez étroit. Ijieu (jue fort augmenléo
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par des acquisitions récentes, elle est à l'aise aujourd'hui dans de vastes salles où elle a pu recevoir un classement méthodique qui n'exclut pas une disposilior» pittoresque. Tandis que l'antiquaire, penché sur une vitrine, étudie un émail ou un plat do Faenza, un peintre observe les effets de la lumière qui se joue sur des bois sculptés ou se réfléchit sur des armures. Parmi les nombreux visiteurs du musée on remarque toujours de jeunes ouvriers au regard intelligent, sachant manier la règle et le crayon, qui prennent des notes et des mesures devant quelque vieux meuble. Ils ont raison. 11 y a peu d'industries qui n'aient quelque chose à apprendre et à prendre au musée deCluny. Messieurs les économistes positifs, qui déclament contre les dépenses faites pour nos musées et nos écoles des beaux-arts, auraient pu reconnaître, à la grande exposition de Londres, combien nos fabriques sont redevables à ces établissements.
Le rez-de-chaussée de l'hôtel de Cluny est affecté aux meubles de grande dimension, aux statues, aux tentures de tout genre. Dans une salle romaine, ouverte récemment, on remarque tout d'abord une suite magnifique de tapisseries représentant l'histoire du roi David. C'est un ouvrage français du quinzième siècle, exécuté sur les cartons d'un habile maître. Transporté à Gênes, où il décorait le palais Spinola, il est revenu en France, et le gouvernement en a fait l'acquisition. On trouverait difficilement une tenture plus riche , mieux conservée , plus curieuse pour les renseignements qu'elle fournit sur les costumes, les ameublements, la vie intime du moyen âge. Des armoires vitrées, disposées dans les encoignures de